Si la plupart des écoles de conduite s’accordent à déplorer une baisse plus ou moins importante de leur activité, les causes semblent multiples. Analyse de la situation.
La profession fait grise mine. Il n’est pas un congrès professionnel où les gérants d’auto-écoles ne se plaignent d’une conjoncture économique de plus en plus difficile. Selon Patrick Mirouse, président de l’UNIDEC, « la situation des écoles de conduite est historiquement grave. Fermetures, licenciements, les marchés baissent de plus de 20% ». Un constat que partage Patrice Bessone, président du CNPA-ER qui déplore que « nombre de petites entreprises ont mis la clé sous la porte ». Pour sa part, Philippe Colombani, président de l’UNIC, estime à environ 10% la baisse d’activité du secteur de la formation à la conduite. Des données corroborées par Michel Goepp, président de Codes Rousseau qui reconnaît que les chiffres de ventes des éditions sablaises sont à la baisse. Un ralentissement qu’il explique par un effet de domino initié par les difficultés économiques rencontrées par nombre d’écoles de conduite.
Les auto-écoles en ligne dans le viseur
Mais si personne ne conteste le fait que les établissements de formation à la conduite doivent actuellement faire face à des problèmes financiers plus ou moins graves, identifier la cause s’avère plus complexe qu’il n’y paraît. Premières à se retrouver sur le banc des accusés : les auto-écoles en ligne. Ces dernières, en pratiquant des tarifs extrêmement attractifs pour le public, concurrencent très fortement les écoles de conduite traditionnelles qui ne peuvent s’aligner compte tenu de leur modèle de fonctionnement avec un local, des salariés et des véhicules nécessaires à l’apprentissage. Pour autant, si les auto-écoles en ligne cristallisent la colère des écoles de conduite traditionnelles, force est de constater que le nombre d’apprenti-conducteurs qui s’inscrivent aux examens en candidats libres est faible. En effet, si l’on en croit les chiffres communiqués par le ministère de l’Intérieur dans le Bilan des examens du permis de conduire 2016 (les chiffres de 2017 n’étant pas encore disponibles), seuls 4 023 candidats ont été examinés en pratique (tous permis confondus) en 2016. Certes, ce chiffre est en augmentation par rapport à 2015 (3 081 examinés) et 2014 (3 354 candidats), mais cela reste marginal au regard des 1 363 390 examens passés via la filière classique dans la catégorie B. Les auto-écoles en ligne ne sont donc pas les uniques responsables de la baisse du chiffre d’affaires des écoles de conduite traditionnelles. Elles ne sont d’ailleurs pas la seule source de concurrence. En effet, les sociétés de location de véhicules à doubles commandes n’arrangent pas non plus les affaires des centres de formation à la conduite. D’autant que la fin de l’obligation pour l’accompagnateur de suivre une petite formation pour avoir le droit d’accompagner un apprenti-conducteur non titulaire du permis, a amplement facilité la procédure. Rappelons qu’il suffit désormais pour l’accompagnateur d’être titulaire du permis de conduire B depuis au moins cinq ans pour louer un véhicule de ce type et permettre à l’élève de s’entraîner à la conduite en marge de sa formation à l’auto-école. Des heures de pratique que ne facturera donc pas l’école de conduite. Enfin, et bien que l’on ne puisse pas clairement le quantifier, il semblerait que le travail au noir se développe. Ainsi, des enseignants indépendants, mais aussi des salariés dans des auto-écoles ayant pignon sur rue auraient été surpris en train de donner des cours à des élèves en dehors du cadre de l’auto-école contre paiement en liquide…
Le permis séduit moins les jeunes qu’avant
Autre cause avancée pour expliquer la fébrilité du marché : la diminution du nombre des inscriptions des élèves en auto-école. Il est vrai que le pouvoir d’achat des Français est globalement en baisse et certains sont tentés de remettre à plus tard leur formation au permis de conduire, faute d’argent. De plus, et c’est un constat de presque tous les jours en auto-école : « Les jeunes sont moins motivés pour passer le permis qu’auparavant », affirme Marie Martinez, gérante de plusieurs établissements dans les Yvelines. Sans compter que « les jeunes se désintéressent de la voiture, constate Patrice Bessone. C’est vrai en ville, mais cela l’est également en milieu péri-urbain. Les parents jouent les chauffeurs et leurs enfants semblent en perte d’autonomie. » Par ailleurs, « ils ressentent généralement moins le besoin de posséder leur propre voiture », ajoute Grégory Méraud, gérant d’une auto-école à Meudon, dans les Hauts-de-Seine. Une question de génération et d’évolution de la société car le phénomène n’est pas seulement français. En Suisse, l’enquête Microrecensement mobilité et transports effectuée par l’Office fédéral de la statistique (OFS) et l’Office fédéral du développement territorial (ARE) démontrait déjà qu’en 2010, seuls 59% des jeunes de 18-24 ans possédaient leur permis de conduire contre 71% en 1994. Même chose outre-Manche. Dans un article de la BBC paru en mars dernier, Paul Caddick, rédacteur en chef de Intelligent Instructor, magazine spécialisé à destination des professionnels de la conduite en Grande-Bretagne, déclarait que « les jeunes n’ont plus autant envie d’apprendre à conduire que leurs aînés. Les jeunes vivent de plus en plus longtemps chez leurs parents et le permis de conduire n’est plus vraiment un rite de passage vers l’âge adulte ».
Une baisse du nombre d’inscriptions ?
Pour autant, l’attentisme des jeunes pour passer le permis et un pouvoir d’achat en berne se traduisent-ils réellement par une chute drastique du nombre de demandes de permis ? Selon les statistiques communiquées par la Délégation à la sécurité routière, le nombre d’inscriptions au permis de conduire est en légère baisse depuis 2014. En effet, 962 411 dossiers ont été enregistrés en 2017 contre 977 589 en 2016, 1 046 112 en 2015 et 970 682 en 2014. Cependant, les écarts d’une année sur l’autre ne sont pas si abyssaux que cela. De plus, 2017 a comptabilisé plus de demandes que 2013 (941 191) et 2012 (932 971). Ainsi lorsque l’on examine la courbe moyenne des demandes en B (en bleu marine sur le graphique), on s’aperçoit que hormis une hausse des demandes très fortement marquée en 2015, la tendance reste assez constante d’une année sur l’autre. On constate même une légère augmentation des demandes d’inscriptions au milieu de l’année 2017, avant une baisse fortement prononcée à partir du mois de novembre. Une chute qui trouve peut-être son explication avec la fermeture des guichets en préfecture et la mise en place chaotique de la dématérialisation qui a généré un grand nombre de blocages dans l’enregistrement des dossiers. En Gironde, par exemple, ce sont jusqu’à 4 000 dossiers qui se sont retrouvés bloqués en préfecture, empêchant les écoles de conduite du département de travailler normalement. Si telle est véritablement la raison, il faut espérer que la résolution des différents bugs inhérents à l’ANTS va permettre aux inscriptions de repartir à la hausse.
L’encadrement des frais d’accompagnement
Enfin un autre paramètre est à prendre en compte pour expliquer cette morosité économique des écoles de conduite. En effet, l’encadrement des frais d’accompagnement à l’examen pratique limités au prix d’une heure de conduite pour le permis B et applicable seulement si l’élève est accompagné par un enseignant de la conduite constitue, une perte financière non négligeable.
Au final, si l’on ne peut pas incriminer une cause unique, force est de constater que l’ensemble de ces paramètres, à savoir la perte de revenus due à l’encadrement des frais d’accompagnement conjuguée à une baisse épisodique de la demande des inscriptions et aux multiples formes de concurrence, explique la baisse du chiffre d’affaires pour nombre d’écoles de conduite.