À Tarbes comme dans le reste de la France, les responsables d’auto-écoles se posent de multiples questions sur leur avenir. Pour autant, ils ne sont pas pessimistes. Au contraire : ils savent que devant les difficultés qui s’accumulent et qui souvent fragilisent leurs entreprises, ils sauront rebondir.
Depuis le début des années 2000, tout a changé à Tarbes. La préfecture des Hautes-Pyrénées compte près de 40 000 habitants. Elle a vu, enfin, sa population se stabiliser et repris force et vigueur autour d’un projet municipal ambitieux. Dans un premier temps, c’est l’Arsenal qui a été réhabilité : cinémas, restaurants et entreprises de jeux de tous genres ont permis aux Tarbais de s’approprier les lieux avant que n’arrive l’avant-garde des PME-PMI indispensable à la survie économique de la cité. La municipalité a racheté à l’État les haras nationaux sans en changer la finalité : le cheval reste l’un des rois de la ville et si le 1er régiment de hussards parachutistes y a installé sa brigade équestre en 2016, ce n’est pas un hasard.
Une ville en plein renouveau
L’activité du centre-ville a pu être sauvée : la Halle Brauhauban a repris vie et le « grand marché » du jeudi, autour et sous la Halle Marcadieu, reste un des plus grands marchés de produits alimentaires et non alimentaires du Sud-Ouest. Le théâtre des Nouveautés a retrouvé ses lustres d’antan et les places comme les trottoirs, ont été réaménagés pour faciliter la circulation des piétons. Tarbes, c’est aussi l’aéronautique avec Daher dans les proches faubourgs et une école d’ingénieurs. La ville qui compte encore trois lycées dont un lycée technique, a rajeuni et les étudiants y sont plus nombreux que dans le passé. L’École supérieure du professorat et de l’éducation (ESPE) qui accueille les étudiants se destinant aux métiers du professorat et de l’éducation, est un établissement de pointe et à Tarbes, les formations de tous niveaux à l’hôtellerie et à la restauration rencontrent un franc succès, tandis que l’IUT s’est lancé dans une démarche de développement et responsabilité sociale exemplaire tant pour ses actions sur la formation et la recherche, la gestion environnementale et la politique sociale que pour sa gouvernance et son ouverture à l’international. Par ailleurs, on ne peut passer sous silence que la capitale de la Bigorre qui a vu naître le maréchal Foch, est aussi une terre des sports avec plusieurs équipes de bon niveau et une remarquable Maison de l’Escrime, ainsi qu’un très grand projet de complexe multisports de l’Arsenal qui pourra accueillir des compétitions internationales de handball, de basket, de tennis et d’athlétisme, mais également de mur d’escalade avec un équipement de plus de 18 mètres, un des plus hauts d’Europe.
Sur les traces de son père
Le sport… c’est ce qui rapproche deux enseignants de la conduite automobile qui travaillent à Tarbes ou dans ses proches environs, Cédric Bouriette et Florian Hourdou. Ces deux amis d’enfance ont été champions de France de rugby en 3ème série avec l’équipe de l’Azereix alors entraînée par le père de Cédric, Gérard Bouriette, personnalité locale et nationale de la formation à la conduite, directeur-fondateur du CFM de Tarbes. Les deux jeunes trentenaires ont commencé par un BEP d’électronique avant de changer de voie. Cédric passe une licence en Sciences de l’éducation avant d’obtenir son Bepecaser en 2007. « C’était, je crois, tout naturel pour moi, dit-il. L’enseignement de la conduite automobile était une sorte d’atavisme familial. C’est mon père et mes oncles qui en ont été et qui en sont encore des acteurs de ce monde si particulier et si passionnant, qui m’ont servi de modèles ». La « constante » familiale est effectivement très forte et c’est avec son frère Jean-Michel de trois ans son ainé que Cédric ouvre une auto-école à Ossun, un village de 2 400 habitants à une dizaine de kilomètres de Tarbes. Cédric prend en charge l’auto et l’administration, Jean-Michel la moto. « Notre auto-école rayonne sur un canton de 12 000 habitants, mais il existe deux autres auto-écoles à Julian, précise Cédric. Notre clientèle est très diversifiée même si une majorité de nos élèves sont des lycéens et des étudiants qui fréquentent les établissements de Tarbes et de Lourdes. Aussi les leçons commencent-elles souvent à la sortie des cours ». À écouter Cédric, on comprend que la « philosophie » paternelle qui veut que priorité soit donnée à la formation en salle est mise en œuvre à Ossun. « C’est la seule méthode efficace si l’on veut apprendre à nos élèves ce qu’est la sécurité routière, si l’on veut qu’ils se rendent compte des risques qui existent sur la route et si, comme c’est notre première mission, nous souhaitons qu’ils acquièrent un comportement adéquat au volant, insiste Cédric. En salle, ils sont plus attentifs, plus réactifs. S’il ne faut, bien entendu, pas négliger la formation « technique » au volant, c’est le seul travail « qui paie » pour leur permettre non seulement de passer le Code, mais aussi d’en comprendre les règles. Les stages que nous organisons pendant les congés scolaires nous en apportent la preuve à chaque fois ! ». En tous les cas, les résultats sont là : Cédric Bouriette présente 80 candidats par an aux épreuves pratiques du permis et enregistre 60 % de réussite la première fois et même 70 % pour ce qui est des candidats qui ont choisi l’AAC.
Une auto-école pour personnes en grande difficulté
Le profil des élèves que reçoit Florian Hourdou est quelque peu différent de celui des élèves de son ami Cédric et plus généralement de celui de ceux qu’on rencontre dans les auto-écoles. MOB 65 –MOB pour mobilité, 65 pour Hautes-Pyrénées– est une association qui a commencé par faire de la réparation de deux-roues et de la location de scooters pour un public en grande difficulté. L’idée de monter une auto-école « sociale » est venue d’un constat de la Mission locale de Tarbes qui observe que les jeunes de moins de 26 ans dont elle s’occupe, restent trop souvent « sur le trottoir » faute de pouvoir passer leur permis de conduire. « Le problème, explique Florian Hourdou, c’est que pour les initier au Code puis à la conduite, il faut passer beaucoup plus de temps qu’avec les autres élèves. Ils ont en effet généralement des difficultés de compréhension parce qu’ils ont un niveau scolaire assez bas ou qu’ils ne maîtrisent pas le français. Parfois, ils souffrent aussi d’un handicap léger. Dans tous les cas, le permis, ça les sauve. Pour eux, c’est un premier diplôme qui les valorise et qui est bien plus important que le baccalauréat : c’est en effet la première chose qu’on demande même pour faire des ménages en intérim. Obtenir le permis, c’est prendre en confiance en soi ».
Savoir s’adapter à son public
Florian Hourdou est ajusteur aéronautique quand il passe son Bepecaser en 2010 avec Gérard Bouriette. Il est recruté par le directeur de MOB65 sur le site de Pôle Emploi. « D’emblée le projet me passionne, dit ce jeune homme déjà impliqué dans le monde associatif de la ville. Je pressentais que c’était un vrai défi qu’il faut relever, mais je ne me doutais pas de ce qui m’attendait ! ». Florian revoit tous les supports pédagogiques et les adapte à « son » public. Il essaie de mettre en place une méthodologie qui lui permette d’acquérir les bases du Code de la route. Les obstacles sont grands, mais il les surmonte. Dans le courant de l’année 2015, il est rejoint par Sonia Kichenin et c’est ensemble qu’ils font vivre le projet d’auto-école sociale. « Nous ne nous heurtons pas seulement à des problématiques classiques d’apprentissage, explique encore Florian Hourdou. Nos élèves qui ont connu des échecs multiples, doivent faire face à un manque de confiance en eux qu’il leur faut surmonter pour progresser ».
Des comptes à rendre
MOB 65 accueille 70 personnes par an. Chacune d’entre elles signe un contrat d’engagement qui a pour objectif de la réinsérer dans la vie quotidienne. Elle doit s’investir pour être présente tous les jours et être à l’heure par exemple. « En échange, nous sommes là à 100 % pour eux, même si, pour ma part, je dois aussi faire des tâches administratives parfois lourdes et des rapports annuels pour rendre compte de nos activités à nos financeurs, le Conseil départemental et le Fonds social européen, mais aussi la municipalité dans le cadre de sa politique de la ville et au travers du Groupement d’Initiatives et de Participation (GIP) », commente Florian Hourdou qui précise : « 60 % des personnes que nous recevons obtiennent finalement le permis en l’ayant parfois passé 5 fois. Nos élèves bénéficient d’un crédit de 40 heures dont le reliquat, s’il n’est pas utilisé, sert à d’autres. Ils paient une partie des cours de leur poche et cela à hauteur de 333 euros ». Ce ne sont pas toujours les seules sommes qu’ils doivent débourser. C’est ainsi par exemple que les candidats non francophones aux sessions d’ETG organisées pour eux trois ou quatre fois par an à Tarbes ou à Auch par les préfectures, peuvent avoir recours, à leurs frais, à un traducteur-interprète agréé. « La profession doit comprendre que nous ne jouons pas dans la même cour qu’elle, que nous ne sommes pas concurrents, conclut Florian Hourdou. C’est ce que nous avons expliqué au démarrage du projet aux syndicats et aux responsables d’auto-écoles que nous avons rencontrés à la préfecture. Dans un premier temps, ils étaient « vent debout ». Tout s’est ensuite apaisé et nous avons aujourd’hui avec les uns et les autres, les meilleurs rapports ».
Se battre au quotidien pour vivre et survivre
C’est ce que confirme Alexandra Habas qui gère deux auto-écoles à Tarbes. Titulaire du Bepecaser depuis 2004, elle crée en 2011 Warning après quelques années de salariat. « J’ai été la première entreprise à m’installer à l’Arsenal après les cinémas et en même temps que le bowling, se félicite-t-elle. Très vite, j’ai eu cependant l’intuition qu’il fallait que j’évolue et que la seule voie pour cela était de grandir. Aussi en 2015, j’ai monté avec deux associés, Alain Catala et Gérard Buors, une seconde entreprise adhérente du réseau national ECF ». Visiblement Alexandra Habas est en plein questionnement. Elle se demande combien de temps, les auto-écoles pourront continuer à travailler dans les conditions qui leur sont imposées aujourd’hui. Elle s’interroge naturellement sur les annonces du président de la République. « Oui, dit-elle d’une voix claire, notre profession est en crise. Nous devons nous battre au plan local comme au plan national contre ce que j’appelle volontiers des « mauvaises herbes ». Les PermisLibre, Ornikar et autres plateformes qui font appel à des autoentrepreneurs, ne nous permettent plus d’exercer sereinement notre métier. Certains n’hésitent pas à mettre le feu à la profession et pour nous défendre, les syndicats ne sont pas assez puissants. Les enseignants semblent préférer pleurer plutôt que d’adhérer et in fine c’est l’État qui fixe les règles du jeu et les prix. Cela ne peut pas continuer ». Et d’un ton tout aussi assuré, sans colère, mais grave, Alexandra Habas s’insurge contre ces retraités qui reprennent du service, ces enseignants qui donnent des leçons « au noir » sans qu’on puisse en apporter les preuves. « Il me semble que les inspecteurs sont avec nous, dit-elle. Ils savent, comme nous, que les candidats qui passent par les voies alternatives, n‘ont pas toujours une formation suffisante. Ils sont cependant bloqués et ont bien du mal à agir. Ils ne sont malheureusement pas plus entendus que nous quand nous expliquons aux pouvoirs publics que les directions prises vont à l’encontre des objectifs annoncés en matière de sécurité routière et de tués sur la route ». « À Tarbes, assure Alexandra Habas, même si nous devons nous battre au quotidien pour vivre et survivre, on se salue cordialement. La concurrence est rude et la baisse générale des prix sur laquelle nous devons forcément nous aligner, ne va pas dans le sens d’une gestion saine de nos entreprises. Il est temps que nous revenions aux réalités si nous ne voulons pas tuer tout simplement la profession ». L’ECF et Warning qui est un point-relais ECF reçoivent 240 élèves par an. Pour Warning, ce sont avant tout des lycéens venus de l’établissement voisin, mais ce sont aussi des adultes après une annulation de permis ou encore quelques étrangers récemment installés. 65 % de l’ensemble de ces élèves obtiennent leur permis la première fois. « Nous devons sans doute repenser notre métier, mais comment ? s’interroge Alexandra Habas. Y-a-t-il des solutions miracles ou faut-il continuer, comme je le fais, à vendre des « packs » dans lesquels les réunions pédagogiques pour le Code sont essentielles ? Quand aurons-nous enfin la possibilité réelle de nous intéresser au post-permis prévu dans les textes, mis en place au moins expérimentalement par Isabelle Massin quand elle était déléguée interministérielle à la sécurité routière (1998-2003) et Gérard Bouriette avant de quasiment « passer à la trappe » ? Autant de questions sans réponse à un moment où le maître-mot est : « tout et tout de suite ». Or, pouvons-nous être fiers de mettre sur la route des personnes qui ont eu leur permis après une formation accélérée ? J’en doute ». « J’aime mon métier, confie in fine Alexandra Habas, parce que j’ai l’impression d’être utile. C’est un véritable service à la personne que nous assurons. Sans nous, j’en suis convaincue, ce serait l’anarchie, car c’est bien à nous que revient la mission de rendre les personnes responsables sur la route. Je veux bien encore y croire, mais… ».
Marc Horwitz