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map Vie des régions — Janvier 2019

Mâcon : Ne pas baisser les bras, s’adapter !

Si l’optimisme n’est pas vraiment de mise, les responsables des auto-écoles mâconnais n’en sont pas moins combatifs. Ils se refusent à baisser les bras et disent s’adapter aux évolutions récentes ou à venir de leur profession. Ayant mis l’écoute tout en haut de leurs priorités, ils s’efforcent de proposer à leurs clients des services au plus près de leurs attentes.


Nous sommes ici à l’un des carrefours les plus importants de France. En effet, Mâcon, 35 000 habitants, capitale de la Bourgogne du Sud, est située sur les lignes TGV qui desservent le Sud-est et la Méditerranée, mais également les Alpes. La ville se trouve ainsi à 30 minutes de Lyon, 100 de Paris, 75 de Genève et 90 de Dijon. L’agglomération mâconnaise bénéficie d’un réseau routier très dense puisqu’elle est accessible par l’A6, l’A40, l’A406 et la route Centre-Europe-Atlantique, Bordeaux-Nantes-Genève. La Saône est enfin une voie fluviale qui permet de gagner la Méditerranée en passant par le Rhône. Aproport, la plateforme portuaire multimodale de Mâcon, est particulièrement active dans l’agroalimentaire, les produits manufacturés, les conteneurs et le vrac. Le port de plaisance est fort apprécié et le long des quais, à la belle saison, les bateaux de croisière font escale permettant à plus de 70 000 touristes de découvrir la ville et ses alentours, notamment son vignoble réputé pour ses vins blancs calmes (Pouilly-Fuissé, Saint-Véran, etc.) ou pétillants (les Crémants de Bourgogne) et rouges (Mâcon-villages), mais également des lieux emblématiques à l’image du site naturel de la Roche de Solutré, cet escarpement rocheux rendu célèbre par François Mitterrand qui l’escaladait en bonne compagnie tous les ans ou encore la Roche de Vergisson à quelques kilomètres de là.
Mâcon qui reste un bassin d’emploi dynamique, joue également la carte de la jeunesse avec ses cinq collèges, ses quatre lycées et son centre de formation d’apprentis voué aux métiers de l’automobile. La ville qui a vu naître Alphonse de Lamartine et Antoine Griezman, champion du monde 2018 avec l’équipe de France de football, peut encore s’enorgueillir d’un pôle d’enseignement supérieur qui accueille 1 500 étudiants et donne la priorité à des secteurs porteurs : technologie, viticulture, santé. Enfin, il est difficile de passer sous silence que Mâcon se veut ville de culture et dans ce domaine le « la » est donné par son Conservatoire de musique et de danse Edgar Varèse qui accueille près de 800 élèves.



Se remettre en cause en permanence
Pour les auto-écoles, il existe un « marché » assez large qu’elles se partagent sans se faire une guerre à outrance même si « il faut être vigilant et regarder ce que font les collègues pour ne pas se laisser dépasser », dit avec un grand sourire Cédric Deguisne. Installé sur les bords de Saône, son entreprise qui a également un bureau au centre de Lyon, est l’une des plus anciennes et des plus connues de Mâcon. « L’auto-école Deguisne existe depuis 1953, explique-t-il. Elle a été créée par mon grand-père, un homme engagé en politique et dans le combat syndical au CNCRA, l’ancêtre du CNPA. Il était largement épaulé par ma grand-mère Michelle et c’est à elle que j’ai racheté l’entreprise quand elle a voulu prendre sa retraite. Elle m’a accompagné pendant quelques temps et puis, en 1998, j’ai pris mon envol. J’ai enseigné pendant une quinzaine d’années et aujourd’hui je suis essentiellement responsable de la gestion administrative. Je suis également le « moniteur-joker ». Quand un moniteur est absent, je peux le remplacer ». Auto, moto, camion, Cédric Deguisne a toutes les qualifications. « Enseigner reste essentiel pour moi parce que cela oblige à se remettre en permanence en cause et que, concrètement, on voit l’ensemble des problèmes auxquels nous sommes confrontés », analyse Cédric Deguisne qui ajoute : « Nous avons affaire à une population très hétéroclite, des enfants des notables de Mâcon et du Mâconnais aux filles et fils des familles des quartiers les plus difficiles. C’est d’une richesse incroyable ! C’est aussi extrêmement exigeant car il faut adapter notre pédagogie au cas par cas si nous voulons continuer à obtenir de bons taux de réussite ».


Une gestion administrative lourde
Quand on le pousse un peu dans ses retranchements, Cédric Deguisne parle de l’avenir de la profession avec un certain recul. « Nous vivons une période agitée même si les plateformes ne se sont pas encore installées à Mâcon, dit-il. Les pouvoirs publics ne nous aident pas en ayant une politique très peu claire à notre égard. Pour notre part, nous avons traîné les pieds quand on nous a demandé de constituer un dossier pour la labellisation. Nous avons déjà une certification qui garantit aux consommateurs, et par conséquent à nos élèves, un haut niveau de qualité de notre enseignement. Il serait raisonnable qu’il y ait une certaine cohabitation entre labellisation et certification. Nous nous étonnons aussi de l’obligation qui nous est faite, dans un environnement 2.0, d’une traçabilité « papier » ! Et puis, globalement, les dossiers administratifs atteignent des tailles et des poids qui ne sont plus acceptables ».


Savoir proposer de nouvelles formules
Devant la mutation qui touche la profession, Cédric Deguisne, membre du groupement ELIT et engagé syndicalement au CNPA auprès de Patrice Bessone, ne recule cependant pas. Au contraire, il avance. « Ma première préoccupation est de ne pas mettre en péril mon entreprise, confie-t-il. Les dernières réformes nous ont obligés à bouger. Nous avons ainsi imaginé, pour le Code, des formules qui ont du succès. Ce sont aujourd’hui les élèves qui décident de prendre le forfait 1 mois en ligne ou 4 mois, toujours en ligne, avec ou sans cours animé par un moniteur. Je ne veux rien imposer et par conséquent je mets en place les services que peuvent souhaiter les clients et fais un peu de marketing pour les promouvoir ». Ne pourrait-il pas alors mettre l’accent sur la boîte automatique ou sur le véhicule électrique ? « Ma position est sans ambiguïté, assure Cédric Deguisne. Pour ce qui est de la formation sur boîte automatique, peu d’élèves sont vraiment demandeurs. Ceux qui le sont, choisissent souvent la conduite accompagnée. La raison en est simple : leurs parents conduisent des voitures à boîte automatique, hybrides généralement. Quant aux véhicules électriques, il me paraît urgent d’attendre. D’ailleurs, est-ce si écologique que cela ?, se demande le gérant. Je n’ai pas de réponse à cette question, mais je crois bien plus dans le bioéthanol ». Cédric Deguisne ne se dépare pas de son sourire même quand il exprime ses doutes, ses craintes. « Je me refuse à emmener mes salariés et mes clients en bateau », conclut-il. On peut le comprendre. Et pourtant, s’il reste très attaché à l’auto-école de ses grands-parents, il a une autre « passion » dans la vie : le motonautisme de vitesse et il est même l’un des pilotes français les plus expérimentés en F1 Inshore.


Un changement de vie
Salvador Alves est, à côté de son collègue Cédric Deguisne, d’un calme olympien. Il a une vie professionnelle des plus rangées : le Bepecaser en 1988, sept ans comme salarié dans une auto-école d’Oyonnax dans l’Ain et l’envie de faire autre chose, d’être son propre patron qui se concrétise avec le rachat de l’auto-école du Bahut à Mâcon en 1995. « J’ai toujours pensé que je voulais être indépendant et quand l’opportunité s’est présentée, j’ai franchi le pas, dit-il. Un déménagement, une femme, Sébastienne qui change de métier, des enfants qui doivent abandonner leurs copains et entrer dans de nouveaux établissements scolaires, la décision n’a pas été simple à prendre, mais elle a fait finalement été acceptée par tous ».


Avantages et inconvénients d’être indépendant
Avec lucidité et une grande franchise, Salvador Alvès confie ses inquiétudes et ses espoirs. « Être indépendant, c’est formidable ! Mais c’est prendre des risques, c’est se débrouiller seul et ce n’est pas tous les jours facile… Il y a toujours des hauts et bas et il faut sans cesse se remettre en question et avancer, avancer, avancer. Aujourd’hui, je sais que j’ai une place à Mâcon. L’environnement est certes concurrentiel, mais si l’on fait son travail consciencieusement, si les résultats sont là, le bouche-à-oreille fonctionne très bien et bon an, mal an, le chiffre d’affaires est au rendez-vous en fin d’année ». Les résultats ? Si on regarde les taux de réussite à l’épreuve pratique, l’auto-école du Bahut est une des meilleures de la ville. Cela s’explique par l’environnement qui est le sien. « Nous recevons 80 élèves par an, analyse Salvador Alves. Ce sont pour la plupart des lycéens qui viennent des établissements voisins et notamment des internes du lycée René Cassin qui est à deux minutes à pied. Ce qui est extraordinaire, c’est que ce sont des filles et des garçons motivés et qui, pour 3 sur 4 d’entre eux, optent pour l’apprentissage de la conduite accompagnée ».


Partager avec d’autres collègues
L’enthousiasme de Salvador Alves n’est pas feint, mais la réalité quotidienne reprend très vite le dessus et on sent bien qu’il se pose des questions. Sur la labellisation ? « Je n’ai pas fait la démarche », dit-il simplement. « Par manque de temps et peut-être manque d’ambition », avoue-t-il un peu plus tard. L’administratif, la « paperasserie » lui pèse. Heureusement que son épouse, Sébastienne, vient de temps en temps lui donner un coup de main ! C’est elle qui essaie de régler les problèmes quand un blocage du site de l’ANTS l’empêche de valider des dossiers d’inscription. « L’informatique est une sorte d’esclavage », s’amuse Salvador Alves dont le planning « papier » orne un des murs de son bureau. « C’est aussi pratique et plus rapide à consulter quand je passe en entre deux leçons ! », dit-il. « Pour moi, l’enseignement de la conduite passe avant tout. J’ai parfaitement conscience que notre profession est en pleine transformation. Aussi me paraît-il fondamental de continuer à actualiser mes connaissances. Les formations, de 3 jours, que je peux faire, sont d’autant plus bénéfiques que c’est l’occasion de retrouver les collègues qu’auparavant je voyais en accompagnant mes élèves à l’épreuve du Code et que je ne croise plus aujourd’hui qu’en coup de vent à l’épreuve pratique ».



Le plaisir de transmettre ses connaissances
Il y rencontre aussi parfois Frédéric Gasull. Le représentant de l’ECF à Mâcon et de l’UNIDEC intervient souvent dans la région comme formateur dans les stages de réactualisation des connaissances des gérants d’auto-école, mais est également très actif dans leur formation initiale qui les amène au certificat de qualification professionnelle « Responsable d’unité d’enseignement de la sécurité routière et de la conduite ». « C’est une deuxième casquette qui me plaît beaucoup, se plaît-il à dire. C’est une mission parfaitement complémentaire de l’enseignement de la conduite proprement dit. C’est en effet un moment essentiel de transmission à des collègues qui ont besoin de savoir, de comprendre et d’agir en toute connaissance de cause ». Avec sa femme, Corinne, Frédéric Gasull est aujourd’hui à la tête de deux entités, l’une dans le centre-ville de Mâcon, l’autre, plus importante, à Bourg-en-Bresse (Ain). Cette dernière qui compte une douzaine de salariés, est centre de formation professionnelle et dispose de pistes pour l’apprentissage de la conduite de la moto et des formations « remorque ». « L’ECF que je dirige est avant tout une entreprise familiale, explique Frédéric Gasull. Je l’ai rachetée à mes parents qui étaient implantées à Bourg-en-Bresse depuis 1993. Elle comptait deux bureaux, le second était situé à Meximieux, une petite ville située à mi-chemin entre Lyon et Bourg. Je l’ai développée en créant une antenne à Mâcon, puis une autre à Ambérieu-en-Bugey ». Depuis, les antennes de Meximieux et d’Ambérieu volent de leurs propres ailes. « Après une étude commerciale et comptable sérieuse, je les ai revendues à des salariés, explique encore Frédéric Gasull. Ils sont heureux comme cela et après un an d’exercice, le bilan de ces deux agences est positif ». « Le bureau de Mâcon marche bien et pour l’instant je n’ai aucune velléité de m’en séparer, poursuit-il. Il bénéficie des avantages que peut apporter un groupe sur le plan administratif, réglementaire et comptable notamment ».


Une profession en pleine mutation
L’ECF de Mâcon forme près de 200 élèves avec un taux de réussite qui est aux alentours de 65 %. « J’ai eu une vie avant l’auto-école, raconte Frédéric Gasull qui a obtenu son Bepecaser en 1992 et son BAFM quelques années plus tard pour pouvoir aider son père qui dirigeait un centre de formation de moniteurs. Je travaillais dans une grande entreprise et quand j’ai repris l’affaire familiale, j’ai eu l’impression que l’auto-école, c’était de l’artisanat. Cela a bien changé. C’est une profession qui s’est structurée et un métier qui est devenu très exigeant pour ceux qui veulent l’exercer sérieusement. Il demande des connaissances pointues en matière réglementaire, commerciale et pédagogique pour pouvoir répondre aux pouvoirs publics qui sont les premiers à vouloir que nous fassions des efforts –la certification, la labellisation, etc.– sous prétexte de protéger les consommateurs. Nous n’avons d’ailleurs pas hésité à nous engager dans une démarche qualité et à offrir à nos clients les services auxquels ils ont le droit et des contrats qui nous engagent ». On perçoit dans ces propos une certaine irritation pour ne pas dire une certaine colère. « Je suis connu pour être un râleur de première, mais c’est malheureusement la seule façon d’être entendu, continue Frédéric Gasull. Je suis ravi qu’on nous demande des comptes et des preuves de notre qualité. Je ne supporte pas en revanche que cette exigence n’ait pas, en miroir, une reconnaissance de notre travail d’enseignants de la conduite ».


La force d’un réseau
Au-delà de ce « coup de gueule », sans doute salutaire, Frédéric Gasull prend le temps de réfléchir sur l’avenir d’une profession qui ne peut résister aux pressions que si elle se réforme. « Il y a urgence à organiser ou réorganiser l’ensemble de nos structures, plaide-t-il. Nous devons les faire grandir pour affronter à armes égales les plateformes. Nous devons tout faire pour améliorer notre image et continuer à informer sur nos spécificités, nos réussites, nos valeurs. Fédérés, nous sommes plus forts et appartenir à un réseau est facilitateur ». Le ton est mesuré. N’est-ce pas l’homme d’expérience qui parle, le membre du Lions Club qui sait que la solidarité est impérative et que le bénévolat est sans doute l’une des formes les plus abouties du don de soi puisqu’il est librement consenti et gratuit ?


Marc Horwitz


Fiches d’identité


Auto-école Deguisne
Date de création : 1953
Gérant : Cédric Deguisne
Salariés : 13 (soit 10 moniteurs + 3 secrétaires)
Formations : B, B(A), conduite accompagnée, conduite supervisée, « passerelle » B(A) vers B, boîte automatique tout handicap, formation deux-roues, A1, A2, formation 125 cm3, B96, C et CE
Véhicules : 7 Clio, 1 Clio automatique, 1 Kadjar, etc.
Tarifs : forfait 20 heures : 888 € (B) et 1 136 € (AAC). Heure de conduite : 37 €


Auto-école Le Bahut
Date de création : 1986 (reprise en 1995)
Gérant : Salvador Alves
Salarié : –
Formations : B, conduite supervisée, conduite accompagnée
Véhicules : 2 Peugeot 208
Tarifs : forfait 20 heures : 1 080 € (B) et 1 150 € (AAC). Heure de conduite : 40 €


Auto-école ECF Victor Hugo
Date de création : 2000
Gérant : Frédéric Gasull
Salariés : 5 (soit 4 moniteurs + 1 secrétaire)
Formations : B, conduite accompagnée, conduite supervisée
Véhicules : 4 Renault Clio
Tarifs : forfait 20 heures : 986 € (B) et 1 280 € (AAC). Heure de conduite : 41


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