Dotée d’un pôle universitaire réputé, Amiens compte près de 28 000 étudiants, pour 132 000 habitants. Une configuration idéale pour les auto-écoles, à l’heure où le secteur traverse des turbulences.
Amiens, préfecture de la Somme, se distingue par son pôle universitaire. La ville accueille, en retrait du centre-ville, l’un des six campus de l’université de Picardie-Jules-Verne. À la rentrée 2016, elle totalisait 28 000 étudiants, soit près de 20 % de la population locale, établie à 132 000 habitants en 2014, d’après l’Insee. Selon le dernier palmarès L’Étudiant, Amiens se positionne au 17e rang des villes où il fait bon étudier, dépassant même Paris et Lille en termes de qualité de vie étudiante.
La « petite Venise du Nord » ne manque pas d’atouts. Traversée par la Somme, la cité amiénoise s’est développée autour des confluences avec les rivières de l’Avre et de la Selle, forgeant un vaste réseau hydrographique. Des hortillonnages, formés par un ensemble de jardins flottants, s’étendent sur un dédale de 65 km de canaux, offrant une configuration unique au monde. Certaines de ces îles alluvionnaires sont encore marquées par une activité maraîchère, vieille de 2 000 ans.
Un patrimoine majestueux
Amiens présente également la particularité d’enregistrer le plus grand nombre d’inscriptions au patrimoine de l’Unesco pour une ville française. Parmi ses joyaux, la majestueuse cathédrale Notre-Dame, la plus vaste du pays de par ses volumes intérieurs. Elle règne sur la cité avec sa taille imposante (145 m de long et 112 m de haut) et son style gothique classique, qui rappelle les cathédrales de Chartres, de Reims ou encore de Bourges.
Non loin de la cathédrale, la Tour Perret se joue elle aussi de l’apesanteur. Elle fut pendant un temps le plus haut gratte-ciel d’Europe de l’Ouest, avec ses 104 m. Édifiée en 1952, elle symbolise la reconstruction d’Amiens après les destructions du début de la Seconde Guerre mondiale. Sa colonne de béton armé surplombe d’un côté la gare du Nord et de l’autre le centre-ville, avec ses quartiers pittoresques et son beffroi de la place au Fil.
En plus de son patrimoine, Amiens bénéficie d’une situation géographique stratégique. Bien que déchue en 2016 de son titre de capitale régionale à la suite de la fusion entre la Picardie et le Nord-Pas-de-Calais, elle exerce une influence non négligeable sur la nouvelle région Hauts-de-France, en raison de sa proximité avec de grand pôles urbains, tels que Paris, Lille, Londres et Bruxelles, et son positionnement au carrefour de grands axes de circulation et au cœur d’une importante étoile ferroviaire.
« L’effet d’une bombe »
Le secteur des auto-écoles, lui aussi, se porte bien. Près de 25 établissements sont recensés à Amiens. Un chiffre en hausse, après avoir reculé pendant plusieurs années. Aujourd’hui, « il y a du travail pour tout le monde », considère Cédric Froment, de l’auto-école Rousselle. Son établissement, créé en 1969 par le père de Jacques Rousselle, l’actuel responsable, est le plus ancien d’Amiens. Et l’un des plus importants. Situé à quelques pas du Beffroi, il emploie aujourd’hui onze salariés.
Si l’activité de l’auto-école, qui a traversé les époques sans vaciller, reste « prospère », elle connaît actuellement « un léger fléchissement », admet Cédric Froment. La raison ? La privatisation de l’ETG, en juin dernier.
« La loi Macron a eu l’effet d’une bombe. Près de six mois après son entrée en vigueur, nous constations un recul du nombre d’inscriptions aux leçons de Code. Les élèves ont tendance à se désolidariser de la méthode traditionnelle ». Résultat, dit-il, « on ne maîtrise plus la vitesse d’apprentissage. Les formations théoriques, lorsqu’elles sont suivies à distance, sont généralement plus longues, au risque de décourager les élèves ».
Après le déploiement du premier opérateur agréé ETG à Amiens, l’auto-école Rousselle a continué d’enregistrer les inscriptions à l’examen. Une volonté délibérée. « Nous traitons ainsi les dossiers dans leur ensemble, du début à la fin, et nous réduisons le risque d’erreur dans l’entrée des données », explique Cédric Froment. En revanche, l’établissement s’est résilié à ne plus accompagner les élèves au centre d’examen. « J’y suis allé au début, mais je me suis rendu compte qu’on n’était d’aucune utilité sur place. Et les élèves peuvent y aller facilement, avec le réseau de transport. » Le revers de la médaille ? L’impact financier. « Les frais d’accompagnement nous échappent. Pour l’instant, nous n’avons pas compensé cette perte. »
« Un manque à gagner énorme »
Même constat à l’auto-école de la Cathédrale, créée en 2014 par Aude Lantoine dans une rue passante du centre-ville. La « petite structure », qui compte deux salariés, a négocié un bon départ, son chiffre d’affaires ayant doublé depuis sa création. Mais, là aussi, les élèves ont déserté les leçons de Code dans la foulée de la mise en place de l’externalisation de l’ETG. « Ils ne venaient plus, ou alors, avec une demande particulière. » Aude Lantoine l’avoue, elle a rapidement délaissé les formalités d’inscription à l’ETG – « les élèves s’enregistrent eux-mêmes en candidat libre » – et a fait une croix sur les frais d’accompagnement. « Un manque à gagner énorme », conçoit-elle. Aurélien Lefelle, lui, se joue des turbulences. Il a pris les commandes de l’auto-école des Augustins il y a deux ans, après y avoir été salarié pendant six ans. Après un pic des inscriptions en 2015, « qui s’est vérifié à l’échelle départementale », explique-t-il, son activité a retrouvé sa vitesse de croisière en 2016. Ici, la loi Macron ne semble pas avoir prise. « Je n’ai pas particulièrement ressenti de répercussions. En un an, j’ai dû avoir seulement deux demandes d’élèves qui souhaitaient s’inscrire uniquement pour la partie pratique. »
Pendant longtemps, il a été le seul établissement à Amiens à continuer d’accompagner les élèves à l’ETG, une fois l’externalisation entérinée. Pour lui, la question ne se pose pas. « L’accompagnement à l’examen est un service que l’on rend à l’élève. Je trouverai regrettable de ne plus l’assurer. » Aucun de ses élèves ne l’a pour l’instant passé seul. Il gère les inscriptions lui-même et intègre les frais d’accompagnement dans le forfait. « Ils sont surpris au départ, mais dans le bon sens. » Au-delà de la rétention de cette manne financière, qui préserve la bonne santé de son établissement, Aurélien Lefelle estime que cette démarche permet surtout « de gérer le flux des candidats et d’avoir une visibilité sur la conduite ».
Une hausse des tarifs
Dans ces conditions, il n’envisage pas de changement à court terme. Les autres établissements, eux, se creusent la tête pour continuer à remplir leurs salles de Code. L’auto-école Rousselle n’exclut pas de proposer des stages théoriques courts, qui seraient « très encadrés », explique Cédric Froment. Toutefois, il s’interroge sur les limites d’une telle offre. « Est-ce la bonne solution ? Ces stages intensifs peuvent s’apparenter à du bourrage de crâne. Il faut s’assurer des bienfaits pour l’élève, surtout quand il n’a pas de pré-requis particulier et qu’il ne pratique pas dans la foulée. »
Pour Cédric Froment, en dehors de « cet effet d’annonce », la riposte passe inexorablement par une hausse des tarifs, déjà appliquée à l’auto-école Rousselle. Le forfait Code est passé de 120 à 150 euros et l’heure de conduite a connu une augmentation « minime ». Idem à l’auto-école de la Cathédrale. L’établissement a dû se reporter sur « une hausse des tarifs pratique » pour amortir la baisse des inscriptions aux cours théoriques. Aurélien Lefelle, lui, avait augmenté le forfait de 100 euros lorsqu’il avait repris l’établissement.
Des forfaits à la carte
Aude Lantoine redouble d’imagination pour rester dans la course. Dès qu’elle a senti le vent tourné, elle a revu son offre théorique. Selon l’envie de l’élève, les cours de Code sont facturés à la séance, au mois ou pour trois mois. La démarche va encore plus loin. Elle propose des forfaits à la carte, où le client compose lui-même sa formation « comme il le souhaite ». Cette formule personnalisée a été pensée « directement avec les élèves. On s’est réuni un soir pour mettre leurs idées à plat ».
L’auto-école de la Cathédrale a également négocié le virage technologique. Le planning a été mis en ligne, laissant la possibilité aux élèves de choisir librement leur créneau. Le lancement de la plateforme, en revanche, a été rapidement avorté. « Ça a été un fiasco, on a préféré l’arrêter. Je pense même qu’on a perdu de la clientèle. » Aude Lantoine assure en même temps une communication soutenue sur le Web, via son site et les réseaux sociaux. Elle reconnaît s’inspirer des auto-écoles en ligne pour se moderniser, « tout en gardant un enseignement classique de qualité ».
Avant d’ouvrir son auto-école à Amiens, elle exerçait à Paris, déjà en tant qu’enseignante de la conduite. Après la fermeture de la structure, située près du Trocadéro, elle a fait le choix de revenir sur ses terres. Mais pas toute seule. Elle a gardé de nombreux élèves, qui étaient en cours de formation. Encore aujourd’hui, ils sont nombreux à faire le voyage – de moins de 150 km – jusqu’à Amiens. « Le permis coûte une fortune à Paris. Certains préfèrent s’éloigner de la capitale. » Aude Lantoine y retournent régulièrement, dans le cadre de voyages auto-école organisés à la journée, avec trois élèves à bord de la voiture.
Même si l’inscription de clients parisiens s’avère opportun financièrement, elle comporte aussi ses inconvénients. « Certains élèves qui se rendent à Amiens sont parfois en situation d’échec, explique Aurélien Lefelle, qui dit recevoir régulièrement des demandes. Pour les B3, on ne peut pas tout le temps. Des fois, on est obligé de les refuser, sinon la population de référence chute. » Aude Lantoine, elle, déclare les accepter systématiquement
La boîte auto, une piste viable ?
Dans le paysage amiénois, l’auto-école d’Aude Lantoine se distingue par le choix de ses véhicules. Elle a opté pour une Peugeot RCZ et une Peugeot 308, laquelle a remplacé une Citroën DS3, utilisée au départ.
« Elles permettent de se démarquer, mais aussi de mettre les élèves dans de bonnes conditions. Certains, qui ont peur en voiture, sont rassurés. » À l’avenir, elle n’exclut pas d’étoffer son parc avec un véhicule à boîte automatique.
Si elle se démocratise, notamment en raison de la fin des 20 heures obligatoires et de la passerelle de 7 heures, la formation boîte auto ne semble pas encore s’inscrire comme un levier de croissance. « Pour l’instant, la demande est trop restreinte », estime Aude Lantoine. Pour Aurélien Lefelle, également, la boîte auto n’est pas d’actualité. « Pour une petite structure, ça représente un investissement trop important. » Mais, dit-il, « dans quelques années, la question se posera sûrement ».
L’auto-école Rousselle, elle, a franchi le pas il y a deux ans. Cédric Froment reconnaît qu’il n’existe pas de « demande directe pour se former sur boîte auto. Elle s’adresse surtout aux élèves qui rencontrent des difficultés. Mais la formation reste économiquement intéressante, à condition que le véhicule tourne suffisamment. Avec le développement des voitures électriques, on peut penser que cette solution va attirer de plus en plus de personnes. »
« S’adapter pour subsister »
Pour lui, la planche de salut du secteur passera avant tout par la capacité qu’auront les auto-écoles à évoluer. Les enjeux sont nombreux, note-t-il.
« Les auto-écoles vont être dans l’obligation de s’adapter rapidement pour subsister. L’enjeu sera d’être le plus efficace possible, sur un temps minimum et sans augmentation tarifaire majeure. »
Cédric Froment espère que l’offre se recentrera « sur les auto-écoles de qualité, ce qui est le cas de la grande majorité, au lieu de s’élargir, avec le développement des auto-écoles en ligne ».
Aude Lantoine, elle, se veut « confiante » pour la suite des événements. « Mais pas dans ces conditions-là. Il faut continuer de se moderniser. » Pour Aurélien Lefelle, il faudra réussir « à se démarquer pour renforcer la proximité avec les élèves. Dans notre auto-école, nous commençons à inscrire les enfants des parents qui ont suivi une formation chez nous. Cette relation de confiance peut permettre de faire face. »
Un climat favorable
À Amiens, le climat semble favorable aux auto-écoles. Les offres en ligne n’ont pas encore franchi les portes de la ville et les faibles délais d’attente entre deux présentations à l’examen pratique n’entravent pas le rythme des établissements. Ils étaient de 59 jours en décembre 2016, soit quatre jours de moins que la moyenne nationale.
L’auto-école Rousselle et l’auto-école de la Cathédrale avouent même enregistrer des places d’examen supplémentaires depuis la mise en application de la nouvelle méthode d’attribution (MNA), qui prend en compte la déclaration des équivalents temps plein (ETP).
Autre signe positif, la clientèle pourrait même se renforcer dès la rentrée de septembre, avec l’ouverture d’un nouveau site universitaire à la Citadelle, une ancienne caserne militaire située aux abords du centre-ville. Près de 4 000 nouveaux étudiants y sont attendus. De quoi éclaircir un peu plus l’horizon des auto-écoles amiénoises.
Arnaud Botrel
Fiches d’identité
Auto-école des Augustins
Date de création : 1994
Gérant : Aurélien Lefelle
Bureau : 1
Salariés : 2
Formations : B, AAC
Véhicules : deux Renault Captur
Tarifs : forfait 20 h : 990 A ; heure de conduite : 41 €
Auto-école de la Cathédrale
Date de création : 2014
Gérante : Aude Lantoine
Bureau : 1
Salariés : 2
Formations : B, AAC
Véhicules : une Peugeot RCZ et une Peugeot 308
Tarifs : forfait 20 h : 920 A ; heure de conduite : 41 €
Auto-école Rousselle
Date de création : 1969
Gérant : Jacques Rousselle
Bureau : 1
Salariés : 11
Formations : B, AAC, véhicule aménagé, AM, A, A1, B96, BE
Véhicules : 11 Citroën C3, une Peugeot 308 boîte auto, une dizaine de deux-roues
Tarifs : forfait 20 h : 931 A ; heure de conduite : 41 €