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map Vie des régions — Mai 2016

- Deauville-Trouville -
Quelques inquiétudes à l’horizon

S’il fait bon vivre à Deauville-Trouville et que la clientèle locale et parisienne ne manque pas, les auto-écoles restent vigilantes quant au manque de places d’examens et à l’avenir de la profession.


Dans la Normandie désormais réunifiée, le « Cœur de la Côte fleurie » constitue la façade maritime du Pays d’Auge. Son « épicentre », Deauville-Trouville, est souvent considéré comme le 21e arrondissement de Paris. Les habitants de la capitale y prennent leurs habitudes dès la fin du XIXe siècle, après la construction voulue par le Duc de Morny, demi-frère de Napoléon III, de cette cité balnéaire sortie de marais asséchés. Mais il faut attendre les années 1930 pour que Deauville prenne véritablement son essor grâce à ses soirées « music-hall » et son casino inauguré avant la Première guerre mondiale. Les personnalités des arts et du spectacle comme Gabrielle Chanel, Jean Cocteau, Claude Monet, Joséphine Baker ou Sacha Guitry sont deauvillais pour quelques heures ou quelques jours. La fête y bat son plein et la « petite » station devient ultra mondaine. Il faut dire qu’en micheline, les fameux trains sur pneumatiques Michelin, elle n’est plus qu’à deux heures de Paris… et malgré l’électrification de la ligne il y a une cinquantaine d’années, on ne va pas plus vite aujourd’hui !

Des planches très théâtrales
Un siècle plus tard, Deauville (3 740 habitants) est toujours aussi à la mode. Elle est le rendez-vous, discret, du monde de la finance, de la culture et des médias. On s’y croise, on « prend un verre » et on se revoit… à Paris pour « faire affaire ».
Ses festivals, en particulier celui du Cinéma Américain, lui donnent une visibilité mondiale : les stars se sentent comme chez elles et se doivent d’« arpenter » les célèbres « planches » où les croisent des familles bon chic, bon genre quand elles ne sont pas au centre de thalassothérapie, sur les parcours de golf, au Tennis Sporting Club ou sur leur bateau, au port de plaisance, prêtes à prendre la mer. Deauville, ce sont aussi les parasols multicolores de la plage si joliment mis en scène par Claude Lelouch dans Un homme et une femme en 1966. Deauville enfin, c’est encore des hippodromes et chaque été, des ventes de yearling pour lesquels les ordres viennent du monde entier.
On enjambe le pont des Belges et de l’autre côté de la Touques, Trouville (4 730 habitants) semble plus sage et plus populaire même si son casino accueille chaque année 400 000 personnes. C’est la ville commerçante par excellence, la ville de la pêche et des pêcheurs. Le port est très actif avec une trentaine de bateaux qui assurent chaque jour l’approvisionnement de la poissonnerie créée vers 1935. La coquille Saint-Jacques, d’octobre à mai, est par ailleurs un apport non négligeable à l’économie locale.

À France Auto-École, la relève arrive !
« Nous n’avons pas longtemps hésité à venir nous installer ici », se rappelle Joëlle Boulen qui dirige, avec William, son mari, quatre auto-écoles dans la région et en particulier une à Trouville. « Une petite annonce dans La Tribune des Auto-Écoles et nous voilà lancés dans une aventure. C’était en 2004. Et depuis notre installation avec un ordinateur portable et une voiture, nous avons tracé notre chemin. » Quand elle passe son Bepecaser en 1994, Joëlle travaille encore à Rouen auprès de personnes à la recherche d’un emploi. Elle les accompagne régulièrement à Beauvais où elles peuvent se former et passer leur permis poids lourd et leur permis transports en commun.
C’est là qu’elle croise William qui, lui, a déjà un long parcours professionnel derrière lui.  Après avoir exercé plusieurs métiers, il devient moniteur PL et responsable pédagogique à Rouen. Mais William Boulen a envie de s’installer à son compte. « Nous voilà donc à Trouville continue-t-il, et comme ça marche, que nous voulons grandir, nous achetons une deuxième structure à Blonville (2007), une troisième à Pont-l’Évêque (2012) et une quatrième à Dozulé (2014). »
Aujourd’hui Joëlle et William Boulen ont été rejoints par deux des enfants de Joëlle, Samuel, l’aîné, qui s’occupe de l’administratif et de l’entretien du parc de véhicules, et Laetitia. William ne tarit pas d’éloges sur sa « jeune collègue ». « Elle vient d’être reçue, brillamment, au BAFM, dit-il. La relève est assurée : elle veut développer l’affaire, monter un centre de formation au métier de moniteurs d’auto-école. En attendant, elle prend en main nos élèves, leur donne des cours de Code « purs et durs », deux heures à chaque fois pour aborder l’un des vingt-et-un thèmes au programme de la nouvelle ETG. Et ça marche ! Les jeunes viennent, ils se sentent encadrés, trouvent ça « super bien » et nous obtenons de bons résultats. »

Un manque de places d’examens
William Boulen, responsable de l’UNIC pour le Calvados, ne voit certes pas l’« avenir en rose », mais il a pleins d’idées pour faire évoluer, dans le bon sens, la profession et sa propre entreprise.
« Le coût du permis est un vrai problème, dit-il, et pour le faire baisser, je vais sans doute louer deux voitures à doubles commandes. Mes élèves pourront ainsi s’exercer avec leurs proches, parents ou grands frères, et passer l’épreuve pratique bien préparés même s’ils ont moins d’heures de conduite avec un moniteur. » William s’intéresse aussi aux personnes à mobilité réduite. Ainsi, il s’apprête à acheter un véhicule équipé et à travailler avec les centres de rééducation fonctionnelle de la Côte fleurie. « Notre seul souci, explique d’une même voix Joëlle et William Boulen, ce sont les places d’examens. Nos centres du Calvados souffrent d’un manque chronique d’inspecteurs ce qui ne nous facilite pas la vie. Le système est engorgé, les délais sont encore trop longs. Certes la disponibilité, l’écoute bienveillante d’Isabelle Poniatowski du service « Éducation routière » de la Direction départementale des territoires et de la mer (DDTM) permet de trouver des solutions, mais il va falloir que des décisions soient prises pour résoudre définitivement une situation qui n’est pas acceptable. »
Un « petit » coup de gueule partagé par de nombreux collègues installés sur la Côte Fleurie. Valéry Simonet, lui, a trouvé une solution : il a noué des contacts avec ses homologues de l’Orne et de l’Eure et négocie avec eux des places d’examens si le besoin s’en fait sentir. « En réalité, explique-t-il, je travaille un peu différemment. Je sors du cadre du forfait 20 heures stricto sensu et propose à mes élèves des stages pour se présenter aux examens, théorie et pratique, dans des délais très courts. J’organise des sessions de Code intenses, 3 jours en salle avec un maximum de 7 élèves, pour passer en revue les 21 thèmes de la nouvelle ETG et, une fois l’examen réussi, 10 jours de conduite non-stop. »

Une clientèle très parisienne
Installé juste en face de la gare SNCF de Deauville-Trouville, Valéry Simonet a une clientèle un peu particulière. Ce sont, pour une part des étudiants et en particulier ceux de l’école de commerce toute proche. Et d’autre part, bien plus nombreux encore, des jeunes – et des moins jeunes –  Parisiens qui profitent de leurs petites et grandes vacances pour passer leur permis. « Pour ce qui est des places, dit Valéry Simonet, c’est une question d’organisation et je n’ai aucun souci pour les 150 élèves que je présente chaque année ».
« Tombé » dans l’enseignement de la conduite quand il était tout petit – ses parents avaient une auto-école à Deauville et son frère, Olivier, a repris une activité dans ce domaine en 2011 –,  il a commencé dans le métier en 1996. « Depuis, dit-il, je n’ai arrêté que pour des vacances prises souvent loin car j’aime voyager. Le contact avec les élèves est mon adrénaline quotidienne. Je ne connais rien de plus réjouissant que de m’asseoir à côté de quelqu’un qui n’a jamais touché un volant et qui, une trentaine d’heures plus tard, maîtrise parfaitement son véhicule. En accueillant mes élèves, je ne pense qu’à une chose : offrir des prestations de qualité pour avoir les meilleurs résultats possibles. Avec plus de 85 % de réussite au Code et près de 70 % de réussite à l’épreuve pratique, je crois que la méthodologie que j’ai choisie, même si elle est parfois décriée par des collègues, fait ses preuves. »

Un adepte de la boîte automatique
Mais Valéry Simonet n’a-t-il pas un autre « secret » pour réussir ? « Il faut savoir simplifier la vie des élèves, dit-il encore. Et pour cela, j’ai résolument opté pour la boîte automatique. Si l’on regarde l’évolution du marché automobile, elle est en train de se démocratiser. Certes, la plupart de mes élèves ne conduiront pas des voitures haut de gamme sur lesquelles, aujourd’hui, il n’est plus proposé de boîte manuelle, mais il ne faut pas oublier que toutes les hybrides comme les voitures électriques qui sont, pour une bonne part, les voitures de demain, sont dotées d’une boîte automatique. Je suis étonné de voir avec quelle facilité et quel plaisir mes élèves adoptent ce style de conduite, plus facile, plus décontracté ». Et Valéry d’ajouter : « pour moi qui fais 100 000 kilomètres par an, l’hybride ou peut-être l’hybride rechargeable est une solution parfaitement envisageable et mon prochain véhicule pourrait être une Volkswagen Golf GTE. »
Décidément la génération montante sait s’adapter à son temps et ce n’est pas Annick Loisillon qui travaille seule depuis une quarantaine d’années, avenue du Général de Gaulle à Trouville qui dira le contraire ! La doyenne des monitrices et moniteurs d’auto-écoles du département regarde évoluer la profession non sans réserve, mais avec beaucoup d’indulgence.
« Nécessité fait loi », dit-elle dans un bel éclat de rire. À quelque temps de la retraite, elle confie avoir eu une belle vie et s’en aller sans regret. Ses élèves, en tous les cas, témoignent de sa gentillesse, de sa patience et de ses qualités d’enseignante. Quant à ses collègues, ils sont nombreux à lui tirer leur chapeau.

Virginie et Arthur, le sérieux des « pro », l’âge des « potes »
L’une va partir, les autres arrivent dans le métier. « Un coup de chance, l’occasion à ne pas laisser passer. Bien sûr, avoue Arthur Bionbollilo, nous avons l’impression d’avoir laissé tomber un peu rapidement Joëlle et William Boulen qui nous avaient si bien accueillis dans leur établissement. Et je comprends qu’ils n’aient qu’à moitié apprécié que nous nous soyons installés si près d’eux. En réalité, nous n’avons fait que reprendre Sophie Auto-École, ses locaux à Touques, commune mitoyenne de Trouville, ses derniers élèves et… ses prix, très compétitifs il est vrai ». Tout cela est désormais à mettre au passé et finalement la création d’Arthur Auto-École à Touques, ne bouleverse pas le paysage de la profession dans le Cœur de la Côte fleurie.
« Depuis plusieurs années, nous avions le projet de nous installer à notre compte, explique de son côté Virginie Lechevallier, la compagne d’Arthur. J’ai longtemps été gérante d’une supérette à Caen et n’avais qu’une seule envie : trouver autre chose. Pour sa part, Arthur, diététicien de formation, s’était installé en profession libérale, mais voulait absolument tourner cette page ».
Le décor est planté : le couple qui s’est rencontré, classiquement, en boîte, et qui dit avoir eu d’emblée une vraie complicité décident de travailler ensemble. Dans quel secteur ? L’enseignement de la conduite puisque la profession semble accessible et qu’Arthur est passionné de voiture. En 2014, il passe son Bepecaser, auto et moto. Il est moniteur la semaine dans l’Orne, à Argentan, et on le voit sur les circuits le week-end. Il fait des courses de karting depuis 15 ans et s’est essayé au championnat Mitjet et même en Euro-Racecar. Il obtient un CDI auprès de France Auto-Ecole à Dozulé. Parallèlement, Arthur forme Virginie au monitorat et c’est en candidate libre qu’elle passe son Bepecaser auto. « À Touques, nous avons une clientèle très variée, dit-elle. Ce sont quelques étudiants, des jeunes ruraux qui commencent l’AAC au plus vite et souvent vers 15 ans et demi, des salariés, notamment de la restauration ou encore des personnes âgées pour du perfectionnement. Je suis en permanence au bureau, gère la salle de Code et emmène les élèves aux examens, mais pour l’instant, je ne donne plus de leçons de conduite ». Cela semble effectivement plus sérieux puisqu’elle attend un enfant pour le mois de septembre prochain !

Des débuts encourageants
 « Notre business plan –  les banques sont intraitables –  poursuit Virginie, prévoit une soixantaine d’élèves dès la première année et nous sommes parfaitement « dans les clous ». Notre grande satisfaction, c’est d’avoir eu d’emblée des bons résultats aux épreuves pratiques : 6 élèves sur 7 ont eu leur permis du premier coup. À l’inverse, notre principal problème, c’est d’obtenir des places pour l’ETG comme pour l’examen pratique. Fort heureusement, nous avons été entendus à la DDTM et il a été répondu à nos demandes. » Pour autant, lorsque l’on interroge Virginie et Arthur sur leur vision du métier à dix ans, d’une seule et même voix, en se regardant droit dans les yeux, ils s’exclament « Ça fait peur ». « Cherche-t-on à tuer le métier en autorisant des indépendants, sans locaux, sans salle pour l’étude du Code, à être moniteur ?, s’interroge Arthur. Nous pouvons comprendre que l’apprentissage de l’épreuve théorique se fasse sur Internet et sur ce point d’ailleurs, nous n’avons pris aucun retard puisque nous incitons nos élèves à avoir recours aux cours de Code en ligne et leur proposons un accès à Prépacode. Aller plus loin nous semble en revanche dangereux et les réformes à venir risquent de nous faire bientôt passer, nous qui nous sommes installés il y a six mois, pour des dinosaures, les derniers enseignants à la conduite en chair et en os. Ce serait dommage car ce métier est formidable. » On a (presque) l’impression d’entendre parler un vieux routard de la profession. « Rien ne remplacera ce qui se passe entre l’élève et le moniteur quand ils sont tous les deux en voiture, conclut Arthur. Il y a là une relation à l’autre qui est unique, il s’établit un contact qui a peu d’équivalent ».
Marc Horwitz





FICHES D’IDENTITÉ

France Auto-école
Date de reprise : 2004 (Trouville), Blonville (2007), Pont-l’Évêque (2012) et Dozulé (2014)
Gérante (Trouville) : Joëlle Boulen
Salariés : 8 (6 moniteurs, 2 secrétaires-assistantes)
Formations : A, A2, BSR, B, BA, AAC, conduite supervisée
Véhicules : 6 Citroën Cactus, 4 Yamaha XJ6 600, 1 Yamaha MT-07 700, 1 Yamaha 125, 2 scooters MBK
Tarifs : Forfait 20 heures : 1 300 € (B) et 1 570 € (AAC avec rendez-vous pédagogiques).
Heure de conduite : 50 €

Auto-école Valéry Simonet
Date de création : 1996
Gérant : Valéry Simonet
Agences : 1 à Deauville, 1 à Pont-l’Evêque
Salariés : 3 (2 moniteurs plein-temps, 1 moniteur mi-temps)
Formations : B, BA
Véhicules : 1 Fiat 500, 1 Golf, 1 VW Coccinelle
Tarifs : Forfait 20 heures (+ inscription, stage Code en 3 jours et une présentation à l’ETG, 20 heures de conduite et accompagnement à la 1ère présentation à chacune des épreuves) : 2 330 €.
Heure de conduite : 65 €

Arthur Auto-école
Date de reprise : janvier 2016
Gérants : Virginie Lechevallier et Arthur Bionbollilo
Salariés : 2
Formations : A, A2, A1, B, AAC
Véhicules : 1 Peugeot 208, 2 Kawasaki ER6 650
Tarifs : Forfait 20 heures : 1 200 € (B) et 1 500 € (AAC).
Heure de conduite : 45 €


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