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map Vie des régions — Août 2019

Vaucluse : au pied du Ventoux, des professionnels en souffrance

Dans les villes moyennes et alentours, les projets des pouvoirs publics pour « réformer le permis de conduire » sont majoritairement accueillis avec un certain scepticisme. Si les auto-écoles importantes ne semblent pas devoir être durablement touchées, pour les micro-entreprises, c’est un tremblement de terre qui se prépare. Toutes ne survivront certainement pas et au pied du Ventoux, plus d’un enseignant de la conduite s’en inquiètent.


Nous sommes ici entre Rhône et Ventoux. Avignon est à quelques dizaines de kilomètres et facilement accessible par la « 4 voies ». Dans cette partie du Vaucluse connue pour sa production fruticole, ses vins et la lavande, Carpentras, l’une des deux sous-préfectures du département, semble vivoter plus qu’elle ne vit. La ville a été terre papale de 1229 à 1791 et elle est, aujourd’hui, une place forte du tourisme en Provence. Les touristes sont nombreux à venir admirer l’Hôtel-Dieu et son incroyable pharmacopée du 18ème siècle, l’ancien Palais épiscopal, l’Arc romain et la porte d’Orange, vestiges des antiques remparts ou encore la plus vieille synagogue de France qui date de 1367. Ils sont aussi séduits par l’ambiance du marché aux truffes d’hiver qui a fermé ses portes en mars pour ne les rouvrir que le troisième vendredi de novembre. Et puis, ils sillonnent les routes environnantes à la découverte des onze villages perchés et en particulier de Gigondas, un nom qui enchante les amateurs de grands crus, Crilllon-le-Brave et Bédoin, Sault et Aurel. Les Dentelles de Montmirail se détachent dans le ciel azur et l’on peut aussi grimper jusqu’au sommet du Mont-Ventoux, à pied ou à vélo comme les coureurs du Tour de France, voire explorer les Gorges de la Nesque depuis le village de Monieux. Carpentras a été le fief électoral de Marion Maréchal-Le Pen, députée de 2012 à 2017. C’est aujourd’hui celui de Brune Poirson, secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire. « Carpentras a perdu, en partie au moins, son dynamisme. Bien que la municipalité ait su, au fil des dernières années, faire des efforts et développer des activités qui lui redonnent force et vigueur, notamment dans le domaine de la culture, elle reste convalescence », explique Didier Exposito qui dirige « e-permis ». C’est l’une des écoles de conduite de la ville dont la plupart sont, les unes à côté des autres, sur l’avenue du Mont-Ventoux. « Normal, dit encore Didier Exposito, la cité scolaire, avec son collège et son lycée, est au bout de cet axe essentiel pour entrer et sortir de la ville ».


L’art de prendre son temps
Arrivé par hasard dans le métier, après avoir vu une publicité incitant les jeunes gens et les jeunes filles à se former à l’enseignement à la conduite, Didier Exposito a ouvert un premier bureau à Mazan, à 5 kilomètres de là. Six mois après l’obtention de son Bepecaser, il donnait ses premiers cours de conduite. « J’avais suivi un cursus « hôtellerie » et bien que j’aime beaucoup conduire, rien ne me destinait à embrasser cette profession pour laquelle je me suis vite passionné. À Mazan, je suis chez moi. Mes voisins, mes amis, me confient volontiers leurs enfants. J’ai, aujourd’hui encore, l’impression que c’est un peu plus facile dans un gros village de 7 000 habitants que dans une ville moyenne. Les jeunes, les lycéens en particulier, prennent le temps. Ils ne sont pas toujours à la course ».


Savoir s’adapter à une nouvelle génération d’élèves
Didier Exposito a une double expérience puisqu’il a un second bureau à Carpentras. « Le vrai problème est ailleurs, dit-il. Sauf exception, les 16/20 ans ne s’engagent pas. Le permis de conduire… ils savent qu’ils vont en avoir besoin. Mais s’ils ont envie de le passer, paradoxalement ils sont très peu motivés. En fait, nous devons faire avec une nouvelle génération : ses habitudes de consommation ont changé, ses priorités ne sont plus les mêmes que celles qui l’ont précédée. Ils vivent sur leur tablette, leur console et la conduite, cela passe bien après. De plus, ils sont proscrinateurs et remettent très souvent au lendemain ce qu’ils peuvent faire le jour même. Nous le voyons parfaitement avec les prises de rendez-vous : ce sont les parents qui appellent et nous, les enseignants, qui devons en permanence être vigilants pour qu’ils inscrivent leur cursus dans une continuité ».


Une baisse du niveau lors de l’évaluation
Avec ses deux agences, Didier Exposito qui a fait quelques calculs et estiment que ses élèves prennent une trentaine d’heures de leçon avant d’obtenir leur permis, accueille des jeunes – et quelques « moins jeunes » – de toutes les communes du versant du Ventoux, Sault, Villes-sur-Auzon, Moirmoiron. Certains vont passer un Baccalauréat général, d’autres un Baccalauréat technologique, beaucoup sont en CAP, d’autres encore consacrent des heures à la conduite lorsqu’ils sont en apprentissage en alternance. « Ce qui me surprend le plus, c’est la baisse de niveau lors de la première évaluation. Les jeunes arrivent souvent avec une « zéro expérience ». Qui parle de ce phénomène ? », s’interroge Didier Exposito. « Il est loin le temps où l’on manœuvrait la voiture des parents dans la cour de la maison ou sur le parking ! Résultat, il faut sans doute plus d’heures pour apprendre les réalités de la conduite », estime le gérant.


Des points d’interrogation sur l’avenir
Et disons-le tout net : ce n’est, la plupart du temps, pas une question de budget. « Pourquoi d’ailleurs les pouvoirs publics parlent-ils de permis cher ?, se demande le gérant. Ce qu’il faut, c’est mettre en avant la formation que nous assurons et surtout ne pas y toucher. Je ne suis pas un enseignant qui veut rester à l’âge de pierre. Et même si je fais des cours pédagogiques dans une salle agréée pour douze personnes où il y a quelques temps, ils étaient souvent quinze et qu’ils ne sont désormais plus que trois, ce que je regrette, je ne remets pas en cause tout l’intérêt d’Internet et du Code en accès libre. Mais si l’on s’engage sur la même voie pour la pratique, nous allons vers une catastrophe ». On sent Didier Exposito désarmé et se posant bien des questions. « On veut nous imposer un simulateur. Pourquoi pas… Mais l’investissement est important. Il faut donc comprendre que cela signifie un salarié en moins dans les entreprises. Les pouvoirs publics veulent réduire le prix global du permis ? Les plateformes ne sont pas la solution car on s’attaque alors au cœur de notre métier, la transmission, soit en supprimant des enseignants, soit en ne leur donnant pas la possibilité d’exercer dans les meilleures conditions possibles. Et pour cause, les auto-entrepreneurs doivent passer douze heures dans leur voiture. Sans parler qu’ils ont intérêt à se préoccuper de leur fin d’activité car ils n’auront pas de retraite. Le savent-ils d’ailleurs ? ». « Alors oui, je suis inquiet », finit par confier Didier Exposito avant d’expliquer qu’il y a un an, il employait quatre/cinq enseignants. « Aujourd’hui, je n’ai plus que trois enseignants. Nous n’avons pas pu transformer les CDD des enseignants en CDI comme nous l’espérions. La baisse, très relative, de l’activité a sans doute joué mais ce n’est pas la première raison qui m’a conduit à prendre cette décision. Cela tenait plutôt à des points d’interrogation sur l’avenir et l’impossibilité de voir clairement ce qui va se passer dans les mois qui viennent. Nous ne cessons d’innover pour développer nos entreprises. Et pour ma part, mon partenariat avec Royal Speed, est une formidable opportunité ! Des Parisiens, généralement, toujours pressés viennent chez nous pour passer leur permis. Ils l’obtiennent en quelques jours et repartent contents d’avoir pu aussi découvrir une région magnifique ».


Une entreprise familiale
À quelques kilomètres de Carpentras, les panneaux de l’école de conduite Palayer ne passent pas inaperçus. Ils mettent en exergue les savoir-faire de ces professionnels que sont les Palayer et leurs équipes dans les domaines du véhicule léger, de la moto, du poids-lourds, du bus et même des formations des caristes, mais aussi une structure dont les pistes privées sont uniques dans la région. À la tête de cette entité, Éric Palayer est un vrai communicant et un fils
remarquablement respectueux. « C’est maman qui a créé cette entreprise en 1968, ici à Althen-des-Paluds, explique-t-il étonnamment ému. Prof’ de français, elle a choisi d’ouvrir une école de conduite et si elle a, très classiquement, enseigné la conduite sur véhicule léger, elle a été une des premières femmes à enseigner la conduite sur poids lourd. Dix ans plus tard, mes parents ont eu à faire un choix : développer l’entreprise de papa qui était menuisier ou celle de maman. Mon père, Jean-Marie, a passé les diplômes ad hoc et ils ont finalement fait le choix de l’enseignement de la conduite. Mon frère aîné, Olivier, les a rejoints en 1989 et moi en 1990. Entretemps, une agence a été ouverte à Entraigues en 1980. Elle est la tête de pont des écoles Palayer qui s’installent à Carpentras dès 1990 et à Monteux en 2011. Avec mon frère, nous avons fait nos premières armes à Carpentras, mais Olivier a finalement décidé d’arrêter. Puis, mon père a pris sa retraite en 2001 et quand ma mère a cessé toute activité en 2009, je me suis retrouver seul aux commandes de l’entreprise dont je suis gérant depuis 2009 ».


Avancer dans un contexte parfois difficile
Dès ce moment, Éric Palayer se lance des défis : il développe l’activité poids lourds et l’activité CACES Cariste. Passionné de moto, il met en œuvre des programmes spécifiques pour le permis moto en s’appuyant notamment sur les pistes qui jouxtent les bureaux. Il explique les raisons de son succès par « une conscience professionnelle qui nous met dans l’obligation de faire un véritable suivi pédagogique et administratif de nos clients et leur réussite au bout du compte », avant d’ajouter : « Nous nous remettons en permanence en question et nous essayons d’avancer dans le contexte, parfois difficile, qui est celui de notre profession. Disons-le clairement : il y a sans doute trop de jeunes professionnels qui ouvrent leur école sans véritable projet. Ils ne parviennent pas à s’installer sur le marché et sont obligés de fermer. Les clients qui leur ont fait confiance, reviennent vers nous et malheureusement, même si nous leur faisons des conditions particulières, le coût total de leur formation est élevé ». Autre sujet de préoccupation : les plateformes. Éric Palayer estime qu’elles ne font pas forcément du bon boulot. « Les inspecteurs nous le disent et nous voyons que leurs élèves ont des taux d’échec deux, voire trois fois, plus importants que ceux des élèves présentés par les auto-écoles classiques ».


Paris n’est pas la France !
Éric Palayer n’est pas homme à se mettre en colère mais il ne mâche pas ses mots. Engagé syndicalement au CNPA, cet homme de terrain qui continue à enseigner la moto et la conduite des bus et autocars, connaît les problèmes de la profession sur le bout des doigts et « monte dans les tours » quand on lui parle des projets du gouvernement. « Paris n’est pas la France et les forfaits 20 heures à 1 800 euros et plus, ce n’est pas la règle dans les territoires. Nous sommes le plus souvent autour d’un millier d’euros et le prix horaire d’une leçon de conduite tourne autour de 45 euros. Nous sommes loin des 60 euros hors taxe et hors fourniture que l’on peut payer chez un carrossier ! Les fake news, j’en ai franchement assez », conclut dans un bel éclat de rire Éric Palayer qui redevient très vite sérieux pour expliquer qu’il a encore plein de projets et qu’il ne peut les mettre en œuvre que parce que son équipe est solide et qu’il peut compter non seulement sur des enseignants motivés, mais aussi sur des secrétaires efficaces : Sandrine à Monteux, Magali depuis 29 ans et Fanny depuis 18 ans à Althen-des-Paluds.


Un gérant à l’écoute des élèves et de leurs parents
Une secrétaire ? Olivier Griveau, le gérant d’Olivier Permis, n’y pense même pas. Il est installé à Monteux, une petite ville de 13 000 habitants. Les plus jeunes fréquentent les établissements scolaires de Carpentras et les étudiants les facultés d’Avignon tandis que leurs parents bénéficient d’un tissu industriel relativement important avec des entreprises connues comme La Tisanière ou Liebig et des artisans spécialisés dans les confitures, les desserts, les compotes produits à partir des fruits de la région. « Monteux est d’abord une ville qui se caractérise par sa mixité sociale et ma clientèle est à cette image », explique tranquillement cet enseignant de la conduite qui, ce samedi matin, reçoit des mères de famille venues faire le point avec lui sur les progrès de leur enfant ou payer les dernières leçons. Il les reçoit avec une incroyable gentillesse et toujours une empathie perceptible quand il les sent en difficulté. Il a, pour chacune d’entre elles, un mot pour les rassurer, les réconforter quand leur fils, leur fille, a échoué à l’examen pratique. « Oui, c’est vrai, explique-t-il à l’une d’entre elles, la deuxième fois, il y a encore un peu plus de stress car nos gamins se dissent : « si je loupe, c’est la galère ». Mais, généralement cela se passe bien car mes élèves sont prêts ».


Le plaisir de transmettre
Olivier Griveau est un Parisien dont les parents sont arrivés à Monteux quand il était adolescent. Intéressé par la pédagogie, il aurait pu devenir professeur des écoles, mais est devenu enseignant de la conduite un peu par hasard après avoir fait trois ans de droit. Après son Bepecaser, il est salarié deux années dans une école de Carpentras. « J’y ai tout appris, assure-t-il, mais j’ai eu très envie d’ouvrir ma propre entreprise. C’est ce que j’ai fait en 1997. Bien que gérée en bon père de famille, ma structure s’est développée au point que nous avons été jusqu’à deux salariés et demi. Le jeu cependant n’en valait pas la chandelle et je suis resté seul pendant quelques années avant de déménager en 2013 pour un local plus grand et mieux placé. C’est à ce moment-là que j’ai engagé Aude qui est devenue ainsi ma collaboratrice. Elle avait été ma stagiaire en 2011, un moment où je me suis aperçu que transmettre aux élèves ne me suffisait plus, que je voulais aussi faire profiter de ma passion pour l’enseignement de la conduite et pour les gens à de futurs professionnels ». « Le facteur humain est la première condition de la réussite, assure Olivier Griveau qui est très engagé dans la vie associative locale et en particulier dans celle du tennis-club – il est classé 15/2. « L’avenir de notre profession est bien là, dit-il encore : prendre le temps d’écouter, suivre pas à pas nos élèves, s’inscrire aussi dans son époque en se posant les bonnes questions, non plus sur le Code par Internet – c’est désormais un acquis –, ni sur la labellisation qui donne peut-être de la visibilité sans apporter quoique ce soit, à mon niveau, aux élèves, mais sur la voiture électrique par exemple ou encore sur le véhicule autonome ». Et Olivier Griveaux de conclure : « Nos conditions de travail ont évolué. Les pouvoirs publics nous compliquent la vie alors qu’ils devraient nous la simplifier. Nous devons faire face à des gens qui sont, comme moi d’ailleurs, des consommateurs qui veulent de la qualité et du service. C’est sans doute sur ce dernier point que j’ai réussi puisque ma micro-entreprise marche sur le bouche-à-oreille. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si mes voitures ne sont pas siglées ! Je ne détiens pas la vérité et j’ai même l’impression d’être un dinosaure ». Peut-être, mais les « consommateurs » en redemandent. Et le gouvernement devrait s’en préoccuper un peu plus parce que c’est bien par ces enseignants qui font avec tant de conscience leur travail que passe la baisse de mortalité routière.


Marc Horwitz


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