Paris est une des villes les plus polluées et embouteillées du monde, mais Paris reste Paris ! Et si les Parisiens qui sont un peu plus de 2,5 millions, renoncent pour 60 % à posséder une voiture, ils sont encore nombreux à… conduire. Le succès d’Autolib ou celui des Zipcar et autre Communauto, des services d’autopartage en pleine croissance, témoignent de leurs besoins de se déplacer en automobile. Les Parisiens sont par ailleurs clients des loueurs pour leurs vacances, leurs week-ends, leurs déménagements, etc. Dans ce contexte, et même s’ils tardent un peu en ne le passant plus à 18 ans, mais plutôt entre 25 et 30 ans, les jeunes adultes sont nombreux à se présenter chaque année aux épreuves auto et moto : obtenir le permis de conduire est devenu une « nécessité absolue » surtout dans le monde professionnel. C’est en s’appuyant sur ces réalités de terrain que vivent les auto-écoles dans la capitale. Malgré toutes les difficultés qu’elles rencontrent, elles ne renoncent pas à leur mission. Au contraire même, elles se battent pour pouvoir les assurer au mieux et paradoxalement, leurs dirigeants, leurs enseignants, ne sont pas les plus adversaires de la politique automobile menée par la mairie et la maire, Anne Hidalgo. D’une même voix, parfois un peu cassée, ils comprennent l’objectif de faire de Paris une ville neutre en carbone en 2050, ce qui nécessite d’interdire les moteurs diesel en 2024 et les motorisations essence à l’horizon 2030. Paris, en effet, se veut être en phase avec le calendrier du gouvernement : le ministre de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, n’a-t-il pas annoncé le 9 juillet 2017 dernier, la fin des véhicules thermiques dans toute la France en 2040 ?
Transmission familiale
« Pour les auto-écoles installées à Paris, les questions d’environnement sont une préoccupation quotidienne, affirme Philippe Augé. Nous devons en effet prévoir l’avenir de nos entreprises dans un contexte qui change. Ce n’est pas un hasard si nous avons aujourd’hui dans notre flotte des véhicules électriques. Elles représentent, en partie au moins, l’avenir et notre enseignement de la conduite doit prendre en compte leurs spécificités pour que nos élèves soient préparés à ce futur proche ». Le ton est donné. Philippe Augé est toujours aussi actif au sein de l’auto-école Bobillot installée depuis près de 50 ans à deux pas de la Place d’Italie à Paris dans le 13ème arrondissement. Certes, il a, depuis 3 ans, passé la main à Pascal, son fils, mais il est toujours présent avec ce recul que permet l’expérience. « C’est ma mère, passionnée d’automobile, qui a créé cette entreprise dans ce quartier qui était alors désertique et particulièrement difficile, explique-t-il. À mon arrivée en 1973, au lendemain de mon service militaire, nous n’avions qu’un seul véhicule. Depuis, tout doucement, nous avons grandi en développant de nouvelles formations et notamment la moto avec, au départ, un moniteur à mi-temps. Pour nous, l’important est de travailler avec toujours les mêmes convictions, la même philosophie : être au service de nos élèves et dans le même temps, défendre notre profession ».
Préparer les élèves au futur proche
Philippe Augé est l’un des pivots du CNPA Éducation routière comme l’a été sa mère qui, dès son installation, avait rejoint le syndicat. Il a aussi été fidèle au CER, l’association qui a vu le jour en 1983 et qui rassemble 500 entreprises. « L’auto-école Bobillot porte le n°28 et je crois que nous pouvons en être fiers, dit encore Philippe Augé. Cette adhésion au CER est une garantie de moralité et de professionnalisme et nos élèves y sont sensibles ». L’auto-école Bobillot est en tous les cas une PME dynamique. Elle a su se donner les moyens de sa réussite et de celle des 400 élèves qu’elle présente chaque année au permis avec un taux de succès de 60 %, largement au-dessus de la moyenne des entreprises parisiennes qui est de 48 %. « Notre métier est devenu très compliqué et les pouvoirs publics ne nous aident pas ! clame, haut et fort, Philippe Augé. Nous devons faire face à cette concurrence déloyale que sont les plateformes qui emploient, en toute illégalité à notre avis, des autoentrepreneurs. Lorsque nous plaidons notre cause auprès des autorités, nous voyons bien que l’administration marche sur des œufs car l’autoentreprise est bien dans l’air du temps. La concurrence, c’est sain à condition que les règles soient les mêmes pour tous ». On sent une grande colère percée derrière le propos. « Très sincèrement, c’est là un mauvais coup porté à la profession, mais également à la sécurité routière à un moment où l’on veut sauver encore plus de vies sur la route », conclut Philippe Augé qui se plaint aussi des conditions dans lesquelles se passent les épreuves pratiques. « Soyons honnête : la privatisation du Code, cela me convient très bien. Cela nous laisse une plus grande liberté pour présenter nos élèves et nous apprécions cette facilité. En revanche, nous n’avons pas assez de places pour la conduite. Il y a une trentaine d’inspecteurs pour tout Paris et ce n’est pas suffisant. Les délais d’attente pour les élèves restent trop longs ».
De Tizi Ouzou à Paris 9ème
C’est un avis que partage Ramdane Hadjar. Il vient de reprendre l’auto-école Idéale, une entreprise déjà ancienne située dans le 9ème arrondissement à deux pas des Grands Boulevards. Le parcours de ce professionnel est assez étonnant puisqu’il débute à Tizi-Ouzou, en Algérie, au début des années 2000. « Après quelques temps passés dans un métier qui ne me satisfaisait pas, je voulais investir dans un commerce, travaillé en libéral, raconte-t-il. Une auto-école… je n’y avais pas pensé, mais une opportunité s’est présentée. J’ai passé les diplômes obligatoires et me suis lancé dans cette belle aventure. J’ai trouvé là un épanouissement. J’aime le contact avec les gens et je pense qu’il n’y a rien de plus important que de transmettre. L’enseignement de la conduite a ce double avantage ».
Pour des raisons familiales, Ramdane Hadjar arrive en France en 2015 et veut continuer sur la même voie. « Je savais que ce serait long, mais j’ai tenu bon, explique-t-il. De 2015 à 2017, j’ai refait l’intégralité des formations nécessaires puisque mes diplômes algériens n’étaient pas reconnus. J’ai, comme tous les moniteurs en formation, travaillé dans plusieurs auto-écoles avant de lire dans… La Tribune des Auto-Écoles, une petite annonce qui a fait « tilt ». Après avoir repris il y a une dizaine d’années l’auto-école Idéale, les gérants souhaitaient vendre. » Ramdane Hadjar fait une rapide évaluation du marché local : l’entreprise qu’il souhaite racheter, présente 200 candidats par an, elle a de bons taux de réussite et peut se développer dans ce quartier de bureaux où le potentiel de clientèle est relativement important. Il y a aussi quelques établissements scolaires dans un périmètre proche. « Je me suis lancé avec l’ambition de sauvegarder la réputation de sérieux de l’auto-école et de lui donner un peu d’ampleur. L’équipe familiale que je remplace a été très remarquable et a tout fait pour faciliter la transaction. Elle m’a accompagné dans toutes mes démarches ce qui, naturellement, m’a permis de prendre la direction de cette petite maison dans les meilleurs délais ».
Donner un maximum
de chances aux jeunes
Ramdane Hadjar reçoit les élèves déjà inscrits les uns après les autres, il fait un point avec eux. Parfois, les situations sont compliquées mais il a de l’expérience et c’est sa grande force. « Aujourd’hui, je le vois tous les jours, le permis de conduire est devenu indispensable pour beaucoup de jeunes, constate-t-il. Il faut par conséquent leur donner un maximum de chances pour qu’ils réussissent et aider également ceux qui ont la malchance d’échouer à l’épreuve pratique. Je crois que si l’on travaille en professionnel, que l’on met dans les relations avec les élèves un peu de social – je vais proposer le permis à 1 euro par jour – et beaucoup de fraternité, tout devient réalisable ». À l’auto-école, la salle de code est ouverte en permanence et il y aura dans quelques temps un simulateur de conduite. Pour Ramdane Hadjar, c’est devenu indispensable en complément des leçons au volant. « Comme tous les collègues que je rencontre, j’amène mes élèves au-delà du périphérique pour des leçons de conduite qui durent en général deux heures. Sortir de Paris demande en effet du temps. C’est finalement la plus grande difficulté que je rencontre jusqu’à présent et cela fait partie du jeu », dit avec un grand sourire le nouveau gérant de l’auto-école Idéale.
Deux jeunes associés dynamiques
C’est effectivement ce que souligne aussi Julien Dhordain quand on aborde avec lui la question de la circulation parisienne. Pourtant, la première chose que vous dit le jeune gérant de l’ECF Paris 15, agence Montparnasse-Pasteur, c’est qu’il ne vient pas du milieu de l’auto-école. « Mon associé, Dorian Heissler, est entré ici en contrat Pro pour devenir enseignant, explique Julien Dhordain. Quand, en 2015, les salariés ont eu une proposition de reprise, seul Dorian donne suite. Il est même assez enthousiaste mais il ne souhaite pas s’engager seul. Il me demande de le rejoindre et nous rachetons 100 % de la société. Je découvre, moi qui viens de la télévision et de la communication, un métier riche et passionnant, très prenant aussi car il ne faut pas compter ses heures. »
Développer des services en adéquation avec les nouvelles mobilités
Les deux associés ont 30 ans et pas mal d’idées. Ils gardent l’ensemble des personnels qui ont, pour certains, une « double casquette » de moniteur et de responsable administratif. Ils font tourner les deux agences, l’une rue Falguière, l’autre au métro Dupleix et présentent 300 élèves par an aux examens avec un taux de réussite de 55 %. « La vérité, dit Julien Dhordain qui s’occupe principalement de la gestion et de l’administration, c’est que l’auto-école était en train de « végéter ». Nous décidons alors d’être pro-actifs et quelques mois plus tard, l’ambiance s’améliore, la clientèle revient. Notre pari est en passe d’être gagné ». Pour cela, s’appuyer sur l’ECF a été indispensable, mais être comme Julien Dhordain un spécialiste de la communication a beaucoup aidé. « Nous avons commencé par faire une étude de marché en visitant nos principaux concurrents. Nous avons ensuite adapté notre stratégie de développement en arrêtant la moto et surtout en nous concentrant sur les élèves ! Les plaquettes de présentation et de vente ont été refaites et surtout nous avons demandé à nos équipiers de porter leurs efforts sur la façon dont ils reçoivent les personnes qui viennent demander des renseignements. Elles ne sont plus prises entre deux portes : nous donnons des informations précises, répondons clairement à leurs interrogations et souvent l’entretien dure une demi-heure ! Et quand la question – posée dix fois par jour – est « le permis, c’est combien ? », nous essayons de convaincre notre interlocuteur que ce n’est pas là le principal. Nous partons du principe que c’est une véritable formation et que cela demande un investissement de la part de l’élève comme de la part de l’enseignant ». Julien Dhordain précise d’ailleurs que l’ECF Paris 15 est un institut de formation professionnelle et que l’apport de la clientèle entreprise, apporte un plus certain aux comptes de l’auto-école. « C’est en étant innovant, en développant de nouveaux services notamment des formations post-permis et en cherchant à nous adapter aux grandes tendances du moment, aux nouvelles mobilités, que les professionnels que nous sommes, entrerons de plain-pied dans le 21ème siècle. Il est grand temps », conclut Julien Dhordain.