À Limoges, loin des centres de prise de décisions qui pourtant les concernent au premier chef, gérants et enseignants de la conduite, ont plus d’interrogations que de réponses sur leur avenir. Ils sont cependant sur le pied de guerre, bien décidés à défendre mordicus l’excellence de leurs écoles de conduite.
Limoges qui compte 134 577 habitants dont un quart a entre 15 et 29 ans et un quart plus de 60 ans, reste une ville relativement isolée. L’ATR 42 de Chalair, quand il est en état de voler, fait, le matin et le soir un rapide aller-retour, vers Paris et en train, les Intercités partant d’Austerlitz arrivent trois heures et demi plus tard à la gare des Célestins, en centre-ville. Pourtant, Limoges dont les porcelaines sont réputées depuis la fin du 18ème siècle fait preuve d’un certain dynamisme. Elle est le siège de belles entreprises internationales françaises comme Legrand, l’un des leaders mondiaux des produits et systèmes pour installations électriques et réseaux d’information ou Texelis qui, depuis 40 ans, conçoit et fabrique des ponts et des chaînes cinématiques de haute performance, destinés à des véhicules lourds d’usage intensif (métros, tramways, bus et cars, camions et blindés à roues de l’armée, véhicules de pompiers et engins de chantiers). La préfecture de la Haute-Vienne, c’est aussi un centre hospitalo-universitaire de renom et un pôle de compétitivité dédié aux céramiques qui, depuis 2005, fédère des laboratoires de recherche, des centres de formation et des centres de transferts et industriels. Limoges, c’est enfin une ville qui a su développer un tourisme de qualité et qui est entrée, dès 2008, dans le réseau national des 181 « Villes et Pays d’art et d’histoire », un label décerné par le ministère de la Culture aux collectivités qui mettent en valeur leur patrimoine.
Des idées plein la tête
Les auto-écoles sont nombreuses à Limoges. Sur le cours Garibaldi notamment, les futurs conducteurs n’ont que l’embarras du choix. Ils peuvent, par exemple, pousser la porte de l’auto-école Carnot, une auto-école « historique » mais en nette perte de vitesse, quand Émilie Raveau la reprend en 2014. Elle savait que ce ne serait pas facile, mais c’est une battante et elle qui après son Bac Pro Commerce, n’avait jusque-là fait que des « petits jobs », s’est lancée. « Comme je ne trouvais pas de travail en CDI, j’ai décidé de faire un bilan de compétence. On peut, en deux mots, en résumer les conclusions : animaux et enseignement. Je me suis alors rappelée que j’avais beaucoup aimé l’enseignant qui m’avait appris à conduire, Franck Génin que l’on retrouve sur la chaîne Gulli, où il anime une émission sur la sécurité routière, et je me suis dit : « Je tente le coup ! ».
Un Bepecaser plus tard, elle se retrouve salariée dans une auto-école de Limoges. Émilie y reste 5 ans et après avoir réfléchi plusieurs mois, « fait le grand saut ». « L’envie de me mettre à mon compte a été la plus forte, se souvient-elle, mais je ne pensais pas que je me lançais un véritable défi ! J’ai acheté l’auto-école Carnot, repris 3 enseignants et la secrétaire, Laurence Bech qui est aujourd’hui ma complice au quotidien. Les difficultés se sont accumulées, j’ai dû procéder à un licenciement économique et puis, petit à petit, nous avons remonté la pente. J’ai même pu embaucher un nouvel enseignant en janvier dernier ».
Grandir pour survivre
Elle avait relevé un premier défi, il était temps pour elle de se redonner des objectifs élevés. « J’ai très vite compris que dans le contexte économique et social, mais aussi politique qui est le nôtre, une « petite » école de conduite ne pourra pas survivre. J’ai par conséquent pris de la hauteur. Dans un premier temps, nous avons déménagé et nous nous sommes installés dans un local nettement plus grand : il fallait en effet mettre le simulateur de conduite ». « Il ne fait aucun doute dans mon esprit, poursuite Émilie Raveau, que ce n’est pas la panacée et pour bien travailler, il va me falloir grandir. J’apprends qu’il y a des auto-écoles à vendre à proximité : l’une est en centre-ville, l’autre à Panazol, une petite ville dans la périphérie, presque à la campagne ! En octobre 2018, je prends la décision d’acheter et mon choix se porte sur Panazol dont le potentiel de développement me paraît plus important ». Elle vient de franchir une deuxième marche, mais on la sent encore insatisfaite et prête à tenter autre chose. L’expérience aidant, elle sait maintenant qu’elle a toutes les cartes pour réussir. « Il me faut grossir », dit-elle en éclatant de rire car elle est enceinte de son deuxième enfant.
Travailler avec une population en difficulté, mais attachante
En 2018, nous avons enregistré plus de 230 inscriptions et les 10-12 places qui me sont attribuées tous les mois ne sont pas toujours suffisantes. Fort heureusement, Ghislaine, la répartitrice de la Direction départementale des territoires (DDT) arrive le plus souvent à me donner des places supplémentaires. Mon problème est simple : mes résultats à l’examen pratique ne sont pas bons. Nous sommes aujourd’hui à 37 % de réussite en première présentation. C’est en progrès, mais toujours pas satisfaisant même si cela s’explique : nous touchons un quartier populaire et notre clientèle est essentiellement composée de jeunes adultes en recherche d’emploi ou au chômage. C’est une population très attachante et nous avons l’impression de l’aider car elle a généralement besoin d’une voiture et donc du permis, pour décrocher un CDI ! »
La peur des plateformes
Émilie Raveau a aussi passé un partenariat avec l’École Nationale Supérieure d’Ingénieurs de Limoges (ENSIL). « La motivation n’est pas toujours là, les élèves ingénieurs ont souvent des emplois du temps compliqués. Il faut que la formation soit la plus rapide possible et qu’elle coûte le moins cher possible ». Est-ce cela qui explique les premiers succès d’Ornikar ? La plateforme est arrivée à Limoges à l’automne 2018. Trois moniteurs indépendants, dont deux anciens gérants d’auto-école, travaillent avec elle. « Pour l’instant, constate Émilie Raveau, nous récupérons des élèves qui ont déjà déboursé pas mal d’argent. Nous les évaluons… et les résultats ne sont pas brillants : ils ne savent rien et il leur faut prendre de nombreuses heures pour avoir enfin le niveau requis. Ma grande peur, c’est que les plateformes prennent une l’ampleur phénoménale. Or, elles ne vendent que du rêve et pour les contrer nous n’avons pas beaucoup de solutions et la labellisation n’est pas la panacée. C’est une démarche administrative très lourde comme toutes celles que nous faisons à longueur de temps et qui nous obligent à fermer une demi-journée par semaine pour nous mettre à jour ». Le ton est à la rage, loin du désespoir ! Le discours, lui, est partagé.
Témoin de l’évolution de la profession
Responsable « grand public » de l’ECF-CERCA pour la Haute-Vienne et la Creuse, Isabelle Lamouline ne cache pas non plus une certaine exaspération. Enseignante depuis une trentaine d’années, elle a vu évoluer la profession et monter en flèche les difficultés qu’elle doit affronter même si elle travaille « en sécurité » grâce à la puissance de la société coopérative et participative (SCOP) dont elle fait partie. « Pour ma part, explique-t-elle, j’ai fait ma formation à Niort et ai ensuite travaillé plusieurs années à Limoges avant que l’ECF ne vienne me chercher pour succéder aux deux responsables qui souhaitaient prendre leur retraite ». Elle s’attèle à la tâche, gère la partie « auto » tandis que Thierry Pailloux, référent « moto » pour la Haute-Vienne, prend en charge les 2 et 3 roues et même certains quadricycles. Ce titulaire d’un CAP de pâtissier, qui a été aussi ambulancier, est d’ailleurs « multi cartes ». Il est en effet aussi chargé du travail avec les entreprises qui se mobilisent pour mettre en place à l’intention de leurs personnels roulant en moto ou utilisant leur voiture sur les trajets domicile-travail, des actions autour du risque routier professionnel.
Un engagement fort, dans le social en particulier
« Ce que je fais me passionne, insiste Isabelle Lamouline. Aujourd’hui, j’ai dépassé le simple enseignement de la conduite. C’est ainsi par exemple que l’ECF-CERCA de Limoges s’est lancée dans l’insertion depuis plus de 25 ans. Nous sommes dans ce domaine l’un des laboratoires du groupe ECF et nous menons, pour son compte, des expérimentations grandeur nature. Nous pouvons d’ailleurs être fiers de nos résultats puisqu’en 2018, nous avons 22 personnes en formation et 22 personnes qui ont réussi leur permis ! À mes yeux, cela veut dire que nous avons su leur redonner goût à la vie, les redynamiser et que les actions souvent complexes qui sont les nôtres sur les chantiers d’insertion, auprès de publics en grande difficulté, ne sont pas seulement utiles, elles sont efficaces et les fonds européens ne les financent pas pour rien ».
L’ECF-CERCA de Limoges qui possède à une douzaine de kilomètres de l’agence du centre-ville, à Rilhac-Rancon, un site avec des pistes moto et des pistes auto (utilisées au moins pour les quatre premières leçons !), mais également un centre de formation dirigé par Heidi Raymond, travaille aussi avec des centres de rééducation de la Haute-Vienne et de la Creuse. Enseignante « soignante », Sophie Coudert, une collègue d’Isabelle, de Thierry et de Heidi, s’est spécialisée dans ce domaine qui donne une belle image de cette auto-école. « Nous nous voulons exemplaires face à une concurrence qui ne l’est pas toujours », dit Isabelle Lamouline qui, elle aussi, s’interroge sur l’éthique des plateformes.
Une passion et beaucoup… d’interrogations
Béatrice Guérout a, bien évidemment, les mêmes interrogations. La co-gérante (avec son mari, Christophe) de l’auto-école TurboConduite qui compte deux sites situés à 5 minutes l’un de l’autre, s’inquiète pour les enseignants de la conduite qui choisissent de devenir autoentrepreneurs autant que pour leurs élèves. « Comment les pouvoirs publics peuvent-ils laisser faire ? L’expérience des VTC n’est-elle pas parlante ? Verra-t-on des enseignants de la conduite passer dix-sept heures dans leur voiture pour gagner une misère ? Et comment pourraient-ils alors assurer une formation de qualité ? ». Derrière ces questions, on sent une passion pour un métier que Béatrice a embrassé il y a un (petit) quart de siècle un peu par hasard et parce que son propre « moniteur » l’y a encouragé. « J’aime ce métier, confie-t-elle, je l’ai choisi en toute connaissance de cause, j’aime transmettre. Certes, tout a changé depuis mes débuts en 1994, mais je ne m’en lasse pas ». « En réalité, ajoute-t-elle, ce qui fait l’intérêt de notre profession, c’est aussi qu’elle évolue sans cesse. À nous gérants d’entreprise, à nous enseignants de la conduite, de nous repositionner, de nous adapter aux nouvelles méthodes, de nous réformer. Ce n’est pas toujours évident et pourtant nous y parvenons parfaitement. Comment ? En nous organisant, en étant à l’écoute de nos élèves qui sont bien différents que ceux que nous avions il y a dix ans. Un exemple : nous avons dû revoir tout notre système de planification des cours. En effet, désormais les élèves programment tout à la dernière minute et nous nous devons de répondre à leurs attentes sans (trop) rechigner ».
Être toujours à l’écoute !
L’auto-école TurboConduite affiche d’excellents résultats : 58,5 % de réussite en première présentation à l’examen pratique pour obtenir le permis B en 2018, 75 % en AAC. « Je n’ai pas d’explication, dit avec un grand clin d’œil Béatrice Guérout qui analyse parfaitement les raisons de ses succès et en garde, jalousement, le secret. « Nous avons une clientèle très diversifiée, affirme-t-elle. Cela va du lycéen de 15 ans à la « petite mamie » qui vient de prendre sa retraite. C’est aussi une clientèle très cosmopolite avec des élèves qui viennent des pays du Maghreb et des pays de l’Est notamment. Je crois par conséquent que si nous réussissons, c’est d’abord parce que notre équipe, nos enseignants, et en premier lieu Cathy Dumaine qui a vingt ans d’ancienneté dans l’entreprise, comme nos deux secrétaires qui jouent un rôle essentiel, sont en permanence à l’écoute ». Le voilà le « vrai » secret, celui qu’il est, au fond, si difficile de partager. « Je n’ai pas peur de l’avenir, conclut Béatrice Guérout. Certes, il ne va pas falloir « se louper » dans le virage que nous allons forcément être obligés de prendre, celui d’Internet, du digital. Nous devons changer de paradigme et offrir un service tout autant qu’un enseignement ». L’exprimer aussi clairement, c’est déjà en avoir l’expérience et cela participe sans doute grandement à la réputation de TurboConduite où les enseignants commencent à voir arriver pour passer leur permis les enfants de leurs premiers élèves. C’est aussi cela l’excellence d’une profession.
Marc Horwitz