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map Vie des régions — Octobre 2018

Tours : les quadras passent à l’attaque

Tours présente un paysage tout en contraste. De nombreuses auto-écoles sont gérées par des quadragénaires, une génération très active et qui profite d’un potentiel de développement important. Paradoxalement pourtant, les échecs et au bout du compte les liquidations judiciaires, se sont multipliées au cours des dernières années.


Tours, préfecture d’Indre-et-Loire, est considérée
comme l’une des plus belles villes de France. Au cœur de ce Val de Loire inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco, elle est en cette année 2018 lauréate du palmarès Procos des centres-villes les plus dynamiques. Elle apporte la preuve qu’une ville moyenne peut conjuguer « en même temps » attractivité commerciale et, avec le Vieux-Tours, art et histoire. Pourtant, c’est désormais « Tours Métropole » qui est le « chef de file » des grands projets qui transforment actuellement profondément la ville et les communes avoisinantes. Comme un peu partout en France, mobilité et environnement sont les deux grands axes de développement choisis par les élus. La première concrétisation n’est sans doute pas les travaux sur le Pont Mirabeau qui perturbent singulièrement la circulation et le passage d’une rive à l’autre de la Loire, mais la deuxième ligne de tramway dont le principe a été voté et qui traverse la ville selon un tracé ouest/sud-est. La construction de cette nouvelle ligne s’inscrit dans un plan plus global dont l’un des objectifs prioritaires est de faciliter l’accès aux transports communs, mais aussi d’inciter les habitants à adopter des modes de déplacements « doux » comme le vélo et la marche. Tours, c’est encore une ville universitaire dont la population de près de 140 000 habitants, augmente de 0,5 % en moyenne depuis plus de 10 ans, où l’emploi progresse également tandis que le chômage recule. Une « image » rare dans l’hexagone !


Multiplication des liquidations judiciaires
On pourrait penser que les écoles de conduite profitent de ce contexte favorable. Malheureusement, elles ne se portent pas toujours très bien. Les facilités accordées, depuis quelques années déjà, aux candidats à l’ouverture d’un établissement d’enseignement de la conduite de véhicules à moteur et de la sécurité routière n’y sont peut-être pas pour rien. Ils n’ont ni la maîtrise du métier que l’on pouvait acquérir lors des trois ans de monitorat obligatoire, ni la maîtrise de la gestion. Résultat, on constate que dans la métropole tourangelle, les liquidations judiciaires se sont multipliées au cours des derniers mois. Le plus souvent, ce sont des entreprises qui ont deux ou trois ans d’existence, rarement plus. C’est suffisant pour faire de l’ombre aux autres et surtout pour mettre les élèves en difficultés. Car ce sont eux qui « paient cash » cette situation. En général, ils perdent l’argent qu’ils ont versé et ils ne retrouvent pas toujours leur dossier, ce qui les oblige à redémarrer à zéro.


Kangouroute, l’une des rares Scop de France 


« C’est assez dramatique »,  témoigne Christophe Beauger qui, avec ses deux associés, Muriel Bonvalet et Olivier Dubray, a été autorisé à reprendre Kangouroute en décembre 2013. « La reprise de cette entreprise créée en 1986 s’est faite en douceur et sans aucune conséquence pour les élèves mais j’ai l’impression que c’est une exception », observe Christophe Beauger qui a choisi une forme juridique originale pour mener à bien son projet. En effet, Kangouroute est une Scop, une société coopérative de production gérée et dirigée collectivement par les salariés associés qui ont joué la carte de la complémentarité et du partage des responsabilités. Christophe est plus spécialement chargé de gérer le parc « autos », mais il initie aussi les élèves à la conduite sur deux-roues. De son côté, Olivier est responsable du parc motos, ce qui ne l’empêche pas d’enseigner également la conduite automobile. Quant à Murielle Bonvalet, elle s’occupe de l’administration. « Chez nous, explique Christophe Beauger, il n’y a pas besoin de chef. C’est l’esprit d’équipe qui domine et notre force est de rester soudés en toute circonstance. Nos résultats ne sont rien d’autre que le fruit d’un investissement conséquent de tous les enseignants de l’école qui, il faut le souligner, est ouverte du lundi au vendredi et le samedi matin ce qui permet un accès « open bar » à la préparation au Code en plus des cours que nous donnons deux soirs par semaine et le samedi matin ».


Retour aux sources
Auto et moto, tout confondu, Kangouroute présente environ 250 élèves par an à l’examen pratique et affiche 57 % de réussite au premier coup. « Pour nous, insiste Christophe Beauger, l’argent n’est pas forcément le nerf de la guerre. Ce qui compte dans toutes nos actions, que ce soit auprès de nos élèves ou quand nous allons parler de sécurité routière en entreprise, c’est de faire passer notre discours qui veut qu’au volant comme dans la vie, on prend son temps et l’on respecte l’autre en partageant la route ». Cette philosophie, un brin post-soixante-huitarde, semble atteindre sa cible ! Elle est aussi celle d’un moniteur d’auto-école – il tient à cette définition de son métier – qui est passé par l’imprimerie de presse et le théâtre. « Un jour pourtant, j’ai dû choisir, confie encore Christophe Beauger, et après une formation à Tours, j’ai fait mes premières armes de moniteur à Paris auprès de Michel Tepper qui dirigeait alors le CER Michel, dans le 20ème arrondissement. Il a été un père professionnel pour moi… et je peux l’en remercier ». L’envie de revenir aura cependant été la plus forte. Après onze années passées dans la circulation parisienne, Christophe Beauger qui s’est toujours dit que s’il devait enseigner la conduire, il le ferait au sein de Kangouroute, a, la quarantaine venue, mis à exécution son projet. Et le hasard – mais ce n’est sans doute pas un ! –, veut que les bureaux de cette auto-école soient dans le même bâtiment que le Bateau ivre, une salle de spectacle mythique qui a fermé en 2010 et qui retrouvera une nouvelle jeunesse en 2019 grâce aux 1 722 sociétaires de la SCIC Ohé qui l’ont rachetée au terme d’une incroyable campagne de souscription.


Sensibilité écologique
Moins excentrée et à deux pas du Vieux-Tours, Centre Auto-école a été repris il y a trois ans par Guillaume Serre. En cet été 2018 caniculaire, chemise à fleurs et pantalon jaune, ce quadra a tout du « mono super-sympa ». On le  découvre remarquablement « pro » et s’interrogeant tout autant sur l’avenir de la profession que sur la voiture électrique. « Certes, voilà quelques mois que je pense acquérir une Renault Zoé par exemple, dit-il. J’ai encore des réticences car même avec les nouvelles batteries, le problème de l’autonomie n’est pas complètement résolu et en plus, la question de la borne de recharge se pose très clairement. Je sais pourtant que je devrais en passer par là. Cela va de pair, me semble-t-il, avec la demande d’apprentissage de la conduite sur une voiture automatique qui n’existe pas vraiment encore aujourd’hui, mais que l’on sent monter en puissance. Il faut dire qu’on gagne un temps fou sur le maniement du véhicule et que la passerelle vers la conduite d’une voiture à boîte manuelle est désormais largement facilitée. »


Quand un moniteur auto-école milite pour aider les pays du Sud
Guillaume Serre franchira-t-il le pas ? On peut se poser la question car il ne cache pas être très préoccupé par les problématiques environnementales. Et de s’interroger ? « Et si nous avions tous des véhicules électriques, pourrions-nous, sans danger, tous nous branchés ? » Pour lui, la solution passe par l’hybride rechargeable –mais c’est hors de prix et hors d’atteinte pour une auto-école– , et, à (long) terme, par l’hydrogène. « En attendant, dit-il en souriant, je m’investis dans la sauvegarde de la planète en ayant décidé de faire un don de 3 euros pour chaque inscription à « Planète urgence ». Je constate cependant que très peu d’élèves ont une petite étoile dans les yeux quand je leur explique que c’est une association qui agit en faveur des pays du sud et les aide à renforcer leur autonomie et à protéger leur environnement ». « Je ne sais pas s’ils sont plus séduits par l’éco-conduite à laquelle nous cherchons à les sensibiliser, poursuit-il amusé. Il m’apparaît en effet que c’est essentiel parce qu’on adopte des comportements et une conduite plus responsables. Pour avoir fait des formations spécifiques, nous avons une certaine expertise en cette matière ». Centre Auto-école qui obtient près de 60 % de réussite sur les 120 élèves présentés annuellement, est l’une des entreprises de la région à être référencée sur la plateforme DataDock, ce qui lui permet d’accueillir des élèves qui souhaitent utiliser leur compte personnel de formation (CPF) pour financer leur permis de conduire. « Le texte du 15 mars 2017 est une aubaine pour nous », se réjouit Guillaume Serre qui estime que 15 % de ses clients passent par cette voie. « Par ailleurs, ajoute-t-il, notre auto-école étant enregistrée comme organisme de formation auprès de la Direccte, nous pouvons, ponctuellement, assurer des formations spécifiques dans les entreprises ou recevoir des élèves envoyés par Pole Emploi. C’est peut-être là que se joue, au moins en partie, l’avenir d’une entreprise comme la mienne. Je crois aussi que nous devrions pouvoir suivre nos élèves au-delà de la délivrance du permis. Nous ne pouvons plus nous contenter de la seule réussite à l’examen, il nous faut également savoir ce que deviennent « nos » nouveaux conducteurs. Les retours sur les accidents qu’ils ont, sont hélas rares, mais ils sont toujours fort instructifs ». « Oui, on ne peut pas tout faire sur la route », conclut Guillaume Serre.


Des interrogations fortes sur l’avenir de la profession
Située sur la rive droite de la Loire, l’auto-école du Christ-Roi a déjà eu les honneurs de La Tribune des Auto-Écoles, il y a quelques années. Il faut dire que Fabien Boulay n’est pas un moniteur comme les autres. Rappelez-vous, il avait mis en œuvre un projet un peu fou : faire découvrir les sensations de la conduite à des malvoyants et des aveugles. « S’intéresser aux autres, c’est la règle d’or de notre métier, dit-il. Croyez-moi, les personnes que j’ai prises en charge ne l’ont pas regretté et moi non plus ! ». Le quotidien est cependant assez différent. Installée dans un quartier très populaire, au milieu de HLM, mais tout à
côté de ­Saint-Cyr-sur-Loire, une ville plutôt bourgeoise, l’auto-école du Christ-Roi reçoit une clientèle très hétéroclite. Cela explique les résultats obtenus à l’examen pratique : sur les 200 élèves qui le passe chaque année, la moitié seulement est reçue. Ce n’est pourtant pas ce qui inquiète Fabien Boulay. « Je suis persuadé que nous sommes sur la voie de la privatisation de l’examen pratique, explique-t-il. La loi Macron va dans ce sens et le fait que, dans le département, il y ait une certaine pénurie d’inspecteurs n’est pas pour me rassurer. Je pense qu’à terme, les uns seront chargés de la labellisation de nos entreprises et que les autres, ceux qui veulent faire autre chose que ce travail très administratif et continuer à faire passer l’examen, seront appelés à exercer dans le privé ». Le propos est calme, posé mais guère optimiste.


Enseignant de la conduite et hypnothérapeute ericksonien
À 46 ans, ce fou de Klimt, ce peintre chef de file du symbolisme autrichien dont une reproduction du Baiser décore son bureau, ne reste pas les bras croisés. Devenu moniteur à l’issue d’un bilan de compétence alors qu’il était enseignant dans un collège privé, il a pris le taureau par les cornes et repassé un bilan il y a un an. Cela l’a amené à faire une formation d’hypnothérapeute ericksonien. « J’exerce comme moniteur depuis 16 ans après m’être formé à Caen et j’ai racheté l’auto-école du Christ-Roi, il y a 4 ans. J’aime ce que je fais. Mais même si mon chiffre d’affaires ne chute pas, que je n’enregistre pas de baisse de clientèle parce que le bouche-à-oreille est ma meilleure publicité, je ne suis pas persuadé que je pourrai le faire jusqu’à ma retraite. Les conditions d’exercice sont de plus en plus dures. Nous avons perdu une bataille avec l’examen théorique pour lequel les élèves préfèrent gérer leur inscription. Du coup, je me demande comment les jeunes, en cas de privatisation totale, pourront assurer leur formation et leur inscription au permis. Ne seront-ils pas tentés de passer leur examen « à l’arrache » ? C’est sûr, nous devons nous adapter ». Fabien Boulay pourtant ne lâche rien. Cet automne, il commencera à évaluer l’aptitude à conduire de personnes gravement handicapées dans deux centres de rééducation qui ont acheté une Renault Captur adaptée. « C’est une prestation de service qui me plaît car je vais aller ­au-devant des autres, que je vais leur apporter quelque chose d’essentiel. C’est une initiative formidable et si notre métier a encore du sens c’est bien là qu’il le prouve. » Tout n’est par conséquent pas perdu. On déstresse comme les élèves de Fabien Boulay qui, avant les examens, accepte une séance d’hypnose. « C’est une bonne façon de se préparer. L’élève est en meilleure condition pour maîtriser son stress. L’hypnose leur permet de pallier la perte de 60 à 70 % de leurs capacités ». Fabien Boulay, c’est sûr, n’est pas prêt d’abandonner le métier car il a tout simplement l’impression d’être utile et de servir son prochain.


Fiches d’identité
Auto-école Kangouroute (SCOP’M Co)
Date de création : 1986, reprise en 2013
Gérants associés : Christophe Beauger, Muriel Bonvalet et Olivier Dubray
Salariés : 6, dont les 3 associés
Formations : AM, A1, A2, A, AAC, B, B auto, conduite supervisée, stages de récupération de points, formation à la sécurité routière en entreprise, etc.
Véhicules : 3 Skoda Fabia, 1 Skoda Yeti, 1 Toyota Yaris hybride, 1 Renault Zoé, 3 Honda CB 500, 1 Triumph 650, 2 Honda CB 125, 1 Suzuki Vanvan 125, 4 Piaggio 50
Tarifs : forfait 20 heures : 980 € en B et 1 250 € en AAC et heure de conduite : 46 €


Centre Auto-école
Date de création : 1990, reprise en 2015
Gérant : Guillaume Serre
Salariés : 3 (2 enseignants + 1 assistante administrative)
Formations : AAC, B et conduite supervisée
Véhicules : 4 Citroën C3, dont 1 automatique
Tarifs : forfait 20 heures : 1 287 € en B et 1 626 € en AAC avec tous les  rendez-vous pédagogiques et l’heure de conduite : 48 €


Auto-école du Christ-Roi
Date de création : 1999, reprise en 2006
Gérant : Fabien Boulay
Salariés : 3
Formations : AAC, B et conduite supervisée
Véhicules : 3 Peugeot 208 et 1 Peugeot 308 en boîte auto
Tarifs : forfait 20 heures : 1 069 € en B et 1 282 € en AAC et l’heure de conduite : 43 €


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