Apprendre à conduire est une épreuve en soi car dans la circulation beyrouthine, rien n’est simple. Les enseignants de la conduite doivent toujours faire preuve de patience et ont un seul objectif : que leurs élèves donnent l’exemple sur la route.
Au Liban et notamment à Beyrouth, la capitale, la circulation automobile est très intense et la conduite particulièrement dangereuse. Il faut avoir de la constance et du sang-froid : les conducteurs de deux-roues remontent allègrement les sens uniques, sans casque et souvent à deux sur leur machine, et les automobilistes se fichent de la signalisation lumineuse comme de leur première chemise. Pour les piétons, les trottoirs –quand ils existent– sont pavés de mauvaises intentions et traverser revient souvent à jouer à la roulette russe. Au volant, il faut par conséquent quelques temps pour prendre ses marques, ruser pour s’intégrer dans le trafic et à pied, il faut bien calculer son coup pour changer de côté de rue. Ils règnent ici une véritable anarchie organisationnelle où face aux chauffeurs des taxis qui ne ménagent pas le moteur de leur Renault 12 hors d’âge, les grosses cylindrées et autres 4x4 en tous genres font la loi. Cette indiscipline chronique trouve son origine dans les guerres qu’a traversé le pays, notamment dans les années 1970-1990.
Les gouvernements sont affaiblis par un système politique unique au monde où partis et religions font équipage pour toutes élections : la Constitution octroie la présidence de la République a un chrétien maronite, la fonction de Premier ministre a un sunnite et le président de l’Assemblée nationale ne peut qu’être chiite. Et dans ce fatras, s’opère une sorte de miracle : depuis quelques années, les pouvoirs publics s’intéressent à la prévention du risque routier, un domaine où les associations à l’image de Yasa, sont très actives. Les résultats cependant se font attendre. Normal quand on sait que le Code de la route publié en 2012, est mis en œuvre avec une lenteur décourageante, que de très nombreuses dispositions –en particulier celles concernant le permis à points– demandent à être précisées par des textes ministériels qui ne paraissent qu’au compte-goutte au Journal officiel libanais.
Mise en place de mesures de contrôles des automobilistes
En ville comme sur route, l’indiscipline est par conséquent la règle. Gérer le trafic, même pour le plus expérimenté des policiers, paraît souvent peine perdue. Il semble pourtant que les choses changent petit à petit. Pour réguler le trafic, les feux tricolores se sont multipliés et pour qu’ils soient respectés, des radars se déclenchant en cas de feux grillés et/ou d’excès de vitesse ont été installés dans la ville, comme devant le musée national. Jusqu’à présent, il n’existait pas de fichier national des plaques d’immatriculation et les contrevenants ne pouvaient pas être poursuivis. Ce temps-là est révolu avec l’obligation faite depuis un an d’adopter de nouvelles plaques avant fin 2019. Officiellement, ce changement de plaques a aussi pour objectif de lutter contre le vol d’immatriculation qui a connu une belle envolée au cours des dernières années.
L’enseignement de la conduite fait sa révolution
L’enseignement de la conduite est, lui aussi, en pleine évolution comme l’explique Mario El Murr. À 28 ans, cet enseignant largement impliqué dans le développement et la défense de la profession, travaille avec deux autres enseignants, dans l’auto-école créée en 1990 à Achrafieh, la partie est et chrétienne de la capitale libanaise, par son père, Roland El Murr, qui exerce toujours. Avec ses neuf véhicules à ses couleurs, l’auto-école Roland El Murr a une visibilité peu commune dans la capitale libanaise et une réputation de sérieux bien établie. « Depuis quelques années, explique Mario El Murr, pour avoir le droit d’ouvrir une auto-école, il faut suivre deux années de cours au sein de l’École technique automobile, la seule école gouvernementale habilitée pour cette formation. Les futurs moniteurs y apprennent les grands principes de la pédagogie appliquée à l’enseignement de la conduite, du Code de la route et de la sécurité routière ou encore les bases de l’accidentologie. Ils sont également formés à la mécanique ou à l’électricité automobile, l’objectif étant qu’ils comprennent comment fonctionne un moteur, comment entretenir au mieux un véhicule. Ils sont ensuite invités à choisir entre auto ou moto, une spécialité qui dure une année. Ils ne peuvent s’installer à leur compte qu’après trois ans de stage dans une école de conduite. Ils ne pourront cependant pas s’installer n’importe où car il est interdit de créer une entreprise qui entre en concurrence directe avec un autre établissement et pour cela chaque auto-école se voit attribuer un périmètre dans lequel elle peut exercer ».
Un permis en trois temps : Code, boîte manuelle, boîte automatique
Dans un premier temps, les cours de conduite ont lieu sur une voiture à doubles commandes et boîte manuelle. Tous les élèves doivent avoir 18 ans révolus et prendre 36 heures de conduite avant de se présenter à l’examen qui comprend une partie théorique et une partie pratique d’une vingtaine de minutes chacune. Les élèves doivent également avoir quelques notions de mécanique, savoir changer l’huile ce qu’au Liban on est obligé de faire tous les 5 000 kilomètres, changer une roue et les crevaisons sont encore fréquentes dans les rues des villes comme sur les routes de montagne, par exemple. Pour le Code, le manuel comprend 237 questions. Il faut répondre correctement à au moins 24 questions sur les 30 qui sont posées le jour de l’examen et bien connaître une centaine de panneaux que l’on doit découvrir sur Internet essentiellement. L’épreuve pratique se déroule sur piste et généralement par groupe de trois élèves. Ils ont à effectuer notamment trois créneaux et une marche arrière sur un parcours entre des cônes qui comprend une ligne droite et un virage serré. C’est un peu succinct, mais plus difficile qu’il n’y paraît. « Notre force, insiste Mario Murr, c’est qu’il est démontré que les élèves qui passent par une auto-école, réussissent mieux que les candidats libres ». En cas d’échec, il est possible de repasser les épreuves un mois plus tard. Réussir ne signifie cependant pas avoir son permis ! Il reste en effet une seconde étape : apprendre à conduire sur un véhicule à boîte automatique, le parc automobile libanais étant très largement composé de véhicules de ce type. « Les premières leçons ont lieu en ville, puis nous emmenons nos élèves sur nos routes de montagne qui sont particulièrement dangereuses », explique encore Mario El Murr. Au terme de cette seconde étape, on obtient son permis moyennant 300 dollars environ (270 euros) et sous réserve qu’un médecin vous ait délivré un certificat d’aptitude à la conduite. Ce permis qui est valable 10 ans, permet de demander un permis international ce qui coûte encore une centaine de dollars (90 euros). Aussi le Liban est-il une filière intéressante pour les Français. « En une dizaine d’heures car souvent le stationnement et les manœuvres ne sont pas leur fort, ils peuvent obtenir leur permis libanais, assure Mario El Murr. Et comme le Liban et la France ont des accords, il est facile de convertir ce titre en un permis français ! »
Un métier particulièrement stressant
« Notre métier est particulièrement stressant, avoue Mario El Murr. Nous nous devons cependant de donner le meilleur de nous-mêmes pour que nos élèves sortent de nos écoles bien formés. Leur comportement doit être exemplaire dans un pays où les jeunes de moins de 25 ans sont les premières victimes des accidents de la route qui font encore 500 morts officiellement, plus vraisemblablement 800 à 900, pour 4,5 millions d’habitants ». Certes, enseigner la conduite aux plus jeunes est un atout pour les statistiques de la sécurité routière, mais pour que des progrès sensibles soient enregistrés, il faudra d’abord que les rues et routes soient refaites et sécurisées. Est-ce là une priorité des autorités libanaises ? Assurément, affirme-t-on dans les ministères concernés comme dans les plus importantes municipalités du pays. C’est un travail de longue haleine et sur le terrain, il faut bien se rendre à l’évidence : peu de choses sont effectivement réalisées.
Marc Horwitz