← Retour à la liste
map Vie des régions — Novembre 2015

- Lille -
Innover pour défendre l’image des auto-écoles

Pour rester, comme leurs élèves, « connectés », les professionnels lillois ont adopté les nouvelles technologies pour communiquer et enseigner. Aujourd’hui, ils s’intéressent aux véhicules électriques, mais avant de « passer à l’acte » et d’en acquérir, il reste quelques obstacles à lever.


De Lille, on connaît d’abord son maire, Martine Aubry, la « Dame des 35 heures » parce que c’est à elle et à Dominique Strauss-Kahn que l’on doit la loi du 19 janvier 2000 relative à la réduction négociée du temps de travail, dite loi « Aubry 2 ». Mais Lille, c’est surtout une ville extrêmement dynamique. Cœur de la Métropole Européenne de Lille qui a vu le jour le 1er janvier 2015 et qui regroupe 85 communes, elle deviendra aussi capitale de la grande région Nord-Picardie qui est programmée pour le début de l’année 2016. La ville pourra alors mieux affirmer sa vocation économique et sociale qui s’inscrit dans l’histoire dans des domaines tels que l’agro-alimentaire (avec ses brasseries), le textile ou la mécanique avec, à quelques kilomètres, des usines automobiles parmi les plus importantes d’Europe. Dans ce contexte, et même si la ville et la région connaissent des problèmes de chômage et de fait, une certaine paupérisation, les auto-écoles travaillent, pour la plupart, de bonnes conditions.

Référent moto
C’est le cas de celle que dirige Hervé Fauquet. Moniteur depuis 1993, il a créé ECF Lille centre, juste en face de la Préfecture du nord, en 1999 après un parcours finalement assez atypique. Originaire de l’île de Ré, en Charente-Maritime, ce passionné de moto qui rêvait d’être champion du monde de motocross, a suivi sa formation à La Rochelle, chez Roger Faugerit, alors référent moto du groupe ECF. Ce premier contact a été déterminant. D’ailleurs aujourd’hui, Hervé Fauquet est l’un des deux référents nationaux « moto » d’ECF. « Avant de m’installer en solo à Lille – nous sommes maintenant dix –, j’ai enseigné au Centre de Formation Moto (CFM) de Bordeaux qui possède un circuit à deux pas de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac. L’éclate totale ! », déclare avec enthousiasme Hervé Fauquet qui pense tout de même que la façon dont il enseignait la conduite de la moto à cette époque est pour le moins dépassée. « Nous formions des pilotes, explique-t-il. Or, nous nous sommes très vite aperçus que c’était plus dangereux pour eux qu’efficace et nous avons dû revoir nos fondamentaux. En 2015, l’importance c’est d’avoir des motards responsables en ville comme sur la route : ils doivent maîtriser leur engin en toutes circonstances et rouler en prenant un minimum de risques. Pour ceux qui veulent se faire plaisir, voire faire de la compétition, il y a des circuits pour cela ! ».
Le ton est posé, l’œil plus bleu encore, les propos mesurés.

Vive le contrôle continu
« Ce qui compte dans notre
métier, c’est de mettre les élèves dans les meilleures conditions possibles pour qu’ils passent leurs examens avec facilité. Nous disposons d’outils technologiques efficaces. Les tablettes embarquées avec la fiche de suivi numérisée et en parallèle une méthodologie pédagogique de haut niveau sont une garantie de réussite. Les élèves doivent avoir accès à toutes les informations concernant leur progression dans la plus grande transparence et nous nous devons aussi de rendre des comptes aux organismes payeurs dans le cadre de la formation professionnelle. »
Là où Hervé Fauquet semble se démarquer nettement, c’est qu’il considère l’examen du permis, tel qu’il existe, « totalement has been. Il faut instaurer un contrôle continu en validant chacune des phases de l’apprentissage. Ce serait plus juste et plus efficace sachant que l’objectif à atteindre dans l’enseignement de la conduite, c’est de permettre aux élèves d’acquérir des automatismes… et les bons ! Ce n’est pas un hasard si, sur la piste de Lesquin sur laquelle nous travaillons, nous proposons à nos élèves, avant de les lancer dans le trafic, des modules de formation. »
Syndicaliste, représentant de l’Union nationale intersyndicale des enseignants de la conduite (Unidec) dans le Nord, Hervé Fauquet se dit agacé par la façon dont on juge globalement les auto-écoles. « Il faut en finir avec le « calibrage » des entreprise sur leur taux de réussite à l’examen pratique et aux tarifs pratiqués, tonne-t-il. On ne grandit pas le métier en se basant sur ces seuls critères. Prenons aussi en compte les engagements éthiques des professionnels, leur rôle social ».

Établir une relation de confiance
N’est-ce pas la « philosophie »
de Chantal Beugin ? Gérante depuis 40 ans de l’entreprise créée en 1937 à Toulouse par son père qui l’a transfèrée à Lille en 1944, elle a une certaine inclination à s’occuper des autres. Elle est l’une des rares auto-écoles de la région à proposer une formation à la conduite pour les handicapés et elle a mis en place des solutions spécifiques – un forfait « Code » sans limite – pour tous ceux qui ont du mal avec la langue française, qu’il s’agisse d’étrangers ou de personnes touchées par l’illettrisme. « Je crains que l’on laisse sur le bord de la route tous ceux qui ont des difficultés avec le français ou avec les nouvelles technologies, que toutes les personnes en situation de handicap soient les grandes oubliées du permis de demain, explique Chantal d’une voix calme dissimulant une réelle émotion. Pour moi, il faut un encadrement humain et même « plus humain »
encore que pour les autres et je m’inquiète du « tout technologique » pour l’examen du Code, par exemple. Qui, dans le futur, pourra assurer leur formation ? Des associations pourront-elles les prendre en charge. » On cachera avec élégance (et une certaine complaisance) son âge, mais Chantal Beugin ne veut pas, ne peut pas s’arrêter. Bon, d’accord à la demande de son mari, elle ne donne plus de leçon de moto, mais on peut la voir encore, tous les jours, avec un élève en auto. « L’équipe tourne et elle s’est nettement rajeunie même si André, moniteur de moto… à la retraite, continue à travailler avec nous comme il le fait depuis 38 ans. Oui, j’aimerais bien que quelqu’un prenne la suite, », confie Chantal avec un clin d’œil complice à Vanessa Lepez. Cette monitrice de la « nouvelle génération » – elle a 28 ans – est salariée depuis 5 ans et assure une partie du secrétariat de l’auto-école. « Je me suis toujours adaptée à mon époque, assure Chantal Beugin. C’est ainsi par exemple que répondant à des demandes de plus en plus nombreuses, nous avons développé les formations accélérées qui sont très prisées des clients. Certains viennent de Paris spécialement pour cela. J’ai aussi tenu à ce que les moniteurs soient équipés de tablettes pour le suivi des élèves. Ces derniers ont, eux, à leur disposition une douzaine d’ordinateurs dans la salle de cours pour l’apprentissage du Code. Ils sont autonomes, peuvent choisir un DVD ou une tablette pour faire des tests. Il existe entre nous une véritable relation de confiance et ça marche ! »
Le café est servi, la parole circule et Chantal Beugin, en pleine réflexion, attaque un nouveau sujet. « Je voudrais me lancer dans la voiture électrique. J’attends encore un peu, mais je vais m’équiper surtout si un constructeur accepte que l’on procède aux adaptations nécessaires à la conduite des personnes handicapées. Nous sommes en centre-ville et je pense que c’est l’avenir ». À quand la borne de chargement dans le grand garage qui jouxte les bureaux de « Pratique » ?

Prendre le virage du permis 3.0
Visiblement, le véhicule électrique est un sujet sensible à Lille. Hervé Fauquet (ECF Centre Lille) en parle lui aussi, espérant que pour régulariser le permis BEA, une formation complémentaire et une attestation du moniteur suffiront comme pour le « 7 h, 125 cm3 » ou l’Attestation de fin de formation initiale, autrement dit qu’il ne sera plus obligatoire de passer devant un inspecteur. Térence Doyelle a la même approche. L’auto-école Colbert qu’il dirige est située dans le quartier de la « Catho », la grande université catholique de Lille. Il a une clientèle plutôt jeune et connectée. « La jeune génération n’a pas autant d’appétence pour l’automobile que le « quadra » que je suis et la voiture électrique peut les séduire par sa conduite sans stress et son confort, » veut bien admettre Térence Doyelle qui ajoute : « Pour moi, ce qui importe aujourd’hui, c’est de prendre le virage du permis de conduire 3.0. » Mais s’y prépare-t-il vraiment, lui qui n’a pas adopté la tablette et préfère encore le papier, le crayon et la gomme pour les comptes rendus de leçons et le suivi des élèves ? « C’est anecdotique, se défend-il. J’aime le papier et puis on avance à vitesse grand V grâce à Morgane Leclercq-Habriqui qui assure le secrétariat. Elle nous a créés une page Facebook et n’est pas la dernière à s’impatienter dans l’attente du nouveau logiciel de gestion des plannings d’ENPC. Il faut vivre avec Internet et la tendance est à l’accélération du temps. » « La profession change, constate encore Térence Doyelle, et je pense que pour suivre son évolution, il n’est plus possible de travailler tout seul dans son coin. C’est aussi pourquoi je suis syndiqué au CNPA et que, sans être véritablement militant, je participe aux réunions. La défense du métier passe par des rencontres avec les collègues et si elles ne bougent pas les auto-écoles ne pourront pas venir se plaindre… Après ».
Pour Térence Doyelle qui est comme obsédé pas la réussite de ses élèves – « je suis plus stressé qu’eux le jour de l’examen pratique » –, former des bons conducteurs, ce n’est pas seulement les former à la conduite. Pour lui qui est un « fou » de voiture et qui pilote encore en rallye, cela passe aussi par leur donner des notions, simples, de mécanique : qu’est-ce qu’une vidange, à quoi servent les plaquettes de freins, comment changer une roue ? C’est aussi leur apprendre ce qu’il faut faire en cas d’accident, que l’on soit victime ou témoin. Mais était-il nécessaire de doter l’auto-école Colbert d’un simulateur de conduite ?
« Il m’a fallu deux ans pour être convaincu que c’était vraiment efficace, confie Térence Doyelle. Mais je n’ai plus aucun doute quand je vois la facilité avec laquelle les élèves prennent le volant et s’insèrent dans le trafic urbain après avoir travaillé sur simulateur. Pour une école de centre-ville, c’est un outil pédagogique formidable : concentrés sur ce qu’ils font, les élèves acquièrent plus rapidement le B.A.BA de la conduite. » Et Térence Doyelle de conclure, d’insister sur la nécessité de suivre les conducteur tout au long de leur vie et des propositions que fait l’école Colbert à ses clients. « Je crois dur comme fer que l’on peut améliorer la sécurité routière en permettant à des conducteurs, même chevronnés, de suivre dans le cadre de la formation professionnelle notamment, des cours de perfectionnement. Il n’est pas inutile non plus de les initier, comme nous le faisons, à l’écoconduite. C’est dans l’air du temps et c’est surtout une « bonne » façon de se comporter au volant. » Les pouvoirs publics qui entendent et même cherchent à promouvoir ce discours responsable, apprécieront.
Marc Horwitz





Une monitrice exemplaire
Ancienne élève de l’auto-école « Pratique », Béatrice Mairet, 48 ans, a passé son diplôme de monitrice en 1997 à Montpellier et après avoir travaillé dans le sud, est revenue à Lille en 1998. En août de cette année-là, alors qu’elle sort d’une période difficile sur le plan personnel, Chantal Beugin l’embauche bien qu’elle n’ait pas vraiment besoin de renforcer son équipe. « Mais c’est comme çà. Chez moi, tout se fait au feeling ! », dit-elle. En 2011, Béatrice est victime d’une grave maladie et doit subir une amputation tibiale. Fort heureusement, elle sera (remarquablement) appareillée. « Dix-huit mois d’arrêt, témoigne-t-elle et à aucun moment, Chantal ne m’a laissée tomber. J’avais bien des interrogations sur l’avenir et un jour, avec son petit sourire habituel, elle m’a dit simplement qu’elle allait acquérir un véhicule spécialement équipé et que je pourrais ainsi continuer à être monitrice. J’ai voulu refuser, mais c’était impossible et en mai 2012, j’ai repris les leçons à bord d’une Renault Modus boîte automatique ». Béatrice s’est spécialisée dans l’apprentissage de la conduite aux handicapés et plusieurs d’entre eux ont pu ainsi passer leur permis au cours des dernières années. Le bouche-à-oreille fonctionne bien et la clientèle, élargie aux personnes qui souhaitent apprendre sur un véhicule à boîte
automatique, s’est développée.

Un engagement social
Béatrice ne se contente d’être monitrice à l’école « Pratique ». Elle intervient au Centre Espoir, un Centre de rééducation et de réadaptation fonctionnelles spécialisées, où elle travaille dans une équipe pluridisciplinaire, qui comprend des ergothérapeutes, un médecin neuro-psychiatre, un médecin orthophoniste, un médecin rééducateur, mais également des coaches sportifs et des kinésithérapeutes pour permettre à des personnes victimes notamment d’un accident de la route, de régulariser un permis déjà  acquis et retrouver ainsi une certaine mobilité. Grâce à du mécénat et des subventions publiques, le centre a pu acquérir un Renault Kangoo qui a été aménagé pour que même les tétraplégiques puissent conduire. « J’ai cinq à six élèves de tous les âges, le plus jeune ayant 22 ans et pense que la réadaptation sociale et fonctionnelle à la conduite, quand elle est possible, permet à la personne en situation de handicap de ne pas se sentir exclue », explique Béatrice Mairet qui, à la demande des familles le plus souvent, a la redoutable tâche de démontrer à des patients qu’ils sont inaptes. « Rien de plus difficile, dit-elle, mais quelle satisfaction de voir mes élèves réussir leur permis. Je suis heureuse de les voir s’en sortir même si souvent je n’ai plus jamais de leurs nouvelles ».
« Ce qui est certain, c’est que cette activité a donné un autre sens à ma vie », conclut Béatrice.





Fiches d’identité


Auto-École « Pratique »
Date de création : 1937 (à Toulouse), 1944 (à Lille)
Gérant(e) : Chantal Beugin (depuis 1976)
Bureau : 1
Personnel : 9
Formations proposées : A, B (boîte manuelle et boîte
automatique), AAC, formation accélérée, perfectionnement
et Handi-conduite + moto et remorque
Véhicules : 5 Renault Clio, 1 Renault Modus (BA), 3 Kawasaki 650, 1 Yamaha 125, 1 Scooter Piaggio 125, 2 Piaggio 50
Tarifs : Forfait 21 heures : 1 225,55 € (B avec Code et présentation aux examens théorique et pratique) ou 1 325,55 € en formation accélérée ; 1 400,55 € (AAC avec 2 rendez-vous pédagogiques et présentation aux examens théorique et pratique), heure de conduite : 42 €

Auto-École « Agence ECF Lille Centre »
Date de création : 1999
Gérant(e) : Hervé Fauquet
Bureau : 1
Personnel : 8
Formations proposées : B, AAC, formation accélérée, perfectionnement et BA + moto
Véhicules : 6 Renault Clio + 3 Honda Hornet 600, 2 Honda 500 CB, 1 Honda 125 MSX, 2 Honda PCX
Tarifs : Forfait 20 heures : 825 € (B) ou 1 227 € (B avec Code et présentation aux examens théorique et pratique) ; 1 350 € (AAC avec rendez-vous pédagogiques). Heure de conduite : 44 €

Auto-École Colbert
Date de création : 1993 (par M. et Mme Bassée)
Gérant(e) : Térence Doyelle (depuis 1999)
Bureau : 1
Personnel : 8
Formations proposées : B, AAC, formation accélérée,
perfectionnement et BA + moto et remorque
Véhicules : 5 Peugeot 208, 1 Peugeot RCZ, 1 Porsche Cayenne TD, 3 Kawasaki ER6, 2 scooters Peugeot Ludix 50, 1 scooter Yamaha 125
Inscription : 400 € (B et AAC), 100 € (2 roues)
Tarifs : Forfait 20 heures : 800 € et heure de conduite : 41 €


Dans le même thème

Gard - Des structures hors des grands réseaux gérées par des professionnels combatifs
D’un côté du Rhône, on trouve le département du Gard en Occitanie et de l’autre côté du fleuve, le département des Bouches-du-Rhône en Région Sud-Provence-Alpes-Côte-d’Azur. Quelle que soit la rive, rencontre avec des écoles de conduite qui veulent vivre sans rejoindre les grands réseaux nationaux et qui se battent pour faire au mieux leur métier.
La Rochelle : Des enseignants engagés face à des jeunes peu motivés
À La Rochelle, les jeunes de 15 à 25 ans constituent la tranche d'âge de la population la plus importante. Cette clientèle potentielle ne fait pourtant plus du permis de conduire une priorité. Cela inquiète les responsables des écoles de conduite qui sont aussi freinés dans leur volonté de développement par un nombre de places d’examen insuffisant.
Canada : Rencontre avec Thomas Spiegler, enseignant de la conduite à Montréal
L’homme est sacrément sympathique ! Thomas Spiegler est un des doyens des enseignants de la conduite, une profession qu’il exerce depuis une cinquantaine d’années. Anglophone, il parle un français impeccable ce qui, à Montréal, la capitale économique de la Belle Province, le Québec, est un atout.