Le 8 septembre dernier, l’association 40 millions d’automobilistes a remis son Livre blanc pour la sécurité routière 2017-2022 au ministère de l’Intérieur. Pierre Chasseray, D-g de l’association présente ses propositions visant à améliorer la sécurité des Français et à sauver des vies sur la route.
La Tribune des Auto-Écoles : Comment s’est passée la remise de ce document au ministère de l’Intérieur ? Pensez-vous que vos propositions seront prises en considération ?
Pierre Chasseray, D-g de 40 millions d’automobilistes : Nous avions rendez-vous le 8 septembre dernier au ministère de l’Intérieur. Nous avons été reçus par un conseiller du cabinet qui attendait, je dois dire avec une certaine impatience, nos propositions. Je suis donc plutôt satisfait et j’ai bon espoir que notre Livre blanc pour la sécurité routière 2017-2022 soit pris en considération.
La Tribune : Pourquoi avoir rédigé ce livre blanc ?
P. C. : J’avoue que nous avons accéléré la rédaction de ce document lorsque nous avons appris que le président de la République, Emmanuel Macron, allait présenter en octobre, un nouveau plan de sécurité routière ayant pour but d’orienter la politique de sécurité pour le quinquennat.
La Tribune : Ces propositions sont classées en 7 thèmes : alcool et stupéfiants, vitesse, prévention et formation, infrastructures routières, usagers vulnérables, entretien du véhicule et enfin, assurance automobile. Pour ce qui est de la formation, vous semblez estimer que le nombre d’heures en auto-école n’est pas suffisant pour permettre à un conducteur novice d’acquérir assez d’expérience…
P. C. : Il faut arrêter avec le forfait 20 heures ! Cela ne suffit pas et c’est prendre les jeunes pour des imbéciles que de leurs faire miroiter qu’ils peuvent décrocher leur permis avec seulement 20 heures de cours. Par ailleurs, je pense que c’est une évidence qu’un conducteur novice manque d’expérience en sortant de l’auto-école. Les statistiques montrent que, malheureusement, les 18-24 ans représentent la classe d’âge la plus exposée aux risques routiers. Et seule, la pratique régulière et prolongée de la conduite leur permettra d’acquérir des habitudes, des automatismes et une expérience au cours de laquelle ils pourront développer des attitudes améliorant sa sécurité. Pour autant, le problème est complexe. D’une part, on ne peut pas prescrire des heures et des heures de cours aux élèves qui augmenteraient le coût du permis. Et d’autre part, les établissements de formation à la conduite doivent pouvoir dégager de l’argent. Je le sais d’autant mieux que mon père était enseignant de la conduite. Par conséquent, je connais les impératifs des auto-écoles.
La Tribune : Que préconisez-vous pour résoudre ce problème ?
P. C. : Nous proposons de promouvoir l’utilisation d’un simulateur de conduite à hauteur de 5 heures minimum lors de la formation pratique à la conduite, dans le cadre de la formation traditionnelle. Attention, il n’est pas question de laisser l’élève seul sur le simulateur dans une salle. Ça, c’est du jouet ! Mais si vous mettez un enseignant qui explique à 4 ou 5 élèves, ça devient gagnant-gagnant. Certes, ça représente un investissement mais qui est vite amorti par les économies réalisées sur le carburant, l’assurance du véhicule et le coût d’un moniteur. Et bien évidemment, l’auto-école facture des heures de cours à l’élève. Mais l’élève y gagne également car, en groupe, il apprend des erreurs des autres. Et surtout, le simulateur de conduite se révèle un formidable outil pédagogique qui permet de travailler sur des situations que l’on ne pourrait pas reproduire dans la réalité, au risque d’avoir un accident. On peut étudier les angles morts en ville, pendre conscience des dangers de l’utilisation du téléphone au volant, de l’importance de respecter les distances de sécurité, etc.
La Tribune : Toujours dans le cadre de la formation, vous proposez un contrôle médical de la vue préalablement à l’obtention du permis de conduire et à son renouvellement. Pourquoi ? Et pourquoi ne pas proposer une visite médicale plus complète ?
P. C. : Une bonne vue est essentielle pour conduire en toute sécurité. Or trop de conducteurs conduisent sans savoir qu’ils présentent une déficience visuelle plus ou moins forte. Actuellement, le test se limite généralement à lire une plaque d’immatriculation que montre l’inspecteur, avant de débuter l’examen pratique. Si la plaque ne se trouve pas trop loin, on peut s’en sortir, même sans avoir une très bonne vue. Nous proposons donc de rendre obligatoire un contrôle de la vue avant l’obtention du permis ou lors de son renouvellement. Ces tests pourraient être faits chez les opticiens. Ces derniers pourraient même proposer ce service gratuitement car cela peut leur apporter des clients s’il s’avère que les personnes doivent porter des lunettes ou changer de lunettes ! Par contre, nous ne sommes pas pour une visite médicale plus poussée. Les médecins non plus car c’est difficile de dire à un patient qu’il n’a pas la capacité de conduire. Et quand bien même un médecin dirait cela à un patient, ce dernier irait simplement voir un autre praticien plus conciliant. Par ailleurs, interdire à une personne de conduire reste très délicat. À la campagne, le permis de conduire est souvent un permis de vivre. Interdire à quelqu’un de prendre le volant revient à l’isoler socialement. Pour ce qui est de l’examen médical de la vue, ce n’est pas pareil car on peut proposer une solution alternative, à savoir des lunettes ou des lentilles correctives.
La Tribune : Vous proposez aussi de mettre à disposition un outil ludique et gratuit pour permettre à tous les automobilistes de se maintenir à niveau et de renouveler leurs connaissances du Code de la route et des règles de conduite. Êtes-vous pour rendre obligatoire des stages de remise à niveau tous les dix ans, par exemple ?
P. C. : Non, nous sommes dans un pays qui croule sous les obligations. Par ailleurs, 40 millions d’automobilistes a mis en place, à l’été 2015, une opération participative de sensibilisation à la sécurité routière qui consistait en une centaine de questions portant sur
4 thèmes : le Code de la route, la sécurité routière, la répression routière et l’automobiliste et sa voiture. Cette action, que nous avons réalisée avec les petits moyens de notre association a remporté un vif succès. Je pense que l’État pourrait développer un outil de ce type accessible gratuitement aux citoyens. À la fin du questionnaire, il serait proposé à ceux dont les réponses révèlent de véritables lacunes dans la connaissance des règles essentielles de sécurité routière de participer à un stage de remise à niveau organisé près de chez lui. Or, on se rend compte qu’il y a une demande importante de ce type de stage de la part de la population senior. Je suis persuadé que cela fonctionnerait, même si cela fait appel au volontariat des conducteurs. Et sur ce point, les auto-écoles ont un vrai rôle à jouer en animant ces stages de remise à niveau. Qui est plus compétent qu’un enseignant de la conduite pour faire un cours sur les évolutions du Code de la route ?
La Tribune : Votre association est connue pour dénoncer la politique des radars en France. Pouvez-vous nous expliquer votre position ?
P. C. : Dans les pays anglo-saxons, on part du principe que les gens ont envie d’évoluer et que la réglementation doit s’adapter à la population. Si une loi est rejetée par la majorité de la population, on l’annule. En France, le gouvernement veut faire passer des réglementations coûte que coûte, même si la population les rejette en masse. C’est le cas des radars. Les conducteurs français ne peuvent plus supporter cette politique de répression à outrance qui ne présente pas d’intérêt pédagogique et qui est souvent considérée comme
« une pompe à fric ». De plus, force est de constater que cela ne fonctionne pas puisque la France se place au 14e rang des pays européens pour ce qui est de la sécurité routière. C’est pourquoi nous proposons d’assouplir les sanctions sur les excès de vitesse inférieurs à 10 km/h commis hors agglomération en ne retirant plus de point. La France est le seul pays en Europe à être aussi sévère pour ce type d’infractions souvent commises par inattention et qui ne relève pas forcément de la grosse délinquance routière. Et pour quel résultat ? Par contre, il n’est pas question d’être indulgent avec les conducteurs commettant des grands excès de vitesse évidemment. De même que le gouvernement se focalise sur la vitesse et ne propose pas de vraies solutions pour combattre la conduite sous l’emprise de l’alcool et de stupéfiants. Ce n’est pas avec un radar que l’on va lutter contre les chauffards alcoolisés. C’est pourquoi nous préconisons de renforcer les actions de sensibilisation aux risques liés à l’alcool, notamment dans les établissements de nuit en proposant des systèmes d’éthylotests comme Good Angel, un éthylotest connecté qui a remporté le Prix Innovation 2017 de la Sécurité routière, mais aussi de développer l’utilisation des éthylotests antidémarrage.
La Tribune : Cette peine existe déjà pour les conducteurs alcoolisés récidivistes…
P. C. : Oui mais les tribunaux la prononcent rarement. Enfin, on pourrait imaginer d’équiper aussi les véhicules-école d’éthylotests antidémarrage. L’élève aurait à souffler avant de prendre le volant, ce qui aurait un impact pédagogique. Et s’il s’avère que le test est positif, l’élève ne pourrait pas conduire, ce qui éviterait aux enseignants et aux gérants de se retrouver dans des situations délicates comme cette monitrice nantaise qui a dû amener son élève au poste de police parce qu’il était sous l’emprise de stupéfiant et donc, pas en état de conduire. Il faudrait donner aux enseignants de la conduite le pouvoir de refuser un élève en leçon de conduite s’ils jugent qu’il n’est pas en état de conduire. Aujourd’hui, ils n’ont pas ce pouvoir. Or, cela paraît être une hérésie que de laisser conduire un élève en état d’ivresse ou sous l’emprise de l’alcool, non ?
Propos recueillis par Sandrine Ancel