Longtemps, les prix bas ont été le principal problème des auto-écoles du Sud de la France. Depuis l’avènement de la nouvelle méthode de répartition des places, le souci des auto-écoles se porte sur la gestion des examens.Conduire à Nice est une aventure de tous les instants. Queues de poisson sur la promenade des Anglais, embouteillages, sens interdits et difficultés de stationnement sont le lot quotidien des automobilistes niçois. « Ici, la conduite est différente, confirme Robert Cecchi, gérant de l’auto-école R. Les conducteurs doivent s’adapter aux touristes qui cherchent leur route, aux personnes âgées et aux deux-roues qui ont des rythmes distincts. Ces spécificités sont doublées de l’indiscipline du Sud : le clignotant est peu utilisé, le stationnement en double file largement pratiqué… Même si nous apprenons aux jeunes à respecter les règles, ils prennent rapidement les mauvaises habitudes de leurs aînés, une fois leur permis obtenu. C’est la mentalité qu’il faut changer et je pense qu’il faudra beaucoup de temps pour y parvenir. » Robert Cecchi s’y attelle depuis 1982. A l’époque, l’opportunité d’un local peu cher avait suffi à lui donner envie de se mettre à son compte. « J’étais jeune, j’ai voulu essayer, je ne risquais rien », raconte-t-il avec la nonchalance typique des habitants du Sud. Depuis cette période où « la circulation était moins dense et l’examen du permis de conduire moins difficile », son établissement a prospéré, jusqu’à employer aujourd’hui quatre moniteurs et une secrétaire… A propos de sa clientèle, Robert Cecchi indique être implanté dans un quartier plutôt aisé, bien que certains élèves viennent de cités moins favorisées. « Ceux de l’Ariane, Saint-Charles ou Bon Voyage ne sont pas forcément moins bons, affirme-t-il. Ils n’ont pas l’habitude d’être assistés et ont besoin de leur permis de conduire. Ils ont autant de chances que les autres, car la conduite n’est pas réservée aux intellectuels, il suffit d’être un peu intuitif. » Si ses élèves viennent d’un peu partout dans Nice, impossible d’en connaître le nombre. A la première question, le gérant dit devoir « faire le calcul ». A la deuxième tentative, il tente de s’esquiver : « C’est un peu compliqué, il y a les vraies inscriptions, les transferts, les élèves qui remplissent leur dossier et qu’on ne revoit jamais… ». Il finit par lâcher le chiffre de 18 à 20 nouveaux dossiers chaque mois, mais s’agace : « Moi, ça ne m’intéresse pas le nombre d’inscriptions. L’important, c’est l’argent qui rentre dans les caisses et les taux de réussite aux examens. »
DES LEÇONS D’UNE HEURE ET DEMIEPour optimiser l’apprentissage des élèves, Robert Cecchi leur propose des leçons d’une heure et demie. « Sur une heure de conduite, avec les explications de départ et le bilan à la fin, il ne reste pas grand-chose, explique-t-il. Deux heures, par contre, c’est trop long, les élèves finissent par se déconcentrer. En 45 minutes, nous avons le temps de sortir un peu de la ville et d’aborder plusieurs difficultés. C’est idéal. » Très à l’écoute de ses élèves, Robert Cecchi adapte également le tarif de ses leçons aux moyens financiers des élèves. A 634 euros le forfait 20 heures, il reconnaît « être dans les moins chers », même s’il « ne regarde pas les concurrents ». « Je trouve que pour les jeunes, le permis de conduire coûte cher. Je dois vivre et payer mes employés, mais si je peux m’en sortir sans augmenter les tarifs, je préfère jouer la solidarité avec les élèves. » Une autre manifestation de la « cool attitude » de ce Niçois d’origine ! Changement d’ambiance complet au CER Elite. Derrière le bureau, Predrag Kalinovic incarne rigueur et efficacité, en toute simplicité. Arrivé de région parisienne avec son épouse il y a cinq ans, cet exploitant a mené tambour battant la reconstruction de sa vie, au soleil. « J’exerçais à Clichy depuis 1980, quand un collègue m’a dit qu’il partait s’installer à Marseille. C’est son exemple qui nous a donné envie de partir », se rappelle Predrag Kalinovic. Aussitôt, le projet prend forme : le couple achète un appartement dans les environs de Nice, revend l’auto-école de banlieue parisienne et en retrouve une autre dans les faubourgs de Nice. « Nous voulions prendre le temps de trouver une affaire convenable, raconte le gérant. Nous avions remarqué, lors de notre première visite, cette auto-école aux locaux spacieux et dont le voisinage me paraissait convenable. Par chance, elle s’est trouvée en vente au bon moment, quand nous sommes arrivés. » Depuis, le gérant n’a jamais regretté son choix. L’environnement qu’il avait trouvé agréable se situe en fait au pied de Cimié, l’un des quartiers les plus chics de la capitale de la Côte d’Azur. Les élèves, issus de familles aisées, fréquentent les meilleurs lycées de la ville… Une chance dont Predrag Kalinovic se félicite. « Ce sont des jeunes qui sont habitués à travailler, ils sont sérieux. Ça m’a bien aidé quand nous sommes passés au nouvel examen théorique ! Avec les nouvelles réformes, l’environnement compte énormément : si auparavant on estimait l’auto-école au nombre de ses inscriptions, c’est désormais la qualité de sa clientèle qui compte vraiment. »
DES MÉTHODES RIGOUREUSESMais la bonne santé de son établissement ne se mesure pas uniquement au profil de ses élèves. C’est bel et bien grâce à ses méthodes rigoureuses que l’exploitant peut afficher sa sérénité. « Quand nous sommes arrivés, j’ai complètement remis le local à neuf pour le mettre en valeur, se rappelle-t-il. Comme je le faisais en région parisienne, je tiens le bureau moi-même, parce que j’estime qu’il faut savoir ce qui se passe dans son auto-école. Payer quelqu’un pour le secrétariat ou pour les leçons de conduite revient à peu de choses près au même. Par conséquent, je préfère être là pour répondre aux questions des parents, voir les élèves et gérer les places d’examens. Je donne des leçons, mais uniquement aux heures creuses, quand le bureau est fermé. » Si le procédé est inhabituel, il n’en a pas moins fait ses preuves : sans aucune publicité extérieure, Predrag Kalinovic a doublé le nombre d’inscriptions depuis son arrivée. Et l’ascension pourrait sans doute continuer si le gérant se laissait porter. « Je suis venu dans le Sud pour être tranquille alors je n’ai pas envie de créer une énorme structure. Trois moniteurs, cela suffit largement, je ne veux pas développer plus mon entreprise. » Dans le même ordre d’idées, il est hors de question, pour cet exploitant, de casser les prix. Comme dans son auto-école parisienne, Predrag Kalinovic pratique à Nice une politique tarifaire rigoureuse. « J’augmente régulièrement, une à deux fois par an, en tenant compte des salaires et des charges que je fois payer. J’essaie d’avoir des prix qui tiennent la route, car j’estime que ce n’est pas le prix qui détermine les inscriptions. »
LES TEMPS CHANGENTCette position sur les tarifs, le gérant du CER Elite n’est pas seul à la promouvoir. Mais pour les Niçois de longue date, l’habitude est plutôt nouvelle. A deux pas du port, Thierry Hemmen illustre bien le changement de mentalité. Casseur de prix repenti, ce gérant revendicatif se raconte sans se renier. « Quand j’ai ouvert mon auto-école au début de l’été 1995, j’ai eu la visite d’un publicitaire qui m’a proposé de faire un « coup », raconte-t-il. Sa distribution de tracts, assortie de prix bas, nous a permis de démarrer du tonnerre. Au bout de six mois, j’avais trois moniteurs et des difficultés pour trouver des voitures. Il fallait suivre le mouvement ! » S’il a commencé à remonter ses prix en 2004, parce qu’il voulait changer sa réputation auprès des élèves et de la préfecture, Thierry Hemmen se défend d’avoir jamais fait n’importe quoi. « Il n’y a pas que le critère du prix qui définit la qualité de l’auto-école. J’ai été le moins cher, mais je n’ai jamais présenté d’élèves insuffisamment préparés aux examens. Quand on fait beaucoup d’inscriptions, il n’y a aucun intérêt à avoir des élèves qui stagnent. Même avec des prix ultra bas, si j’avais fait n’importe quoi, je ne serais plus là. » D’après ce gérant, les prix ne sont plus aujourd’hui le problème principal des Alpes-Maritimes, surtout depuis l’avènement de la nouvelle méthode de répartition des places. « On ne peut plus du tout gérer l’auto-école comme avant, il faut présenter un maximum de premières demandes pour maintenir son droit aux places. Certaines auto-écoles n’ont pas senti le vent tourner, ne se sont pas souciées de la nouvelle méthode de calcul. Leur droit aux places a baissé et plusieurs ont fermé. Cette nouvelle méthode d’attribution des places tue les auto-écoles : il n’y a pas que la préparation des élèves qui compte dans le taux de réussite, il faut aussi composer avec le stress des candidats et les manières de travailler qui diffèrent d’un inspecteur à l’autre. Certains centres d’examen affichent des taux de réussite à 20 %, mais sont à 65 %… » Avant que le délai d’attente atteigne les trois mois (certains arrivent à six mois), Thierry Hemmen a cherché des solutions. « On tente d’expliquer la situation aux parents, qui comprennent difficilement que notre entreprise privée soit ainsi bridée par un service public. De pus, lorsqu’ils vont se renseigner en préfecture, on leur répond que le délai légal de représentation est de quinze jours. C’est invivable, on est face à un mur ! »
DIVERGENCES SUR LA NOUVELLE MÉTHODECombatif, le gérant a adhéré à l’UNIC et en est désormais le vice-président. « C’est un syndicat à part, fidèle à lui-même et à ses adhérents, dit-il. Chez nous, on ose s’exprimer et on propose des solutions. » Grâce à son mandat, le nouveau syndicaliste de choc participe aux réunions préfectorales, non sans heurts puisqu’il est seul à dénoncer la nouvelle méthode. Du côté du représentant du CNPA, la prise de position est nettement plus nuancée : « Pour moi, c’est un plus par rapport à la méthode Mayet, car cette nouvelle méthode de calcul contribue à la remontée des prix, indique William Maïolino. Elle limite la course aux inscriptions et permet de travailler un peu plus sur la réussite. Mais l’administration doit veiller à maintenir de bons coefficients, sinon, le système ne peut pas tenir. » Contacté par téléphone, le délégué à l’éducation routière des Alpes-Maritimes fournit les coefficients des derniers mois (pour le permis B : 2,04 en janvier 2006, 1,90 en février 2006 et 2,01 en mars 2006). Mais il précise qu’ « il ne faut pas les comparer avec des départements qui utilisent l’ancienne méthode. » S’il invoque son devoir de réserve sur le fond de la réforme, Christian Delangle estime que la mise en place de la nouvelle méthode de répartition des places « se passe plutôt bien. Je la mets en place de manière réglementaire, mais cela ne nous empêche pas d’écouter les auto-écoles qui rencontrent des difficultés. Tous les trois mois, une réunion de concertation permet de faire le point avec les représentants de la profession. » L’organe, consultatif, permet de faire remonter l’information aux instances nationales mais n’a aucun pouvoir décisionnaire… Au grand regret des auto-écoles, qui se plaignent, même dans les quartiers chics, d’un calcul « discriminatoire ».
Cécile Rudloff
CHIFFRES
● Nice compte 345 900 habitants. La communauté d’agglomération de Nice-Côte d’Azur regroupe 22 communes et rassemble 491 000 habitants.
● Nice est le 1er pôle touristique de France, après Paris (9,3 millions de visiteurs en 2001).
● Le département des Alpes-Maritimes compte environ 170 auto-écoles et a enregistré, en 2005, 13 718 candidats au permis B (14 334 en 2004 et 13 679 en 2003).
FICHES D’IDENTITÉ
Auto-école Mac 2Gérant : Thierry Hemmen
Effectifs : cinq moniteurs, trois secrétaires
Formations proposées : A, B, AAC
Inscriptions : 300 environ, sur le bureau principal, 180 environ sur Nice-Ouest et autant à Cannes
Véhicules : six Clio, quatre Suzuki GS 500
Tarifs : 735 € le forfait 20 heures, 32 € l’heure de conduite supplémentaire
Auto-école CER EliteGérant : Predrag Kalinovic
Effectifs : trois moniteurs
Formations proposées : B, AAC
Inscriptions : 230 inscriptions en 2005
Véhicules : cinq 206
Tarifs : 750 € le forfait B, 33 € l’heure supplémentaire
Auto-école RGérant : Robert Cecchi
Effectifs : quatre moniteurs, une secrétaire
Formations proposées : A, B, AAC, BSR
Inscriptions : environ 200
Véhicules : quatre Modus, une Mégane, deux ER5, une 125 et un Aveto
Tarifs : 634 € le forfait B, 42,50 € pour une heure et demie de conduite supplémentaire