Si les gérants avignonnais ne manquent pas de volonté et ont un certain amour de leur métier, ils se montrent souvent inquiets quant à l’avenir de leur profession.
Une région, Provence Alpes Côte-d’Azur (PACA) à l’extrême-droite et un conseil départemental résolument à droite, mais une mairie de gauche depuis les dernières élections municipales, ce n’est sans doute là que le premier paradoxe d’Avignon. Ville de culture, connue dans le monde entier pour son festival de théâtre, « in » et « off », la Cité des Papes dont le « Pont » a été chanté par tous les écoliers français, a une place à part dans le développement économique français. Si la démographie de la ville « intra-muros », entre les remparts, s’est depuis longtemps stabilisée autour de 95 000 habitants, soit la moitié de la population globale du Grand Avignon, la démographie des première et deuxième couronnes urbaines, elle, connaît une croissance rapide. L’Avignon d’au-delà des murs a même gagné du terrain sur les départements voisins, les Bouches-du-Rhône surtout, mais le Gard ce qui vaut à l’aire avignonnaise de s’étendre sur une seconde région, Languedoc-Roussillon, désormais Midi-Pyrénées Languedoc-Roussillon.
Économiquement, le Grand Avignon reste un territoire assez dynamique avec en particulier une filière agro-alimentaire d’excellence reposant tout à la fois sur les traditions agricoles de la Provence et l’ouverture de structures dédiées à la recherche et l’innovation à l’Université d’Avignon et des Pays du Vaucluse comme au Technopôle Agroparc. Pourtant, Avignon est une ville en crise ce qui oblige les élus locaux à mettre en place une politique vigoureuse contre les inégalités sociales. Les problèmes qu’elles engendrent ne sont pas la moindre préoccupation des auto-écoles qui doivent, elles aussi, les prendre en compte. Malheureusement, elles sont trop souvent peu entendues sur ce point par la Direction départementale des territoires (DDT).
Un enseignement pluridisciplinaire
L’ECF, à Avignon comme dans beaucoup d’autres villes, est une institution. Cet établissement de formation à la conduite a été racheté en 1983 par Gilbert Cassar qui l’a depuis développé. Son savoir-faire est connu puisqu’il possède d’autres ECF dans le sud de la France et que dans la Cité papale notamment, le groupe dont il est le P-dg, a une seconde enseigne avec l’Institut de formation professionnelle. Cet institut prépare aux différents permis de conduire, auto, poids lourds, transports en commun, mais assure aussi des formations à la sécurité routière, au transport des matières dangereuses ou encore la préparation au CACES. C’est également un centre de formation pour les futurs enseignants de la conduite.
« Après une dizaine d’années passées comme assistante de direction dans une auto-école de la région où je suis arrivée par hasard, j’ai souhaité enseigner à mon tour la conduite, raconte Dorcas Strasters, désormais responsable exploitation de l’ECF d’Avignon. Ce fut ma première rencontre avec le groupe de Gilbert Cassar. J’ai travaillé pour lui pendant ma formation et une fois mon Bepecaser obtenu, il m’a définitivement embauché. »
Un public multiculturel
Trois années ont passé. Dorcas Strasters continue à donner des cours de conduite, mais elle s’est vu confier en parallèle la gestion de l’auto-école qui est implantée en plein centre commercial, dans le sud de la ville, à deux pas d’une zone franche et au pied de nombreuses cités. « Nous avons un public multiculturel et ma première préoccupation est de permettre à tous nos élèves de passer leurs examens à leur rythme, explique Dorcas Strasters qui est assistée dans ses tâches quotidiennes de gestion par Valérie Chomat. Ce n’est pas facile et nos résultats à l’épreuve pratique ne sont pas aussi bons que nous le souhaiterions. C’est un constat que je partage avec l’ensemble de l’équipe enseignante qui se mobilise pour les améliorer. En attendant, cela nous pénalise pour ce qui est de l’obtention des places aux examens. »
Une double peine
Du coup, les élèves de l’ECF Avignon sont, en quelque sorte, victimes d’une double peine. D’une part, ils doivent attendre pour passer leur première épreuve pratique et souvent plus longuement encore pour leur deuxième passage. D’autre part, ils rencontrent, pour la plupart, de réelles difficultés d’ordre économique pour régler leurs leçons de conduite. Pour les jeunes qui vivent dans l’environnement immédiat de l’auto-école en effet, passer le permis auto ou moto qui est quelquefois un sésame pour mieux s’insérer socialement, demande des efforts financiers importants. S’ils échouent, ils n’ont pas forcément les moyens de reprendre des leçons de conduite tout de suite. De même, lors de la première présentation, certains ne sont pas prêts à passer l’épreuve pratique. Pour autant, il n’est pas toujours facile d’expliquer à ces jeunes qu’au bout des vingt premières heures de conduite, ils ont toutes les chances de connaître un échec. Aussi, il arrive parfois que pour ne pas entrer en conflit avec l’élève, bien qu’il juge que c’est trop tôt, le moniteur le « confronte » à l’examen pour lui prouver que le professionnel de l’enseignement de la conduite qu’il est, sait de quoi il parle. Hélas. Il a globalement toujours raison et la solution « radicale » apportée sous une certaine forme de contrainte, n’est pas sans conséquence sur le taux global de réussite de l’auto-école. « Malheureusement peu de ces jeunes peuvent bénéficier de la conduite supervisée car il leur est difficile de trouver des accompagnateurs fiables », déplore Dorcas Strasters qui ajoute : « Notre force, c’est de savoir nous remettre en question en permanence avec un mot d’ordre : aider au mieux nos élèves à atteindre l’objectif qu’ils se sont fixés tout en faisant de la sécurité routière une priorité. »
Transmission de savoir
Un objectif que partage Sophie Michel. Installée à deux pas des Halles, elle représente la génération montante des directrices et directeurs d’auto-école. Cette jeune femme de 34 ans a repris une entreprise vieillissante en 2012. Sa propriétaire prenait sa retraite et la clientèle commençait à se faire plus rare.
« Nous avons gardé de bons rapports, explique Sophie Michel, et je dois la remercier de m’avoir beaucoup aidé les premiers mois. C’était une professionnelle attachée à la transmission des savoirs et ce qu’elle a toujours fait avec ses élèves, elle l’a aussi fait avec moi ». Après avoir fait ses premières armes pendant cinq ans à l’auto-école du Soleil, Sophie Michel s’est donc lancée seule dans l’aventure. Petit à petit, la clientèle constituée essentiellement de lycéens et d’étudiants (l’établissement étant situé près de la faculté et de plusieurs lycées) est revenue comme « enchantée » de trouver en face d’elle, une enseignante qui parle le même langage. Un succès dû au travail et à la patience. Toujours est-il que huit mois plus tard, Sophie Michel embauche un moniteur salarié et acquiert une seconde voiture. Elle décide même de s’adjoindre une jeune fille qui prépare son BTS en contrat de professionnalisation pour l’aider dans la gestion du secrétariat.
Savoir s’ouvrir aux autres
On sent chez Sophie Michel une envie de s’ouvrir à l’autre. « Oui, c’est un bonheur de pouvoir aider les jeunes et les moins jeunes. Le permis de conduire, c’est souvent un premier diplôme qui permet de mieux s’intégrer dans la vie active. Avoir le permis de conduire, c’est gagner en autonomie. » C’est pourquoi la jeune chef d’entreprise dispense des formations dans le cadre de Pôle Emploi. C’est aussi pourquoi elle accorde des facilités de paiement à ceux qui le souhaitent, en leur permettant de régler en trois fois sans frais, par exemple. Elle propose également la formation au permis à 1 euro par jour, même si cela pose des problèmes quand une personne abandonne en cours de route, ce qui est heureusement rare. Mais sa flexibilité ne s’arrête pas à l’aspect financier. Sophie s’adapte également en termes de planning. Ainsi, les plages horaires de la salle de Code sont très larges et les élèves y viennent quand ils veulent et aussi souvent et longtemps qu’ils le souhaitent.
« Notre métier est en danger »
Mais si cette jeune gérante se révèle ouverte et dynamique, elle n’en est pas moins inquiète quant à l’avenir de son métier.
« Aujourd’hui, les pouvoirs publics ont tendance à vouloir tout libéraliser et notre profession ne fait pas exception. Les auto-écoles en ligne sont désormais favorisées et les dispositions prises en ce sens par la loi Macron me choquent. Nous avons deux discours antagonistes de la part des pouvoirs publics : d’un côté l’État met en œuvre une politique de sécurité routière draconienne verbalisant les petits excès de vitesse à tour de bras, de l’autre il confie à des moniteurs indépendants l’éducation routière des néophytes qui n’ont pas les mêmes contraintes que nous, n’ont finalement pas d’obligation de résultats puisqu’ils ne présentent pas les élèves aux examens et ne risquent pas ainsi d’être pénalisés pour de mauvais taux de réussite. C’est notre métier, nos entreprises qui sont en danger », s’insurge Sophie Michel qui pense très sérieusement à se syndiquer. « Je ne suis pas contre la concurrence et autour de chez moi, les auto-écoles sont nombreuses. Cela ne me dérange pas même quand elles assurent, comme la dernière arrivée, jouer la carte du low-cost. En revanche, j’ai plus de mal à admettre que l’on puisse encourager le développement des auto-écoles en ligne : elles ne pourront jamais offrir une prestation équivalente aux nôtres. Dire le contraire, c’est tromper les clients et ce n’est pas acceptable. » Si elle ne perd pas son calme, on sent bien sa détermination à se battre.
Une prise en charge personnalisée est essentielle
Se battre, c’est aussi l’état d’esprit de Mohamed Saad, le directeur du CFR d’Avignon. Dessinateur industriel dans une « autre vie », il s’est installé dans le quartier Monclar, sur une avenue très passante, il y a 17 ans.
« Je ne supportais plus mon statut de salarié, j’avais besoin de plus d’indépendance, raconte-t-il. Enseigner la conduite et la sécurité routière en me mettant à mon compte m’est apparu comme une bonne solution et ce métier m’a très vite enthousiasmé. Le contact avec les jeunes est toujours enrichissant et il y a quelque chose de républicain à vouloir leur donner des règles de comportement et de vie. » À 59 ans, Mohamed Saad a vraiment de la vitalité à revendre ! Il travaille avec un moniteur salarié et sa fille, Soumeilla qui assure l’accueil, les inscriptions, mais s’engage aussi auprès de tous ceux qui ont des difficultés pour passer l’épreuve théorique générale. « Elle est totalement impliquée et les accompagne jusqu’à ce qu’ils soient fin prêts, témoigne son père non sans une certaine fierté. Pour moi, elle illustre parfaitement ce que « école » veut dire et dans notre activité, il n’y a pas que le mot « auto » qui doit compter : éducation routière, cela veut dire bien plus que seulement apprendre à conduire. Dans un quartier populaire, défavorisé pour une part et toujours en cours de rénovation comme Monclar, quand on a comme clientèle des jeunes et notamment de jeunes mamans de toutes les nationalités, une prise en charge personnalisée est essentielle. Nous devons nous adapter à chaque élève, prendre en compte sa culture, et tout ce qui peut le toucher dans son vécu personnel. »
Non à la dérégulation !
Syndiqué au CNPA, Mohamed Saada a l’impression que la profession doit être défendue vigoureusement. Elle est en effet attaquée de toute part. « La dérégulation est la pire des choses qui puissent nous arriver. Les formations par Internet n’ont pas beaucoup de sens. À Avignon, Icar Permis – qui a deux voitures et deux enseignants et pas de… locaux –, commence à nous poser des problèmes en pratiquant des prix imbattables. Pas sûr pour autant que les élèves qui y font des heures de conduite avant de revenir vers nous pour passer leur permis après un minimum de leçons y gagnent véritablement. » L’inquiétude de Mohamed Saad est visible. Elle est largement partagée par ses confrères avignonnais qui, s’ils défendent l’auto-école « traditionnelle », sont bien loin d’être des « conservateurs ».
Au contraire.
Marc Horwitz
Fiches d’identité
ECF Avignon
Date de création : 1983
Gérant(e) : Gilbert Cassar (Dorcas Strasters, responsable exploitation)
Bureau : 1
Personnel : 10 personnes
Formations : A, B, BA, AAC, CS, BE, B96, C, CE, D, formation accélérée, centre de formation Bepecaser, récupération de points, sécurité routière en entreprise
Véhicules : 7 Renault Clio (dont 1 BA), 1 Renault Scénic, 2 Hornet 600 et 1500, 2 motos 125 cm3, 2 scooters 50 cm3, 2 porteurs, 1 semi-remorque, etc.
Tarifs : forfait Code +
20 heures : 943 € (B), 1 157 € (AAC) et l’heure de conduite : 39 €
Auto-École Les Halles
Date de création : 2012 (reprise)
Gérante : Sophie Michel
Bureau : 1
Personnel : 3 personnes
Formations : B, AAC, stage de récupération de points
Véhicules : 2 Peugeot 208
Tarifs : forfait 20 heures : 980 € (B), 1 080 € (AAC) et l’heure de conduite : 41 €
CFR Avignon
Date de création :
1er octobre 1998
Gérant : Saad Mohamed
Bureau : 1
Personnel : 3 personnes
Formations : B, AAC, stage de sensibilisation à la sécurité routière
Véhicules : 2 Citroën C3
Tarifs : forfait 20 heures : 980 € (B), 1 170 € (AAC) et l’heure de conduite : 41 €