Dieppe et sa région ne sont pas encore atteints du « syndrôme Ornikar », mais les professionnels se sentent quand même menacés par les réformes annoncées. Ils suivent l’actualité de près, bien décidés à réagir en cas d’attaques trop directes et qui mettraient leurs entreprises en dangers.
Pour les amateurs d’automobiles, Dieppe est une ville mythique puisqu’elle accueille le site de production de l’Alpine-Renault. La berlinette bleue signée Jean Rédélé a retrouvé ses couleurs et une belle actualité sous l’impulsion – ironie de l’histoire ! – de Carlos Tavarès aujourd’hui président de PSA Peugeot Citroën DS. La nouvelle Alpine 110 se vend bien et l’usine qui a dû augmenter ses cadences, est devenue un symbole fort du bassin d’emploi dieppois. Celui-ci qui ne s’est pas « désindustrialisé », a ainsi un poids significatif dans l’environnement économique et social local dont l’équilibre est toujours assuré par une activité portuaire relativement soutenue. Cette dernière peut d’ailleurs compter sur la combativité des élus normands. Ils viennent d’inscrire 15 millions d’euros d’investissement au budget 2019 du Conseil des Ports de Normandie pour le seul port de Dieppe qui a fusionné le 1er janvier dernier avec ceux de Caen – Ouistreham (Calvados) et de Cherbourg (Manche). Ces « bonnes nouvelles » ne sont-elles que l’arbre qui cache la forêt ? C’est la question que l’on peut se poser à un moment où, sur la côte d’Albâtre, tout le monde – et en premier lieu le monde de la pêche – s’interroge sur les conséquences du Brexit qui sont au centre de toutes les discussions. Autre point de préoccupation majeure, la démographie de la ville de Dieppe : la population de la sous-préfecture de Seine-Maritime, 28 019 habitants en 2018, continue à baisser et à vieillir !
Changement de parcours professionnel
« Notre ville ne manque pourtant pas de dynamisme », réagit d’emblée Nathalie Garcia qui, avec son mari José, dirige l’Auto-École du Château. Professeur des écoles, titulaire d’une maîtrise d’italien, elle raconte son parcours personnel et professionnel avec une certaine verve. « J’adore conduire depuis que je suis toute petite, confie-t-elle, mais c’est le jour où j’ai perdu mon ami dans un accident de la route, que je me suis dit que j’allais abandonner l’Éducation nationale et que je me consacrerais à l’enseignement de la sécurité routière. J’ai été formée à Paris et ai très vite pris la décision que je n’y resterais pas ». Son Bepecaser en poche, on lui propose une place à Dieppe, une ville qu’elle connaît bien puisqu’elle y vient en week-end avec ses parents. Nous sommes en 1998 et elle travaillera comme salariée pendant huit ans dans une auto-école du centre-ville où José qu’elle épouse en 2001, est enseignant depuis un an et où Corandine qui travaille encore aujourd’hui avec eux, arrive l’année suivante.
À Dieppe la communication prime sur le virtuel
Toujours prête à aller plus loin dans la profession, elle obtient son BAFM en 2000 et forme de nombreux enseignants de la conduite sur Dieppe, « aujourd’hui mes collègues », confie encore Nathalie Garcia qui finalement crée l’Auto-École du Château en 2006 avec José. « Notre force, c’est la confiance qui existe entre notre clientèle et les enseignants de notre équipe. Corandine que nous connaissons depuis longtemps, Julien, Patrick et Émeric que j’ai formés, sont des enseignants de grande qualité et rigoureux dans leur travail, une obligation quand on travaille avec une clientèle composée majoritairement de jeunes de 15 à 25 ans », dit Nathalie qui ajoute : « Notre chance, c’est d’être tout près des lycées Jehan Ango et du Golf et d’être aussi, habilité à former des personnes en recherche d’emploi qui, depuis le 1er janvier 2019, peuvent utiliser leur CPF pour investir dans leur permis de conduire ».
À Paris, pour sauver la profession !
Syndiqués au CNPA depuis sept ans, José et Nathalie n’ont pas hésité à aller manifester à Paris le 11 février dernier pour continuer à enseigner la sécurité routière aux futurs conducteurs. Ils suivent l’actualité de leur profession avec constance mais sans trop d’angoisse. « Le tout-Internet n’est pas de rigueur dans notre métier, avance José. Nous sommes résolus à combattre les plateformes car à Dieppe la communication prime sur le virtuel ». « Pourquoi permettre à des enseignants de ne pas respecter les règles auxquelles nous sommes astreints ? », interrogent-ils. À Dieppe, une voiture siglée Ornikar circule et l’enseignante qui donne des leçons à bord, est connue de tous. « Nous surveillons la situation, nous sommes vigilants et quand il y a des problèmes, nous mettons les pieds dans le plat ! », concède José avec un calme qui masque mal un certain agacement qui est aussi perceptible quand on interroge Renaud Mayeux installé à une vingtaine de kilomètres de Dieppe, dans la ville d’Eu. Dans cette ville qui compte près de 8 000 habitants, il a repris en 2016 l’auto-école Denis créée il y a plus de 30 ans et comme ses collègues dieppois, il « monte dans les tours » quand on lui parle des projets du gouvernement. « C’est pour nous une question de vie ou de mort, dit-il simplement. Nous voyons parfaitement dans quelle direction nous nous dirigeons. La route est tracée depuis 2015 et la loi Macron qui a commencé à « uberiser » notre métier. Le gouvernement doit cependant faire face à une injonction paradoxale : d’un côté rendre le permis plus facile en proposant un produit discount, transgénique et des formations qui n’en sont pas, de l’autre un objectif en matière de mortalité sur la route qui ne peut être atteint que si les usagers ont suivi un enseignement que nous sommes les seuls à pouvoir dispenser sérieusement ».
Ne rien lâcher !
Titulaire d’un Bepecaser depuis 2006, directeur pédagogique deux-roues dans une auto-école d’Amiens, Renaud Mayeux qui a monté sa « petite entreprise », a la réputation d’être particulièrement féru en matière de sécurité. « Ici, nous avons fait du Code une priorité, explique-t-il. Nous sommes revenus à des cours « physiques » avec correction par les enseignants et les jeunes se dépêchent de sortir du lycée pour ne pas les manquer ! Par ailleurs, pour les deux-roues, je cherche à donner l’exemple et sur la route comme sur piste, tous mes élèves sont équipés de gilets avec airbag dorsal intégré qui les rassure et qu’ils adopteront pour la plupart une fois leur permis obtenu ». Le deux-roues, c’est le « produit d’appel » de l’auto-école Denis qui présente au permis plus d’une centaine d’impétrants par an avec 78 % de réussite. « Malheureusement, les bons résultats ne suffisent pas, commente Virginie, l’épouse de Renaud que sa formation d’infirmière, un métier qu’elle a exercé une dizaine d’années, ne préparait pas forcément à prendre la responsabilité de la gestion d’une auto-école. Il faut aussi faire preuve de sérieux vis-à-vis de l’administration et c’est pourquoi nous avons décidé d’être labellisés. Le dossier est prêt depuis quelques temps déjà, mais pour y mettre un point final et l’envoyer, il nous fallait une garantie financière pour le permis à 1 euro. Les banques nous l’ont refusée et les mois ont passé avant que notre assureur prenne le relais et nous l’accorde… enfin ». « Il devient essentiel de ne rien lâcher, renchérit Renaud parodiant les « gilets jaunes ». Ce sont en effet nos emplois d’enseignants de la conduite et en première ligne ceux qui préparent aux permis B, qui sont en jeu ». Même si, comme beaucoup de ses collègues, Renaud qui a rejoint le CNPA-ER en 2018, se demande pourquoi la gestion administrative est devenue si pesante, on sent bien qu’il est déterminé, qu’il aime son métier qu’il ne renoncera pour rien au monde à l’exercer dans cette ville d’Eu où il se sent si bien.
Accompagner les clients
Retour à Dieppe et très exactement sur le parvis de l’église Saint-Rémy, un édifice majeur du patrimoine architectural local, commencée en 1522 et achevée au XVIIème siècle, classé Monument historique et qui, hélas, nécessite aujourd’hui des travaux d’urgence de grande ampleur tant son état est dégradé. C’est là qu’Émilie Dumesnil a ouvert son auto-école en 2012 après avoir été formée par Nathalie Garcia et avoir obtenu son Bepecaser en 2011. « À l’origine, je voulais devenir horticultrice maraîchère et c’est vers cette voie que je me suis dirigée, raconte-t-elle. J’ai travaillé dans un milieu difficile, avec des personnes ayant des problèmes sociaux importants et des personnes en situation de handicap. Cela m’a ouvert les yeux sur le monde qui m’entoure et aujourd’hui j’essaie de faire du social dans mon « nouveau » métier. Mon « public », mes clients, ce sont souvent des gens qui courent après les sous, ce sont des jeunes dont les familles sont sans moyens. Le souci, c’est que sans permis à Dieppe comme sans doute partout, tu ne trouves pas de travail. Je me dois d’accompagner en permanence la plupart de ceux qui viennent s’inscrire chez moi ».
Trop d’obligations réglementaires
C’est ce que fait Émilie avec sa collègue et salariée Lise Peignon pour les cours pédagogiques de Code et pour la conduite, avec Chantal, sa mère, qui est à la retraite et qui vient donner bénévolement un « coup de main » à sa fille pour les dossiers d’inscription ou les relations avec l’administration. « Elle travaillait à l’accueil de l’assurance-maladie et sait par conséquent faire face à tout ce qui est bureaucratique. Une chance !, s’amuse Émilie. Maman est ainsi d’une aide considérable car nous sommes envahis par les papiers et les obligations réglementaires. On ne peut que le regretter et cela renforce ce sentiment d’injustice que nous ressentons tous quand nous voyons les facilités accordées aux plateformes ! Pour ma part, je vois bien qu’on court à la catastrophe avec les élèves qui passent le Code en candidat libre. Ils arrivent avec des lacunes énormes : ils ne savent pas détecter les intersections, ne comprennent pas tous les panneaux. Quant aux règles de priorité… » Le constat est sévère – mais partagé par nombre d’enseignants – et Émilie ne voit pas d’autres solutions pour pallier le problème que de s’impliquer encore plus auprès de ses clients et de ses… collègues. « À Dieppe, nous nous connaissons tous et dans l’ensemble nous nous apprécions, répète-t-elle à plusieurs reprises. Nous avons remplacé le café que nous prenions pendant que nos élèves passaient les épreuves du Code par un rendez-vous mensuel toujours autour d’un café. Nous nous retrouvons pour échanger en toute confraternité. À mes yeux, ces relations sont essentielles et c’est bien en faisant corps que nous nous défendrons le mieux ». Personne, sur ce point, ne la contredira.