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- Auxerre -
Les auto-écoles gardent le cap

Face à une désertification du centre-ville et un tissu économique qui se délite, les auto-écoles auxerroises, encore préservées du développement des offres d’apprentissage de la conduite en ligne, maintiennent la tête à la surface.


Auxerre brille par son patrimoine. Forte d’un secteur sauvegardé de 67 hectares, la préfecture de l’Yonne a obtenu le label « Ville d’art et d’histoire » en 1995. Elle compte plusieurs joyaux architecturaux. Parmi eux, l’abbaye Saint-Germain, située place Saint-Germain. Ce complexe monastique, quasiment intact, existe depuis plus de 1 000 ans. Ou encore la cathédrale Saint-Étienne, réputée pour abriter l’un des plus beaux ensembles de vitraux conservé en France, et la tour de l’horloge, dont l’origine remonte au XVe siècle.

L’emblématique AJA
Cet ensemble dynamise l’attrait touristique d’Auxerre. Tout comme son vignoble, cultivé depuis le IIe siècle et labellisé en 2013 « Vignobles et découvertes ».
La ville peut également faire valoir les spécialités gastronomiques de sa région – comme les escargots, le jambon à la chablisienne, le bœuf bourguignon, le foie gras et la truffe de Bourgogne –, mais aussi une véritable culture du football, avec l’emblématique Association de la jeunesse auxerroise (AJA) au palmarès copieux.
Préfecture de l’Yonne, Auxerre est la sixième ville de Bourgogne-Franche-Comté. Sa région, la 5e en termes de superficie depuis la réforme territoriale de 2016 et la fusion entre la Bourgogne et la Franche-Comté, est l’une des plus pauvres du pays, avec un Produit intérieur brut (PIB) estimé à 72,6 milliards d’euros en  2012 selon l’Insee.
En 2013, l’aire urbaine d’Auxerre concentrait 81 030 emplois. La ville, elle, en totalisait 21 844. Soit près de 2 000 de moins qu’en 2008. Cette tendance concerne également le nombre d’habitants. Elle en recensait 34 869 en 2013, contre 36 856 en 2008. Un recul de près de 6% en 5 ans. Comme de nombreuses autres villes de son gabarit, Auxerre connaît depuis quelques années une désertification de son centre-ville. Des commerces baissent le rideau, d’autres ouvrent en périphérie.

« Le centre-ville se vide »
« Le centre commercial des Clairions, au nord d’Auxerre, a absorbé de nombreux commerces. Et lorsque l’AJA est descendue en Ligue 2, en 2012, les hôtels et les restaurants ont été lourdement impactés », constate José Da Silva Melo. En mai 2016, il a dû déposer le bilan de l’auto-école Alpha, qu’il avait ouvert en 2011 derrière le théâtre. « Le centre-ville se vide, le stationnement est devenu payant et compliqué. Je ne suis pas parvenu à sauver mon entreprise, malgré toute ma volonté », concède-t-il. Très vite, il rebondit en tant qu’enseignant de la conduite dans une autre structure. Puis, en décembre 2016, Christelle Flacelière, responsable de l’auto-école Vauban, lui confie la gestion de l’auto-école Fourier, nouvellement créée.
L’établissement est situé près du lycée Fourier, le plus grand de la ville, avec ses 1 500 élèves. « On ne comprend pas pourquoi aucune auto-école n’est venue s’installer dans les alentours. Le potentiel est énorme », analyse José Da Silva Melo. Début février, l’auto-école Fourier était encore en rodage. « Seuls des cours de Code sont proposés en après-midi, de 15 h 30 à 18 h 30. »
Pour l’instant, une dizaine de jeunes se sont inscrits. « Un bon début », estime le responsable, qui espère pouvoir commencer prochainement les leçons de conduite.

Du garage à l’auto-école
Plus que la désertification du centre-ville, le climat économique et la mauvaise passe de l’AJA ont pesé sur l’activité de l’auto-école Jolibois-Quinot, idéalement située le long de l’Yonne. « Avant, nous assurions des formations auprès de plusieurs entreprises et le centre de formation de l’AJA nous confiait certains de leurs jeunes. Avec le temps, ces demandes se sont raréfiées », explique Philippe Jolibois-Quinot. Mais l’auto-école, « la plus vieille d’Auxerre », assure-t-il, résiste au mauvais temps. Depuis sa création, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, elle est parvenue à traverser les époques. « Au départ, mes parents possédaient un garage, situé au même emplacement qu’aujourd’hui. En plus de leur activité, ils assuraient des leçons de conduite. »
Les années ont passé et le garage a laissé place à une auto-école, reprise par la suite par Philippe Jolibois-Quinot. D’une simple formation auto, l’établissement s’est diversifié au fil du temps, en agrégeant la moto et le poids-lourd, avant de retirer cette dernière formation de son offre, il y a deux ans. « On a toujours proposé le lourd de manière confidentielle. On avait du mal à rivaliser avec les formations qualifiantes assurées par des auto-écoles plus structurées. L’investissement aurait été trop important pour essayer de s’aligner. Comme je ne suis plus très loin de la retraite, j’ai décidé de lever le pied. »  
Aujourd’hui, l’auto-école Jolibois-Quinot en est à « sa 4e génération d’élèves », note le responsable. « Nous avons formé certains parents des enfants qui viennent s’inscrire aujourd’hui à l’auto-école. » Cette forte implantation dans le territoire leur procure une certaine stabilité. Actuellement, Philippe Jolibois-Quinot compte onze employés : six dans l’auto-école Jolibois-Quinot et cinq à l’auto-école Frochot, dont il a fait l’acquisition il y a 10 ans à Auxerre. « La fréquentation et le chiffre d’affaires se maintiennent. La communication fonctionne par le bouche-à-oreilles. Le client satisfait reviendra ou nous enverra quelqu’un. »

« J’essaie de subsister »
À l’auto-école d’En haut, Olivier Rousseau garde le cap malgré les difficultés rencontrées. Il a repris l’établissement il y a 14 ans, après y avoir travaillé en tant qu’enseignant pendant trois ans. Lorsque que son prédécesseur lui a laissé la place, ils étaient quatre moniteurs. Aujourd’hui seul en poste, il a été contraint d’arrêter la moto pour se concentrer sur la formation voiture. « Je m’occupe du secrétariat, de la gestion, du Code et de la conduite, énumère-t-il. Face à la concurrence des auto-écoles plus développées, notamment les réseaux, j’essaie de subsister comme je peux », lâche-t-il.
Selon lui, les explications à la baisse de son activité sont multiples. « Les jeunes quittent la ville dès qu’ils ont obtenu leur bac, pour aller poursuivre leurs études à Dijon ou à Troyes. Et le tissu économique se détériore. Des entreprises ferment et les fleurons de l’industrie locale réduisent leur activité. » Sans parler de son quartier, « situé dans une zone de redynamisation urbaine, avec une population en difficulté. Nous avons beaucoup de mal à obtenir les aides pour financer les formations ».

L’externalisation de l’ETG divise
Dans l’établissement d’Olivier Rousseau, la salle de Code se vide. Les cours pédagogiques n’attirent pas foule et, bien souvent, les jeunes passent la porte de l’auto-école une fois l’examen théorique en poche. « Ils apprennent par eux-mêmes sur Internet. Le problème, c’est qu’on y trouve de tout, et les questions ne sont pas toujours actualisées. »
L’externalisation de l’ETG, introduite par la loi Macron dans l’optique de faciliter les inscriptions des candidats libres, a pris effet début novembre 2016 à Auxerre, avec l’ouverture d’un centre SGS. Depuis, La Poste y a également développé son offre. « Avant, nous devions attendre sur le parking de la Direction départementale des territoires (DDT). Les conditions étaient mauvaises et les élèves subissaient des nuisances sonores », se rappelle Olivier Rousseau.
Même s’il déplore que la privatisation de l’ETG ait « entraîné un manque à gagner pour les auto-écoles », José Da Silva Melo reconnaît qu’elle « nous a enlevé de la pression. Nous ne sommes plus obligés de courir après des places d’examen. » Philippe Jolibois-Quinot, aussi, se montre partagé au sujet de la mesure.
« Ça nous a soulagés. Notre rôle porte davantage sur le conseil. La décision de se présenter revient à l’élève, qu’il soit prêt ou non. Dès que SGS a ouvert son centre, de nombreux candidats se sont lancés. Résultat, on fait face à une forte affluence pour la conduite. Mais ça finira par se réguler. »
Quant à l’intégration des nouvelles questions, au mois de mai 2016, la logique semble échapper à Olivier Rousseau. « Pourquoi avons-nous dû travailler sur de nouvelles questions pour qu’elles soient ensuite retirées ? »
José Da Silva Melo se souvient du fiasco, au démarrage, lorsque les taux de réussite ont connu une chute libre. « Certains collègues se sont méfiés et n’ont pas envoyé d’élèves aux examens. Nous n’avions quasiment pas reçu d’éléments au préalable pour les préparer dans de bonnes conditions. Aujourd’hui, ces questions déroutent moins. Les jeunes sont formés aux sujets liés à l’éco-conduite, à la technologie, aux premiers soins… »

Délais d’attente : « On n’a pas à se plaindre »
Pour la partie pratique, les auto-écoles sont unanimes, « il n’existe pas de problème de délais d’attente à Auxerre », admet Olivier Rousseau. « On n’a pas à se plaindre à ce niveau-là », confirme Philippe Jolibois-Quinot. Quant à la nouvelle mouture de la méthode nationale d’attribution des places d’examen, qui, depuis le 1er janvier dernier, prend en compte le nombre d’enseignants de chaque établissement, elle ne semble pas avoir bouleversé le fonctionnement des auto-écoles. « On n’a pas encore assez de recul pour formuler un avis précis. On constate toutefois que la nouvelle méthode n’a pas impacté le nombre de places d’examen qui nous est attribué. Par contre, on ne dit pas que dans quelques mois, on ne sera pas confronté à des difficultés », confie, prudent, Philippe Jolibois-Quinot.
Le projet de communication des taux de réussite par auto-école, actuellement en discussion entre la DSCR et les représentants des organisations professionnelles, fait davantage de vagues. « Si tel est le choix, il faut dans ce cas-là le faire correctement, en expliquant notamment le nombre de passages mensuels. Sinon, on peut faire dire ce que l’on veut aux statistiques », réagit Olivier Rousseau. Philippe Jolibois-Quinot abonde dans le même sens. « Si je présente un seul élève et qui l’obtient l’examen, j’aurais donc un taux de réussite de l’ordre de 100%. Il faut être prudent avec ces données. Elles dépendent de la population, de l’âge. Apportons les explications en parallèle. »  
José Da Silva Melo, qui ne s’y oppose pas, « tant que les chiffres sont contextualisés », considère que « c’est un vrai combat d’avoir de bons taux de réussite. Ça se paye. Il faut assurer un certain nombre d’heures, sinon il faut accepter que l’élève passe trois ou quatre fois le permis avant de le décrocher ». Ce qui l’amène sur le coût des formations dispensées. « Les médias nous ont fait beaucoup de mal, en colportant le message du « permis trop cher ». Il ne faut pas oublier que la marge des auto-écoles est faible. On ne rentre pas dans la profession pour l’argent. »

Auto-écoles en ligne : « Auxerre est épargnée »
Pour l’heure, les auto-écoles en ligne, « et leurs tarifs qui défient toute concurrence », commente José Da Silva Melo, semblent encore représenter une problématique lointaine. « Auxerre est épargnée. Ces structures sont difficiles à implanter dans de petites villes. Mais peut-être que ce sont les clients, attirés par des bas prix, qui vont créer l’offre. » Il se souvient d’un jeune, « venu de la région parisienne pour se former après avoir fait l’essai dans une auto-école en ligne. Il avait été refroidi par le côté inhumain. »
Pour Philippe Jolibois-Quinot, « la population à Auxerre est avant tout rurale. Elle sait que ce n’est pas via Internet que l’on apprend à conduire. Il existe une forte notion de confiance, de proximité. » Olivier Rousseau, lui, se veut prudent. Il craint, à terme, qu’une externalisation de l’examen privé ne favorise l’essor de l’offre en ligne et que la répercussion sur les formations dites traditionnelles soit irrémédiable. « L’État semble ne plus vouloir être responsable des auto-écoles. On peut se demander dans quelle direction la formation à la conduite se dirige. Le risque, c’est que l’enseignement comme on le pratique disparaisse à terme. »    

« Plus sur le savoir-être que sur le savoir-faire »
José Da Silva Melo est formel, « il y aura toujours des auto-écoles. Les clients apprécient ce fonctionnement, ce respect de la personne. Ils ne sont pas que des numéros. Si l’examen pratique devient privatisé, comme cela semble se dessiner, alors nous ferons avec. » Mais, conçoit-il, l’approche pédagogique et le rapport humain feront la différence. « Il y a 20 ans, la formation était axée autour de la maîtrise du véhicule. Avec le temps, cet aspect a été gommé. On est désormais plus sur le savoir-être que sur le savoir-faire. Il ne faut pas oublier que ce que l’on est dans la vie, on l’est aussi au volant. »
Philippe Jolibois-Quinot partage le même constat. « Avant, les formations étaient orientés essentiellement autour de la technique. Les élèves apprenaient à tourner un volant. Aujourd’hui, nous travaillons davantage sur l’humain, sur le respect des règles. » Mais, nuance-t-il, « il y a encore d’importants efforts à faire à ce niveau-là ».
ArnAud Botrel





Fiches d’identité
Auto-école Fourier
Date de création : décembre 2016
Gérant : José Da Silva Melo
Bureau : 1
Salarié : 1
Formations : B, AAC
Véhicule : un Renault Captur
Tarifs : forfait 20 h (Code six mois) à 1 242 € ; heure de conduite : 41 €

Auto-école Jolibois-Quinot
Gérant : Philippe Jolibois-Quinot
Bureau : 1
Salariés : 6
Formations : B, AAC, A, A1, A2
Véhicules : 6 Peugeot 208, 7 deux-roues
Tarifs : forfait 20 h (Code six mois) à 1 360,80  ; heure de conduite : 41

Auto-école d’En haut
Date de création : 2001
Gérant : Olivier Rousseau
Bureau : 1
Salarié : 1
Formations : B, AAC
Véhicule : une Renault Clio
Tarifs : forfait 20 h (Code six mois) à 1 240  ; heure de conduite : 42


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