À l’instar de nombre de départements français, les exploitants d’auto-école varois doivent faire face à la crise économique qui touche la profession. Pour autant, les trois gérants rencontrés lors de ce reportage gardent l’amour du métier et tiennent contre vents et marrées.
Cette fois-ci, c’est parti ! Le 1er janvier 2018, Toulon Provence Métropole (TPM), portée sur les fonts baptismaux par 12 communes de la communauté d’agglomération, est devenue une réalité administrative. TPM rejoint ainsi le cercle, encore très fermé, des 22 métropoles françaises. Avec ses 437 460 habitants (source INSEE), elle est la 14e métropole de France. Son territoire couvre 36 654 hectares, dont 200 km de littoral méditerranéen en incluant les îles d’Hyères. Économiquement, ce territoire varois touché de plein fouet par la crise de 2008, a su relever la tête. Aujourd’hui, il fait preuve de dynamisme s’appuyant en premier lieu sur l’industrie du tourisme. TPM cependant, ce sont aussi des entreprises, et en particulier des TPE et des PME, qui ont un rayonnement national et international. Elles ont prouvé leurs compétences dans des domaines de pointe comme la Défense et la Mer. De son côté, l’Université de Toulon, établissement pluridisciplinaire, propose plus d’une centaine de formations. Cette université qui accueille un millier d’étudiants, compte une quinzaine de laboratoires de recherche répartis sur 5 campus. Elle se caractérise par « son fort ancrage territorial et ses liens étroit avec le monde socio-économique de la région, accordant son offre de formations et ses activités de recherche aux attentes des partenaires économiques et institutionnels. »
L’enseignement chevillé au corps
C’est dans cet environnement que travaillent les auto-écoles de la métropole. Leurs difficultés sont grandes, car de plus en plus de jeunes désertent les salles de cours de Code et ne passent leur permis que lorsqu’ils y sont contraints professionnellement. C’est un constat que fait l’ensemble des exploitants des écoles de conduite à l’image de Patrice Bessone. Installé à La Seyne-sur mer, une commune de près de 70 00 habitants, il a repris en 1992, l’entreprise créée par ses parents en 1959. L’auto-école qu’il dirige avec Jacqueline, sa femme, a acquis une notoriété qui n’est due ni à l’ancienneté de son implantation, ni aux fonctions nationales de son directeur. Patrice Bessone en effet, est président de la branche du CNPA Éducation Routière et membre du Conseil national de la Sécurité routière ou encore président de Association Nationale pour la promotion de l’éducation routière (ANPER). « Je suis d’abord un enseignant, dit-il d’emblée, et rien ne remplace le terrain pour comprendre les problèmes que rencontre notre profession. Aussi, malgré un emploi du temps très chargé, je tiens à rester au contact des élèves et de mes collaborateurs. Je passe une partie de ma semaine en réunions à Paris et l’autre à La Seyne au volant ou dans la salle de cours. »
Sa mère aurait voulu qu’il soit kinésithérapeute, mais devenir moniteur d’auto-école s’est imposé comme une évidence. Il passe son Bepecaser, travaille aux côtés de son père pendant quatre ans avant de prendre la direction de l’entreprise. « Ce que j’aime le plus ? Partager, transmettre, confie Patrice Bessone. Pour moi, les mots ont un sens, dans « auto-école », le plus important, c’est bien « école ». Enseigner la conduite demande du tact et de la patience et quand on offre à des élèves, son expérience, ses compétences, que vous « captez » leur confiance, vous avez en main tous les atouts de la réussite. » Il faut avoir vu un samedi matin Patrice Bessone animé un rendez-vous pédagogique pour mieux comprendre ce qu’il dit, ce qu’il est : un passionné. Auto, moto, peu importe, ce qui compte avant tout, c’est de pouvoir faire passer des messages forts. Même quand au détour d’une démonstration, il cite Spinoza et analyse en quelques mots ce que ce philosophe du 18e siècle a dit du savoir et de la connaissance, il n’y a aucun pédantisme, aucune volonté d’« étaler » sa culture comme on étale de la confiture sur une tartine beurrée. Il est simplement dans le « discours vrai », celui qui marque l’auditeur, ce jour-là une dizaine de jeunes en conduite accompagnée et tout autant de parents qui écoutent dans un silence quasi-religieux. Patrice Bessone aurait sans doute pu enseigner bien autre chose que la conduite automobile et aurait alors été l’un de ces prof’s dont on se souvient longtemps après ses années-collège. Il se consacre à l’éducation routière et il est certain que lorsqu’on l’a entendu, on a un comportement différent des autres sur la route que l’on soit à pied, à vélo, en deux-roues ou en voiture. Le discours porte et pourtant l’Auto-école Patrice Bessone n’échappe pas à la règle : comme toutes les entreprises de ce secteur, elle doit s’adapter à un environnement nouveau. « J’entends beaucoup dire que ce qu’on appelle improprement les « plateformes » seraient à l’origine de tous les maux de notre profession, explique-t-il. C’est sans doute l’une des causes, mais la principale est ailleurs et plus profonde : les jeunes se désintéressent de la voiture. C’est vrai en ville, mais cela l’est également en milieu péri-urbain. Les parents jouent les chauffeurs et leurs enfants semblent en perte d’autonomie. »
Un équilibre économique précaire
Patrice Bessone a réduit sa flotte de deux voitures et s’est séparé de deux salariés il y a deux ans. Son entreprise était en danger et il ne cache pas son inquiétude : elle n’est pas encore sortie de l’ornière. Il n’en reste pas moins optimiste et voit d’ici six mois à un an le bout du tunnel. « L’équilibre précaire qui est celui de notre auto-école n’est pas supportable pour nombre d’autres entreprises plus petites qui ont du coup mis la clé sous la porte, indique encore Patrice Bessone. Nous devons tenir en nous adaptant en permanence comme nous l’avons toujours fait. Cette adaptabilité est aussi une force de notre profession ».
Touchez les jeunes avec les réseaux sociaux
Jean-Jacques Isoart est sur la même longueur d’onde. Le CER des Moulins qu’il a fondé il y a 30 ans, est installé dans un quartier populaire, à Toulon-ouest. Il touche tous les milieux sociaux et doit sa réputation à ses bons résultats aux épreuves pratiques du permis de conduire. Il est aussi implanté à un endroit stratégique puisque deux des lignes de bus desservant de grands lycées de Toulon passent devant la porte. « Ce qui compte pour moi, dit Jean-Jacques Isoart, c’est d’offrir à mes clients, le meilleur service possible. Je veux rester à la pointe de la technologie. Aussi ai-je créé un site Internet qui est régulièrement mis à jour. Je suis aussi présent sur les réseaux sociaux et en particulier sur Facebook puisque c’est comme cela que l’on touche les jeunes aujourd’hui. »
L’union fait la force !
Jean-Jacques Isoart a, dès l’ouverture de son agence, décidé d’adhérer au réseau national CER avec la conviction que plus on est nombreux, plus on est forts face à l’adversité… ou aux pouvoirs publics. « Notre métier connaît évolution sur révolution, dit-il. Nous devons faire face même si c’est souvent à armes inégales. Combattre les plateformes est salutaire puisqu’elles investissent notre champ d’activité. ». Le ton est grave, le discours mesuré, mais on sent poindre la colère. « Si rien n’est fait, nous allons droit dans le mur, poursuit Jean-Jacques Isoart qui ajoute que les salles de cours de Code se sont vidées et que le rythme des inscriptions s’est ralenti et qu’il a perdu 50 % de clientèle en 4 ans ce qui l’a obligé à licencier l’un de ses moniteurs. « Nos concurrents ne paient ni l’URSSAF, ni la TVA, ils ont soi-disant un agrément national ce qui n’existe pas et de plus, ils travaillent le plus souvent avec des indépendants qui n’ont pas l’agrément nécessaire pour exercer la profession de moniteur d’auto-école. Il faut leur rappeler avec force, et c’est le rôle des pouvoirs publics, que l’autorisation d’enseigner seule ne suffit pas pour enseigner à titre onéreux. » Toulon, sans doute, n’est pas la ville la plus touchée et pourtant les enseignes d’auto-écoles en ligne et de cours de conduite low-cost se multiplient. « Nous assurons une formation de qualité, c’est notre force, c’est aussi et avant tout une question de sécurité routière bien plus importante finalement que le 80 km/h sur les routes secondaires », affirme haut et fort Jean-Jacques Isoart qui constate, lui aussi, qu’exception faite de ceux qui choisissent, souvent dès 15 ans, la conduite accompagnée, les autres ne se décident à passer leur permis qu’à 21-22 ans et parfois au-delà. « Le plus grave, estime Jean-Jacques Isoart, ce n’est pas qu’un candidat puisse se présenter dix fois aux épreuves du Code, c’est que l’examen actuel, après les balbutiements des débuts de la privatisation, soit si facile. Une fois au volant, les élèves sont perdus et nous passons beaucoup de temps à leur apprendre le b.a.-ba. En effet s’ils reconnaissent les panneaux, savent faire les premiers gestes d’urgence et ont une bonne idée toute théorique de ce qu’est l’éco-conduite, ils ne connaissent plus rien des priorités ou de la signification des feux tricolores ! ».
« Oui » à la labellisation, mais pas de précipitation !
« La labellisation qui se met en place va-t-elle faciliter la reprise d’activité ? s’interroge encore Jean-Jacques Isoart. Je ne le crois pas vraiment sauf si les auto-écoles labellisées ont l’exclusivité des formations post-permis pour les jeunes qui n’ont pas commis d’infractions la première année et qu’elles sont les seuls organismes de formation professionnelle à l’éducation routière à bénéficier d’un référencement Datadock, un plus auprès des grands comptes, des collectivités territoriales ou encore de certaines institutions comme Pôle Emploi. Pour une entreprise comme la mienne où l’on croit résolument que notre profession a encore un bel avenir, obtenir le label d’État « Qualité des formations au sein des écoles de conduite » est évidemment une obligation… mais le moment est mal choisi. Pourquoi se précipiter et nous créer une contrainte supplémentaire alors que d’un autre côté les plateformes peuvent faire n’importe quoi et qu’elles n’ont pas les mêmes contraintes fiscales et sociales que nous ? »
Défiez la conjoncture…
Christophe Joire a déposé deux dossiers de labellisation. Celui pour son agence de La Crau a été accepté, pas celui pour l’agence de Toulon. Incompréhensible. « La labellisation est un passage obligé, estime ce jeune entrepreneur. Non seulement cela va nous faire progresser en qualité d’enseignement et de service, mais cela doit aussi nous servir à lutter contre les entreprises qui ne respectent aucune des règles en vigueur dans notre profession ». À 33 ans, Christophe Joire croit en son métier. Après avoir repris, avec son épouse comme secrétaire à temps partiel, une école à Toulon dans Le Mourillon, un des quartiers de l’est de Toulon, il vient d’ailleurs d’ouvrir une deuxième agence Chris Conduite au centre de La Crau, l’une des 12 communes de TPM. « Même s’il y a trois autres auto-écoles dans cette commune de 18 000 habitants, c’est une opportunité que je ne devais pas laisser passer, explique-t-il, car elle me permet d’avoir accès à une piste, un atout pour développer mon activité moto. En fait, j’ai appris de mon parcours comme salarié à Antibes et Grenoble avant Toulon, que nos entreprises devaient dépasser une taille critique pour être viables. Avec deux agences, il me semble que je suis sur le bon chemin ». Cela n’a pourtant pas été toujours facile. Les inscriptions aux examens par Internet, par exemple, ont été pendant des mois un casse-tête.
L’ANTS sur la sellette
La suppression en préfecture des bureaux de la DDTM a été une erreur et la plateforme Internet ne répondait pas aux attentes de la profession. Chaque demande nécessitait un temps bien trop long notamment parce qu’il fallait que le candidat valide lui-même son dossier. Ce problème-là au moins, est désormais résolu puisque les auto-écoles peuvent faire signer un mandat de représentation à leurs élèves. « On aurait cependant tort de croire que tous les obstacles sont levés, note Christophe Joire. Il nous faut parfois batailler parce qu’une adresse courriel est considérée comme non-conforme par le système ! ». Tout cela ne semble pas le décourager. « Je suis un battant et j’aime mon métier, confie Christophe Joire. Le contact avec les élèves, même si c’est derrière mon ordinateur pour mettre à jour leur dossier, me donne l’énergie nécessaire pour avancer ». Et de l’énergie, il en faut, pour refaire vivre une agence comme celle de La Crau ! Un défi pour Christophe Joire à qui nombre de collègues varois tirent leur chapeau tant l’entreprise leur semble périlleuse.