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map Vie des régions — Mars 2016

- Nevers -
Se démarquer pour affronter l’avenir

Peu importe les remous que connait actuellement la profession, les auto-écoles de Nevers refusent de s’apitoyer sur leur sort. Et si l’air du temps n’est guère propice aux grandes manœuvres, elles tentent de consolider leurs certitudes pour aborder le futur plus sereinement.


Située à seulement 15 kilomètres à vol d’oiseau du circuit de Magny-Cours, théâtre du Grand Prix de France de Formule 1 entre 1991 et 2008, Nevers ne peut pas nier une certaine affinité avec l’automobile. D’autant qu’elle accueille aujourd’hui l’Institut supérieur de l’automobile et des transports (ISAT) et l’Institut national de sécurité routière et de recherches (INSERR). C’est avec ce lien fort sur les épaules que les moniteurs d’auto-écoles de la cité ducale essayent de pratiquer leur métier avec efficacité et détermination pour la majorité d’entre eux. Car si la Nièvre ne bénéficie pas d’un attrait particulier aux yeux de beaucoup de Français et que la profession connaît une période de doutes, les gérants nivernais refusent de se laisser abattre. Et lorsque l’on sait que les 2 grands groupes ont déserté la ville (ni ECF, ni CER ne sont présents à Nevers), on ne peut qu’admirer les « irréductibles » qui se chargent encore d’enseigner l’art de la conduite aux jeunes locaux en suivant, au besoin, des méthodes singulières.

Le gage de l’expérience
À écouter les patrons d’auto-écoles neversoises conter l’histoire du métier dans la Nièvre, on comprend que le paysage de la profession a beaucoup changé au fil des ans. Pourtant, si les années passent et que nombre d’établissements trépassent, il en est un qui, fort de son expérience et de son riche catalogue de formations, semble indéboulonnable. Fondé en 1955, la société Paradis formation continue de s’affirmer comme un acteur majeur de l’enseignement de la conduite à Nevers. Chose étonnante cependant, seules 2 agences sont à mettre à l’actif de l’entreprise sexagénaire. « Ce n’est tout simplement pas notre manière de fonctionner, justifie Colette Paradis, gérante de l’auto-école. Certains cherchent à être présents partout, nous préférons nous concentrer sur les structures que nous avons déjà ». Et entre ces deux bureaux, c’est bel et bien le centre de formation accueillant les poids lourds, situé au sud de la ville, sur la rive gauche de la Loire, qui illustre la force de l’établissement. C’est d’ailleurs ici que Colette Paradis, véritable figure locale dans la profession, a reçu La Tribune des Auto-Écoles.

Un engagement de toujours
Si la gérante de l’auto-école qui porte son nom est connue comme le loup blanc à Nevers, c’est parce qu’elle a fait preuve par le passé d’un investissement total dans la défense et l’évolution de la profession. Ancienne secrétaire nationale du CNPA – syndicat dont elle est encore adhérente à ce jour – de 1995 à 2012, Colette Paradis a également été déléguée départementale de l’ANPER. Pour ce dernier organisme, elle a notamment animé pendant 17 ans des stages de récupération de points. « En 2 jours, on expliquait aux gens les raisons des limitations de vitesse par exemple. À la fin du stage, les participants repartaient heureux d’avoir appris des choses, se souvient-elle. Aujourd’hui, ces stages sont moins chers, moins biens et en plus tout le monde s’en fiche ». Une baisse de qualité qui, selon l’ambitieuse dirigeante, l’aurait incité à se départir de cette tâche. Et ce point n’apparait malheureusement pas comme le seul regret d’une époque qui semble révolue. « Dans les années 1970, les auto-écoles fournissaient un travail de bien meilleure qualité. On parle trop rarement de la formation de nos jours, d’autant que l’ouverture trop rapide à la concurrence n’a pas permis à tous de s’adapter à temps », se désole-t-elle avant de rappeler qu’heureusement « il y a toujours des gens qui reconnaissent l’utilité de nos structures ».

Le permis ne fait plus rêver
Néanmoins, cela ne masque pas « le vrai drame de l’auto-école » comme le qualifie Colette Paradis. « On parle souvent du prix du permis mais on oublie souvent de dire aussi que les gens n’ont plus envie de le passer. Certains ont effectivement des problèmes d’argent mais dans des catégories plus aisées, le permis n’attire plus, explique-t-elle. Avant, c’était synonyme de liberté, aujourd’hui, c’est une nécessité avec des contraintes. Du coup, il faut que le permis ne coûte rien et l’État fera des économies si l’on écoute la tendance ».
Pire, selon elle, ce n’est pas seulement l’image du permis qui a évolué mais celle de la voiture en général. « Il y a des jeunes qui ne veulent passer le permis qu’en boîte auto », argue-t-elle pour étayer son propos. Mais qu’importe, Colette Paradis affirme « qu’il y aura toujours des gens qui, s’ils n’ont pas notre formation, n’arriveront jamais à obtenir le permis. Il faut donc garder des structures fortes pour ces personnes ». Quant à la méthode employée pour former ce public, l’important réside dans l’efficacité : « Nous avons notre manière de fonctionner et certains ont une approche différente. Comme je l’ai toujours défendu durant les assemblées du CNPA, il ne sert à rien de critiquer celui qui tente quelque chose d’autre. Cela peut réussir. Nous devons rester unis comme lorsque les temps étaient moins durs ».

Une piste privée comme atout n°1
Parmi les démarches alternatives dont parle la patronne de Paradis formation figure celle de Thierry Chapeau, gérant de l’école de conduite Holidays et affilié à l’UNIDEC. Première différence frappante entre les 2 principales structures de Nevers : le nombre d’agences. En effet, à l’inverse de Colette Paradis, Thierry Chapeau a choisi de racheter bon nombre d’établissements en perdition au fil du temps. Au point d’en comptabiliser 6 aujourd’hui, répartis sur la quasi-totalité de la Nièvre. Mais l’investissement majeur consenti par ce dernier, c’est surtout sa piste privée. Un circuit qu’il a construit de ses propres mains pour s’éviter de débourser « les frais faramineux » qui lui étaient demandés lorsqu’il réclamait un devis. Utilisé dès 91 mais achevé de goudronner l’année suivante, celui-ci sert pour la première phase de l’apprentissage des élèves au permis A et B. Partant du constat « qu’il n’y a rien de plus pénible pour un automobiliste que de suivre une auto-école trop lente ou qui cale à un feu » et que l’énervement provoqué peut « déstabiliser davantage l’élève », le gérant a décidé de ne lancer ses élèves en circulation que « lorsque le maniement du véhicule est maîtrisée, quasi-instinctif ». Et rajoute qu’avec cette méthode, l’accent est plus que jamais mis sur l’autonomie. « Sur notre circuit fermé, le moniteur se place à l’extérieur de la voiture avec une liaison radio, donne ses consignes, observe puis corrige si nécessaire. C’est bénéfique pour l’élève car, quand il travaille son créneau par exemple, il est obligé d’appréhender seul la situation et donc de réagir seul, comme dans la vraie vie de tout conducteur », explique Thierry Chapeau.
Quant au moniteur, « il peut s’occuper de 3 élèves simultanément, ce qui constitue un gain de temps non négligeable. Et le fait d’être hors de l’habitacle permet de voir beaucoup de petits défauts qui passent souvent inaperçus ». Vous l’aurez compris, le patron fait preuve d’une exigence décuplée. « Si le véhicule est parfaitement contrôlé, l’observation de l’environnement devient plus facile car l’élève est moins tendu et sait comment réagir techniquement face à l’imprévu », précise-t-il.

Se préparer à un avenir technologique
La piste de Thierry Chapeau n’est pas pour autant le seul point sur lequel il tâche de se démarquer. Son autre grand chantier, c’est de ne surtout pas manquer sa transition numérique.
« J’ai un site internet, qui est ce qu’il est car je l’ai fait avec mes moyens, mais qui a le mérite d’exister et d’être plutôt bien référencé. Idem pour la page Facebook, indique-t-il. D’ailleurs, certains n’en reviennent pas et se demande comment cela est possible. C’est le fruit de beaucoup de travail, de beaucoup de réflexions. Je fais tout pour m’intéresser à ces questions car c’est important pour demain ». Et son ambition numérique ne s’arrête pas à la simple communication en ligne. Chez Holidays, tout y passe. La façon de gérer l’administratif, la flotte de véhicules, la pédagogie. Tout fini par se teinter de technologie progressivement. Mais, au grand dam du gérant, la modernité ne plaît pas à tout le monde. « À une époque, j’ai fait installer des GPS dans toutes nos voitures et les moniteurs ont pris cela pour du flicage. Certains sont même partis !
Quant aux autres, ils ont fini par se faire à l’idée et reconnaître les avantages de ce dispositif, commente-t-il. Mais que c’est dur à chaque fois de faire accepter la nouveauté ! ». Dernière innovation en date : des tablettes tactiles dans les véhicules pour gérer en temps réel le dossier des apprentis. D’autres viendront par la suite, conformément au désir de celui qui estime « qu’il faut se confronter à la technologie. L’évolution de la voiture va dans ce sens et donc celles de la conduite et du permis aussi. À l’avenir, il faudra avoir ces notions pour être capable de piloter les véhicules de demain et enseigner la conduite ».

Un penchant pour la moto comme moteur
À l’opposé des deux « mastodontes » de Nevers, Romain Tallaud se contente pour le moment de savourer son nouveau statut inauguré en juillet dernier avec l’ouverture de son établissement. Ancien militaire en charge de la formation des nouvelles recrues, ce dernier a été contraint de changer de voie suite à un accident. Et à l’issue de sa réflexion, le désir de continuer dans une voie pédagogique s’est mêlé à son appétence pour les deux-roues. Une passion qui se retrouve jusque dans le nom de son entreprise, l’auto-moto-école Passion. Une dénomination qui, selon l’intéressé, n’est pourtant pas l’une de ses trouvailles. « Je cherchais à me distinguer avec un nom peu commun pour une auto-école et mes proches ont insisté sur ce nom par rapport à ma passion pour la moto. Je n’ai pas accroché tout de suite mais avec le recul, c’est parfait pour ne pas être l’énième « auto-école du rond-point » de France », confie-t-il. Même la décoration rappelle cet amour mécanique par de grandes fresques reprenant les paysages de la célèbre route 66, « un rêve » pour Romain Tallaud. D’abord moniteur au sein d’une auto-école gérée par une personnalité reconnue dans la Nièvre pour la formation moto, il a finalement choisi de créer son propre établissement plutôt que de reprendre celui proposé par son ancien patron aujourd’hui retraité. L’occasion de mettre sa vision du métier en avant au sein d’une structure qu’il veut résolument familiale. « On cherche à mettre tout le monde à l’aise et le tutoiement est presque de rigueur », souligne le jeune entrepreneur. Une atmosphère qui coïncide avec des tarifs abordables qui « attirent même des Parisiens ». Une complicité avec ses élèves qui transparait pendant notre rencontre avec l’arrivée d’un apprenti heureux d’inviter son formateur à une séance moto sur un circuit de la région.

Donner une chance à tout le monde
Un lien essentiel sur lequel insiste le gérant pour détailler sa conception de l’enseignement de la conduite. « On cherche vraiment à donner une méthode, même à ceux en difficulté, explique-t-il. Je suis convaincu que tout le monde peut y arriver, qu’on peut faire d’un âne un cheval de course. Personne n’est bon à rien ». Et pour suivre au plus près l’évolution de la profession et avoir toujours la bonne information à donner à ses clients, Romain Tallaud envisage d’adhérer à un syndicat. « C’est d’autant plus important que nous sommes une petite structure. Il faut se faire connaître pour durer, affirme-t-il avant de reconnaitre que le choix de la fédération n’est pas simple, même si le CNPA apparait comme la plus développée dans la Nièvre ». Quant au futur plus lointain, les deux objectifs principaux sont clairement affichés. « Le projet principal est, à terme, d’avoir une piste privée pour la moto, ce qui constituerait un atout majeur. Et deuxièmement, j’aimerais mettre en place une formation pour handicapés, détaille le dirigeant. Mais cela s’inscrit vraiment dans du très long terme car étant actuellement le seul formateur, c’est tout simplement impossible de mettre ça en place ». Mais si cela devait se réaliser, il sait pertinemment quelle fonction il déciderait d’occuper. « Le rêve serait d’être uniquement en charge de la formation moto pour travailler avec des passionnés. Beaucoup d’élèves quatre-roues veulent juste le permis parce qu’ils en ont besoin et n’éprouve aucun plaisir à se former, regrette-il. Contrairement aux motards ». Comme quoi, peu importe l’expérience, le constat est le même entre les auto-écoles de Nevers sur les élèves d’aujourd’hui et les conducteurs de demain.
BENJAMIN VIDAL





Le déclin démographique n’inquiète pas
Depuis la fin des années 1970, la population de Nevers ne cesse de décroître. De 45 480 habitants en 1975 à 34 841 selon les derniers chiffres de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) datant de 2013, la préfecture de la Nièvre a perdu plus de 10 000 âmes en près de 40 ans.  Néanmoins, cela n’affole pas les auto-écoles de la ville, dont le nombre a cependant diminué significativement depuis 10 ans. D’autant que selon les chiffres, la tranche des 15-29 ans reste relativement stable. Pour Romain Tallaud, le fait que la municipalité se soit battue pour garder des universités et même attirer d’autres étudiants pèse beaucoup dans ce constat. S’il s’accorde également sur certains points, Thierry Chapeau précise tout de même que l’apprentissage de la conduite automobile commence bien avant les études supérieures. « Il faut réussir à « coincer » les jeunes de 15 ans grâce à l’AAC car une fois arrivés à 18 ans, les études en poussent un nombre important à partir de Nevers. Nous devons inciter les familles à inscrire leur enfant le plus tôt possible pour pouvoir nous charger de l’intégralité de leur formation », explique le gérant.





FICHES D’IDENTITÉ

Paradis Formation
Année de création : 1955
Gérant : Colette Paradis
Bureaux : 2
Employés : 20 personnes
Formations : A, B, C, CE, BEA, permis bateau, formation entreprises
Véhicules : 5 Citroën C3, 1 Toyota Yaris hybride, 3 scooters, 3 motos 125 cm3, 2 motos, 5 camions
Tarifs : 41,50 euros l’heure de conduite (permis B), 1 248,50 euros pour le forfait 20 heures (tout inclus)

École de conduite Holidays
Année de création : 1990 (reprise)
Gérant : Thierry Chapeau
Bureaux : 6
Employés : 12 personnes
Formations : A, B, BE, B96, permis bateau
Véhicules : 10 Renault Clio, 2 Citroën C4, 2 Citroën C3, 7 Yamaha XJ6, 6 scooters, 2 motos 125 cm3
Tarifs : 40 euros l’heure de conduite (permis B), 44 euros l’heure de conduite (permis A), 1 079 euros le forfait 20 heures (Code inclus)

Auto-moto-école Passion
Année de création : 2015
Gérant : Romain Tallaud
Bureaux : 1
Employés : 2 personnes
Formations : A, B
Véhicules : 1 Seat Ibiza, 3 Yamaha MT07, 1 scooter, 1 moto 125 cm3
Tarifs : 40 euros l’heure de conduite (permis B), 35 euros l’heure de conduite (permis A), 1 220 euros pour le forfait 20 heures


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