Orléans se donne volontiers l’image d’une ville dynamique. Sa population est plus jeune que la moyenne nationale et les auto-écoles, nombreuses, ont un important potentiel de clientèle. Il y a toujours un lycée, public ou privé, à proximité. Une vie de rêve ?
Située à 120 kilomètres de Paris, Orléans est d’abord la « capitale » de la région Centre-Val de Loire, l’une des plus petites des 13 nouvelles régions. La ville compte 115 000 habitants pour une agglomération, Orléans Agglo, composée de 22 communes, qui en représente 275 000. L’histoire, naturellement, est un facteur d’attractivité dans le développement de la cité. Et lorsque l’on parle d’Orléans, on pense d’abord à Jeanne d’Arc qui reprit la ville aux Anglais en 1429. Représentée par une grande statue équestre sur la place du Martroi, la Pucelle donne lieu à des fêtes johanniques qui chaque année début mai, réunissent les Orléanais, mais aussi un grand nombre de touristes. Enfin, on retrouve la présence de Jeanne dans la cathédrale Sainte-Croix où une série de vitraux raconte, en images, la (courte) vie de la Pucelle, de l’appel de Domrémy à sa condamnation au bûcher.
Orléans, cependant, est avant tout un centre économique d’importance qui bénéficie d’une situation géographique enviable.
La qualité de la formation, un enjeu majeur
Si l’on voulait faire « coller » l’image de la ville à celle d’une auto-école, c’est sans aucun doute vers l’auto-école Saint-Charles que tous les regards se tourneraient. À deux pas d’un établissement scolaire privé sous contrat, mais dans un quartier où il existe une vraie mixité sociale grâce à la présence, rue Alain Savary, de logements sociaux, cette « petite entreprise » est dirigée par Ana Bela Andrade. Enseignante depuis une vingtaine d’années, elle a repris en 2006 l’auto-école dans laquelle elle exerçait depuis 1998. Son équipe compte deux moniteurs et Nadine, la secrétaire. Devant la porte, bon chic, bon genre, trois Mini Countryman (en boîte manuelle à 6 rapports). « C’est un choix marketing, explique d’emblée Ana Bela Andrade. Je suis à côté d’un lycée privé qui est l’un des plus huppés de la région et j’avais besoin de me démarquer ». Visiblement, c’est un pari gagnant et Madame la Directrice n’en est pas peu fière. « Les élèves sont plutôt contents de faire leurs premiers kilomètres au volant d’une voiture qu’ils rêvent de pouvoir acheter un peu plus tard, confie Ana Bela Andrade. Ce n’est pourtant pas l’essentiel. Ce qui compte, c’est la bonne entente dans l’équipe pédagogique et le vrai lien de confiance que l’on crée avec chacun de nos élèves, mais aussi leurs parents. C’est terrible à dire, mais nous devons porter ces jeunes à bout de bras. À quelques rares exceptions près, ils manquent de motivation et c’est à nous de les pousser sans en faire trop sous peine de les décourager ! Au bout du compte, les résultats sont là parce que nous ne les lâchons pas. » Maman à plein temps de deux enfants de 19 et 15 ans et d’une petite Tania de même pas trois ans, Ana Bela Andrade sait de quoi elle parle et son expérience ne semble pas seulement professionnelle. « Nous avons affaire à une génération qui n’a pas toujours le goût de l’effort et pour surmonter cette difficulté, nous avons dû au fil des années adapter notre façon d’enseigner. Nous sommes passés d’une époque où la technique primait à une époque où c’est souvent l’aspect psychologique qui prend le dessus. » Le ton est mi-amusé, mi-sérieux, mais le propos n’est pas sans sous-entendu.
Beaucoup de questions sans réponse
Ana Bela Andrade qui est présidente départementale du syndicat CNPA, aimerait que l’on y pense en haut-lieu quand on parle de réformer l’enseignement de la conduite et de la sécurité routière. La suppression du Bepecaser n’est pas tout.
« Globalement, j’ai l’impression que l’on ne nous écoute pas, dit, avec sa « casquette » de militante syndicale, la directrice de l’auto-école Saint-Charles. Aujourd’hui, c’est la qualité de la formation qui est en jeu. Les nouvelles directives prises par les pouvoirs publics l’ont été sans réelle concertation avec la profession et quand nous montons à Paris pour demander le report de la mise en œuvre de la nouvelle ETG, c’est d’abord parce qu’un bon sens, de réflexion et de concertation auraient permis d’éviter les crispations actuelles ».
Ce qui inquiète le plus Ana Bela Andrade qui se prononce sans ambiguïté pour le « nouveau Code », c’est la volonté de l’administration de se délester de toutes ses obligations de moyens pour les épreuves du permis de conduire et de « passer la main » pour ce qui est un examen national, à des prestataires agréés.
« Beaucoup de questions restent en suspens : quid des tablettes numériques mises à la disposition des candidats, des locaux pour l’examen théorique, des liaisons avec le fichier national du permis de conduire ? », s’interroge Ana Bela Andrade.
Elle voudrait aussi avoir des réponses sur les modalités d’attribution aux auto-écoles des places pour les examens pratiques alors que se met en place la possibilité de se présenter individuellement aux épreuves théoriques moyennant 30 euros. « Les candidats vont être nombreux à y aller même s’ils ne sont pas prêts. Ils vont échouer et renouveler l’expérience autant de fois que nécessaire ou réussir par hasard, ce qui ne résoudra pas le problème de la conduite. Au lieu de se consacrer uniquement à la pratique, il faudra rattraper toutes les carences de l’élève ce qui augmentera sensiblement le nombre d’heures nécessaire pour obtenir le permis, analyse la présidente départementale du CNPA. Aussi sommes-nous résolus à nous battre et à donner à nos élèves un socle théorique solide avant de les présenter à l’ETG, explique encore la présidente départementale du CNPA. Le modèle européen qu’on veut nous imposer ne fonctionne pas : nos collègues belges et anglais en témoignent et ils font aujourd’hui marche arrière. Qu’on nous laisse faire notre métier et enseigner la conduite et la sécurité routière sans quoi le « fameux » continuum éducatif pour lequel les pouvoirs publics plaident, ira droit dans le mur. »
Et quand on aborde la question des IPCSR, Ana Bela Andrade ne mâche pas ses mots : « Nous avons d’excellents rapport avec eux dans le Loiret, mais nous constatons que la formation des nouveaux inspecteurs (les premières promotions issues de la fonction publique ou de La Poste comme le prévoit la loi Macron 1 qui viennent d’arriver sur le terrain), est largement insuffisante ». C’est sans autre commentaire, mais les témoignages concordent : la maîtrise du double pédalage n’est pas simple et il y a eu au moins un incident grave – mais sans conséquence grâce à la présence d’esprit du… candidat – lors d’une épreuve pratique.
La présence d’un enseignant, le secret d’une bonne pédagogie
Installé à Saint-Jean-de-Braye, l’une des communes de l’agglomération d’Orléans, reconnue pour sa vitalité avec ses 150 associations, sa quarantaine de disciplines sportives proposée et ses 5 000 licenciés, Thierry Favre était agent de maîtrise dans la sous-traitance automobile avant sa reconversion en 2003. Il n’a alors qu’une hâte : être indépendant, monter son entreprise. Il réalise son objectif après avoir obtenu son Bepecaser avec la mention 2 roues et au terme de ses 4 800 heures de monitorat qu’il effectue dans le Loiret. « J’ai racheté l’une des trois agences que mettait en vente l’ancien propriétaire, explique-t-il. Elle est très bien placée, en centre-ville et à proximité d’établissements scolaires. Nous avons affaire à une clientèle très diversifiée. Quelques-uns des jeunes que nous accueillons se sont vus attribuer par la municipalité une « bourse au permis » et c’est aussi ce côté social qui m’intéresse ». Thierry Favre qui est entourée de trois monitrices, Cécile, Stéphanie et Charline, parle de son métier avec passion. Il insiste sur la nécessité de bien connaître ses jeunes clients et de leur donner toute leur chance à l’épreuve théorique. « Le Code avec Easyweb, c’est bien. Le Code dans la salle pour se familiariser avec les questions posées et la technique pour y répondre, c’est indispensable, mais rien n’est plus efficace que la pédagogie en face à face et le contrôle immédiat par le moniteur. »
C’est sans doute ce qui peut faire la différence et les résultats de « Thierry Conduite » – plus de 95 % à l’ETG – au cours des premiers mois 2016 prouvent que la méthode ne doit surtout pas être abandonnée à un moment où l’on va autoriser les candidats au permis à préparer seul le Code et à se présenter en individuel à l’épreuve pratique. « Finalement, je ne suis pas si inquiet que cela, assure Thierry Favre. Je ne veux pas croire que les pouvoirs publics ne continuent pas à privilégier les professionnels de la conduite et de la sécurité routière que nous sommes. Dans la réforme, il est prévu un contrôle post-permis. Et que constate-t-on quand nous avons la chance de revoir nos élèves un an après pour un bilan de compétences en conduite dans le cadre des programmes de prévention mis en place par le Code Rousseau pour les assurances ? Qu’ils ont pris de mauvaises habitudes. Cela veut dire que certains d’entre eux sont même devenus dangereux et que dans ce contexte, l’objectif de moins de 2 000 morts sur la route ne pourra pas être atteint à court terme. »
Le constat est sévère, mais c’est bien l’expérience qui parle. À l’auto-éccole « Thierry Conduite » – c’est le nom de l’entreprise que dirige Thierry Favre –, pas question de faire des concessions. « Il nous faut nous acquitter au mieux de notre mission et à mes yeux, elle ne s’arrête pas le jour où l’élève reçoit son permis, insiste Thierry Favre. Ce n’est pas un hasard si nous voulons aller au-delà des prestations classiques en proposant des « voyages-école » à Paris avec passage des places de la Concorde et de l’Étoile ou encore des cours de perfectionnement, des stages post-permis, des stages d’écoconduite pour les entreprises et des stages « perte d’adhérence » avec l’Automobile-club Prévention. »
Enfin, Thierry Favre, qui représente l’Association nationale pour la promotion de l’éducation routière (Anper) dans le département, organise aussi des stages de récupération de points.
« J’ai une vie professionnelle bien remplie et je m’en félicite », dit-il dans un grand éclat de rire.
Lutter contre toute « uberisation » de la profession
Gageons que Joël Fouchard pourrait dire la même chose. Et s’il arrive avec quelques minutes de retard au rendez-vous qu’il nous a fixé, comment lui en vouloir ? Pas facile de se garer au bout de cette rue Eugène Vignat qui ne compte rien moins que trois lycées et dans laquelle passe le tramway ! De plus, à 10 heures du matin, l’auto-école est un hall de gare ! Joël Fouchard a quelque mal à se faire entendre de ses troupes. La salle de Code s’ouvre et se vide d’élèves en formation pour le B96. Elle se remplit à nouveau d’une bande de jeunes qui profitent de leurs vacances pour préparer leur épreuve théorique. Entre temps, le « patron » fait le point avec ses moniteurs, résout un problème de voiture en panne et discute planning avec la secrétaire. « Tout va bien et pourtant, ce n’est pas tous les jours facile », dit-il. Et de rappeler avec cette fois sa casquette de président départemental de l’Unidec que dans le Loiret, en 2015, quatre entreprises ont fermé quand sept ont ouvert. « Nos vrais concurrents, ajoute dans la foulée Joël Fouchard, ce ne sont pas nos collègues de la ville et ses alentours. Ils s’appellent Ornikar ou En voiture Simone et se sont engouffrés dans les failles de la loi Macron 1. Ce ne sont pas des professionnels de la conduite et de la sécurité routière, mais des mercenaires qui nous ont obligés à réagir. Nous sommes résolus à lutter contre toute « uberisation » de notre métier. À l’ECF, nous avons été vite et nous pouvons aujourd’hui proposer à nos élèves l’inscription en ligne, des évaluations pour être sûr d’être prêts le jour de l’épreuve théorique, etc. ». La dématérialisation a pris forme chez Joël Fouchard et ce n’est pas Nathalie Garnier, la conseillère en formation, qui nous démentira. C’est en effet elle qui recontacte les clients qui s’inscrivent en ligne pour planifier les rendez-vous. « Le « gros de notre troupe », ce sont des collégiens et des lycéens, mais comme nous faisons aussi de la formation professionnelle, notre clientèle est plus large que cela, explique Joël Fouchard. Nous avons aussi des personnes en situation de handicap ou des personnes à mobilité réduite pour deux raisons au moins : la première tient au fait que nous avons des formateurs spécialisés, la seconde est que nous sommes l’une des deux auto-écoles du département à pouvoir régulariser les permis. »
Utilisation d’un serious game
L’ECF Joël Fouchard compte huit moniteurs auto et deux moniteurs moto. L’auto-école s’est fait une spécialité des stages pendant les vacances organisés autour du produit ECF FTGA (formation théorique générale appliquée) et permet aux élèves de travailler en pratique ce qu’ils ont vu en théorie. « Nous prenons les élèves par groupe de trois dans un même véhicule et cette formation s’effectue en alternance avec un enseignement individuel. Être passager est toujours instructif et les remarques du moniteur sont partagées par tous. L’expérience nous montre que cette pédagogie est bénéfique le jour de l’épreuve pratique ». Joël Fouchard propose aussi « The Good Drive », le programme pédagogique mis au point par l’ECF en partenariat avec Renault. « Avec ce programme, nous sommes au « top » de la technologie : nos élèves qui passent de plus en plus de temps devant des écrans ne sont pas dépaysés puisqu’ils peuvent accéder aux séquences de conduite à partir de leur smartphone. Comme sur un simulateur, ils peuvent prendre les commandes du véhicule, accélérer, freiner, etc. Nous pensons que cette offre particulièrement innovante et attractive, est un bon moyen de faire baisser le prix du permis en réduisant le nombre de leçons en situation réelle même si passer du virtuel à la « vraie vie » n’est pas toujours simple », conclut Joël Fouchard qui se réjouit d’être ainsi, avec l’ECF, dans l’air du temps.
Marc Horwitz
FICHES D’IDENTITÉ
Auto-école Saint-Charles
Date de reprise : 2006
Gérante : Ana Bela Andrade
Salariés : 4 (3 moniteurs et 1 secrétaire-assistante)
Formations : B, AAC
Véhicules : 3 Mini Countryman
Tarifs : forfait 20 heures : 1 350 A (B), 1 600 A (AAC) et heure de conduite : 45 A
Auto-école Thierry Conduite
Date de reprise : 2006
Gérant : Thierry Favre
Salariés : 4 (3 moniteurs et 1 secrétaire-assistante)
Formations : B, AAC, conduite supervisée
Véhicules : 3 Citroën C3, 1 DS3
Inscription : 133 A (B), 76 A (AAC),
Tarifs : forfait 20 heures : 1 282 A (B), 1 540 A (AAC) et heure de conduite : 46 A
Auto-école ECF Joël Fouchard
Date de création : 1965 (reprise en 1981)
Gérant : Joël Fouchard
Agences : 1 à Orléans et 1 à Neuville-aux-Bois
Salariés : 8 (6 moniteurs et 2 secrétaires-assistantes)
Formations : A1, A2, B, AAC, BE, B96 + régularisation du permis pour les personnes en situation de handicap
Véhicules : 8 Renault Clio, 1 Renault Mégane BVA, 1 Peugeot 5008, 2 Honda CB500, 1 Honda 650, 1 Honda CB 125, 3 cyclomoteurs
Inscription : 300 A (B), 170 A (AAC)
Tarifs : forfait 20 heures : 1 372 A (B), 1 600 A (AAC) et heure de conduite : 45 A