Les trois gérants d’auto-école rencontrés sont impliqués dans des organisations professionnelles. Si leur sélection est le fruit du hasard, elle permet cependant de montrer leur manière de « sortir » du quotidien sans s’éloigner de leur passion. Reportage. Il n’est pas aisé de rencontrer les auto-écoles limougeaudes ! Plannings trop chargés, moniteurs malades, vacances… La semaine du reportage, les gérants ne sont pas très disponibles. Alors, les hasards des Pages Jaunes, combinés au volontariat des interlocuteurs peuvent réserver des surprises… Et l’on peut se retrouver, comme cette fois, à interviewer des exploitants aux profils comparables et qui ne reflètent, par conséquent, certainement pas la variété de la localité.
Fin de journée, chez Art Conduite. Il est 18 heures et il n’y a pas un élève dans les parages, la secrétaire boucle ses dossiers… et le patron est à l’étage, handicapé par une jambe blessée et pourtant d’humeur joyeuse. Emmanuel Cacaud a racheté cette auto-école en avril 1999. À l’époque, elle était installée à côté d’un lycée professionnel. Depuis, ce dernier a disparu mais l’école de conduite est restée, sans que les élèves la désertent pour autant. « J’ai fait mon chemin petit à petit, raconte-t-il. J’ai travaillé, en étant franc et honnête. Ça plaît aux gens. » Au fil des années, l’équipe s’étoffe, puis le nombre de bureaux. « En 2006, j’ai racheté une entreprise qui disposait de deux bureaux, se souvient Emmanuel Cacaud, l’un à Landouge, à quelques kilomètres de Limoges, l’autre à côté d’ici. J’ai fermé ce second bureau et rapatrié les élèves au siège, puis embauché un moniteur pour assurer les leçons. Dans le même temps, j’ai décidé de créer un établissement à Bessines, où j’ai grandi. En l’espace de quatre mois, j’avais deux nouveaux bureaux. » Ce développement n’est cependant pas révélateur de velléités commerciales sauvages.
APRÈS L’EXPANSION, LA CONSOLIDATIONPour le gérant, l’heure est désormais à la consolidation. « Acheter une auto-école, c’est facile, dit-il. Ensuite, il faut se poser un peu pour faire de la qualité. » Pour y parvenir, Emmanuel Cacaud a plus d’un tour dans son sac. Le premier secret, d’après lui, est d’avoir une équipe en qui il peut avoir confiance. Chez Art Conduite, cette équipe se compose exclusivement de jeunes moniteurs fraîchement sortis de l’école. Et à ceux qui estime que les nouveaux diplômés ne sont pas opérationnels, le jeune employeur répond qu’il faut savoir leur donner l’opportunité de se lancer sur le marché du travail. « J’ai peut-être eu de la chance car je suis tombé sur des jeunes qui aiment leur métier, affirme-t-il. »
À la manière dont il décrit Les relations de travail, on comprend d’ailleurs très rapidement que l’ambiance est familiale, détendue, et basée sur le respect, voire l’émulation. La seconde botte secrète d’Emmanuel Cacaud consiste à ne pas rester dans son auto-école. Depuis ses débuts, il adhère à l’Anper et s’intéresse au continuum éducatif. Grâce à cet investissement, il anime des formations à l’extérieur, dans des écoles ou des colonies de vacances, des associations de sécurité routière ou de troisième âge, des collèges et des comités d’entreprise.
LA PÉDAGOGIE, PAS LE COMMERCEPour ce passionné, la formation est la donnée la plus importante de son activité. Pour le côté commercial c’est une autre histoire : il n’aime pas ça. « Je ne me considère pas comme un commerçant, revendique-t-il, je ne suis pas vendeur à la criée. » Ainsi, chez Art Conduite, il n’est pas question de parler de forfaits. « Ils présentent au moins deux inconvénients, dit-il. D’un côté, le gérant ne peut pas réviser ses tarifs en cours de route. De l’autre, l’élève ne peut pas partir en cours de formation s’il le souhaite. Les factures au fur et à mesure sont plus transparentes. » De toute façon, d’après Emmanuel Cacaud, « il y a trop de liens entre formations et argent ». Il ne défend pas une formation gratuite – ce serait le comble pour quelqu’un qui prône la qualité ! Mais des solutions intermédiaires qui permettraient à ses élèves d’oublier qu’ils doivent signer des chèques pour bénéficier de son enseignement. Et à ce titre, le « permis à 1 euro » présenterait des avantages : « Cette opération a permis de démocratiser le permis de conduire, estime-t-il. Elle a également permis que l’on parle en bien de notre profession, notamment grâce à la charte de qualité. Bien sûr, le permis à 1 euro doit être amélioré pour être accessible aux gens qui en ont vraiment besoin, mais en attendant, il a présente l’avantage d’avoir retirer le poids de l’argent sur la formation. Les élèves qui l’utilisent sont dans un autre état d’esprit, ils attachent plus d’importance à la formation et ne comptent pas leurs heures. »
Enfin, mais ce n’est pas l’essentiel de son propos, Emmanuel Cacaud rêverait de simplifier les liens entre auto-écoles et services de l’État. « Notre problème, c’est d’être une profession libérale qui dépend de l’administration, affirme-t-il. Ce serait bien, par exemple, de dématérialiser le permis de conduire en permettant les inscriptions par internet. Le métier serait plus facile aussi, si les auto-écoles n’avaient pas à gérer les places d’examen. Au moins pour cela, une réforme est nécessaire. »
SEUL, MAIS PAS ISOLÉLe lendemain. Il est 9 h 30 au centre-ville de Feytiat, une petite bourgade limitrophe de Limoges. Dans le bureau de l’école de conduite de Feytiat, les élèves ne sont pas encore arrivés. Philippe Pauliat est installé ici depuis 1981 : il a créé cette auto-école après avoir obtenu son diplôme, à la demande de la municipalité. « À l’époque, Feytiat comptait un millier d’habitants et aucune école de conduite, raconte-t-il. Je suis resté seul pendant de nombreuses années. Jusqu’à il y a deux ou trois ans, il n’y avait pas du tout de concurrence. Aujourd’hui, la commune recense près de 6 000 habitants et elle poursuit son développement. » Seul, Philippe Pauliat l’est également longtemps resté dans son auto-école. Il y a trois ans, il a fini par recruter un moniteur qui est resté deux ans. Et depuis l’année dernière, il travaille avec Camille. « La demande était là depuis longtemps, j’aurais pu embaucher plus tôt car je faisais beaucoup d’heures, explique-t-il. Mais j’avais peut-être peur d’employer quelqu’un. »
Plutôt que de développer son auto-école, ce gérant a préféré mettre l’accent sur d’autres priorités. Délégué départemental de l’Anper, IDSR, animateur permis à points, Philippe Pauliat est passionné par la sécurité routière. En marge du permis B, il est très impliqué dans toutes sortes de formations, dès le plus jeune âge et jusqu’à un âge avancé. « J’ai adhéré à l’Anper il y a une dizaine d’années, se souvient-il. Je voulais avoir une autre vision de la formation, sortir de l’individualisme traditionnel de notre profession. Cela me permet de voir autre chose que la routine, d’obtenir des réponses aux questions que je me pose et de rencontrer des personnes qui sont également passionnées par la sécurité routière, mais interviennent à un autre niveau. » Avec le véhicule tonneau, il sillonne les routes de France, jusqu’à Blois, Reims ou Metz. Dans son village, il organise tous les ans un « challenge sécurité routière » avec le conseil municipal des jeunes, au cours duquel interviennent des experts, tels que les forces de l’ordre ou des assureurs. La piste d’éducation routière de la commune offre un terrain de choix pour circuler en tricycle ou en karting, selon les âges. Grâce à son agrément post-permis, Philippe Pauliat intervient auprès de conducteurs expérimentés, du conseil régional et de nombreuses administrations. Au final, cette ouverture sur l’extérieur permet à cet enseignant de s’adapter plus facilement aux changements qui animent la profession. « Depuis mes débuts, entre le PNF, l’AAC et les nouvelles exigences de l’examen, nos méthodes ont évolué, affirme-t-il. Il s’agit de ne pas rester passif ! »
LA QUALITÉ, SEUL CRITÈRE DE TRAVAILLe même jour. Il est 13 heures. Dans le quartier des facultés et du CHU, Roland Gourserol a cédé sa place de gérant à son fils Alexandre, il y a un an. Mais il est toujours président départemental du CNPA et impliqué dans l’entreprise qu’il a créée. Cette auto-école, il l’a fondée en 1979 après quelques années de salariat. Même si les affaires tournent bien, il fait très vite le choix de ne pas s’éparpiller. « J’ai pensé à ouvrir une deuxième agence, mais je préfère un bureau qui marche plutôt que deux qui peinent », indique-t-il.
S’il ne veut pas s’éparpiller, Roland Gourserol souhaite tout de même se diversifier. Dès 1981, il décide d’enseigner la moto, qu’il pratique lui-même en loisir. La demande continue à progresser, l’auto-école emploie jusqu’à sept moniteurs. Mais elle n’est pas à l’abri d’une chute du nombre d’inscriptions. Et c’est ce qui arrive au milieu des années 1990 : « Nous avons eu un coup de chaud, une baisse de fréquentation inexpliquée, raconte Roland Gourserol. À tel point que nous avons dû licencier deux moniteurs. Ce n’était pas une décision facile à prendre, mais la survie de l’entreprise était en jeu. Nos marges ne sont pas énormes, c’était devenu délicat pour la rentabilité de l’affaire. »
Heureusement, cette récession ne dure pas. Et l’auto-école traverse les crises suivantes avec brio. « Il y a sept ans, un concurrent s’est installé à 50 mètres d’ici, se rappelle le gérant. Il est resté trois ans, mais nous n’avons pas vraiment été touchés. » De cette expérience, il a d’ailleurs tiré une théorie intéressante sur la compétition entre écoles de conduite. « La concurrence existe dans tous les corps de métier, estime-t-il. Quand vous avez une affaire qui marche bien, les gens pensent que votre succès est lié à votre emplacement et s’installent donc à côté. Mais ce n’est pas sur la localisation que se joue la réussite, plutôt sur le travail. Nous, nous avons essayé de faire la différence avec la qualité. » De la théorie à la pratique, il y a cependant une nuance, que Roland Gourserol a eu le temps d’expérimenter. « Déterminer la qualité d’un verre de vin ou d’une voiture, c’est facile, dit-il. Sur une prestation, c’est autre chose, surtout quand, comme les auto-écoles, on a un public très diversifié. C’est pour cette raison que les taux de réussite ne sont pas, de mon avis, des critères fiables pour juger de la qualité d’une école de conduite. » Ces taux de réussite, au cœur de l’actualité, le mènent à réfléchir sur la manière d’organiser le permis de conduire. « Si j’étais au ministère, conclut-il, je ferais en sorte que l’examen soit plus impartial. Je trouverais normal que l’inspecteur ignore si l’élève passe son permis pour la première ou la cinquième fois, dans quel établissement il a été formé ou si son Code se périme le lendemain. Je ferais également tourner les examinateurs sur les centres d’examen, pour gagner en homogénéité. » Une autre piste à explorer pour améliorer la formation des conducteurs !
Cécile Rudloff
CARTES D’IDENTITÉ
Art ConduiteGérant : Emmanuel Cacaud
Bureaux : trois (Limoges, Landouge, Bessines)
Formations proposées : BSR, A, B, AAC, post-permis
Employés : deux moniteurs, deux monitrices, une secrétaire
Véhicules : quatre Modus et un Scenic, deux scooters Keeway, une CB 500 Honda
Inscriptions : 230 B, une trentaine de BSR, une quinzaine de motos
Tarifs : 1 057 € l’équivalent d’un forfait B, 32 € l’heure supplémentaire
École de conduite de FeytiatGérant : Philippe Pauliat
Formations proposées : B, AAC
Employés : une monitrice
Véhicules : deux C3
Inscriptions : une centaine par an
Tarifs : 1 055 € l’équivalent du forfait B, 36 € l’heure supplémentaire
Auto-école GourserolGérant : Alexandre Gourserol
Formations proposées : BSR, A, B, AAC, E(B)
Employés : sept salariés
Véhicules : trois Clio, deux Modus, un Picasso, un Express, quatre Honda CBF, une Honda CB, une 125 et deux scooters
Inscriptions : 200 inscriptions par an environ
Tarifs : 1 103 € l’équivalent du forfait B, 36 € l’heure supplémentaire