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map Vie des régions — Août 2015

- Saint-Quentin -
Des professionnels fortement impliqués

Les professionnels de l’enseignement de la conduite regardent l’avenir avec une certaine dose d’optimisme. Cela ne les empêche pas de se poser des questions sur les réformes qu’engagent les pouvoirs publics.


Capitale économique du département, la ville dont l’un des « bienfaiteurs » n’est autre que Maurice-Quentin de La Tour (1704-1788), peintre et portraitiste de Voltaire ou de Louis XV, ne manque pas de dynamisme.

Sortir du lot à tout prix !
À Saint-Quentin, la concurrence sur le marché de l’enseignement de la conduite est sévère et pour essayer de « sortir du lot »,  il faut proposer à la clientèle des offres différenciées ou particulièrement attractives. C’est cette dernière option qu’ont choisie Guillaume et Nicolas Wryk en implantant rue du Président John Kennedy une première enseigne de « Permis pas cher ».
« Notre projet a été très bien accueilli à la mairie, explique Nicolas Wryk. Elle nous a donnés des pistes pour trouver notre local, nous a aidés pour l’aménagement extérieur et nous a même accordé une subvention pour notre équipement. »
L’ouverture du bureau de Saint-Quentin s’inscrit dans la stratégie qu’ont développée, depuis Lille et sur toute la région Nord, mais également en banlieue parisienne ou à Rouen, les deux frères persuadés que la philosophie low-cost  avait tout à fait sa place sur le marché de l’apprentissage de la conduite. « Dans notre forfait 20 heures pour le permis B, disent-ils, tout est compris : les frais de dossier et l’inscription, une garantie financière, la formation code avec cours et tests illimités en agence, carte à puce et boîtier, la formation à la conduite, 20 heures en solo, mais également trois mois d’accès au code en ligne et sur un téléphone portable. Nous offrons une présentation illimitée et gratuite tant à l’examen du code qu’à celui de la conduite. » Tout cela est séduisant et depuis la rentrée 2014, le bureau de Saint-Quentin connaît une belle croissance. « Nous avons naturellement profité de la médiatisation de Permis pas cher dont le concept a fait l’objet d’une émission de 30 minutes sur TF1 en juin 2014 et qui nous a valu de passer sur BFM ou encore dans Le Monde, explique Guillaume Wryk. Nos premiers clients, pour une grande partie, ont été des jeunes futurs conducteurs aussi motivés que leurs parents pour un apprentissage anticipé de la conduite, mais nos résultats ont aussi été un bon moyen de promotion. Pour ce qui est du début de l’année 2015, nous n’avons eu qu’un seul échec à l’examen du Code sur 25 candidats présentés et nous enregistrons, lors de la première présentation, deux tiers de réussite à l’examen de conduite. »

Pour l’institution d’un continuum éducatif
La stratégie mise en place par Manuel De Carvalho est autre et bien plus ancienne. Au travers de ses deux sites de l’EFCT Formation, en centre-ville et à Rouvroy, face à la porte principale de MBK, dans la ZI Rouvroy Morcourt où il dispose d’une piste privée, mais aussi au travers de son appartenance au réseau A créé à l’initiative de l’AFTRAL, il propose un ensemble très complet de prestations s’adressant tout à la fois au grand public et aux professionnels. C’est Émilie Marecat qui nous détaille le projet d’entreprise mis en œuvre et dont elle est, avec ses deux collègues, Maria-Alice et Harmony, la « cheville ouvrière ».
« Notre entreprise, explique-t-elle, prépare à tous les permis et présente environ 300 postulants au permis B par an et 140 au permis C et CE. Autour de Manuel De Carvalho qui a créé la société en 1993, chacun connaît le rôle qu’il a à jouer, à commencer par les deux coordonnateurs pédagogiques, Bruno Cornu et Jean-Marie Dorcimon. Pour ma part, je peux aussi présider des sessions de récupération de points organisées, dans nos locaux, par l’Association nationale pour la promotion de l’éducation routière (ANPER). J’ai suivi une formation pour cela et cela me paraît important car c’est aussi une bonne façon de ne pas être déconnecté de ce qui se passe « vraiment » sur la route en entendant les différents témoignages et expériences de chacun. » L’enthousiasme, l’implication des secrétaires et des formateurs font plaisir à voir.
« Je suis parfaitement secondé, confirme avec le sourire Manuel De Carvalho. C’est important car cela me permet de m’impliquer autrement dans la défense de la sécurité routière et même de la profession. Nous faisons des interventions dans les entreprises pour prévenir le risque routier et je suis le dossier « réformes » de près. Dans les propositions faites, il y a de bonnes choses. L’avènement du numérique change tout dans la société comme dans l’approche que nous devons avoir de l’enseignement de la conduite. C’est un apport important, mais le « tout numérique » serait antagoniste avec les objectifs recherchés, en termes de sécurité routière par exemple. Pour moi, il ne faut pas remettre en cause le forfait 20 heures car, là encore, ce serait contre-productif. Ces 20 heures sont un garde-fou : entre se sentir prêt à passer l’examen de conduite et être prêt à le passer, il y a un monde ! Les professionnels sont plus aptes que le candidat à juger du moment où, effectivement, il peut se présenter avec les meilleures chances de réussir. » De retour du Congrès du CNPA-ER à Reims, Manuel De Carvalho soutient les dernières suggestions du Conseil national de la sécurité routière (CNSR). S’il pense qu’allonger la durée de formation à la conduite n’est pas forcément pertinent, en revanche,  il se prononce en faveur de nouveaux modules consacrés à une meilleure connaissance des situations à risques (alcool, drogue, vitesse). Il est aussi résolument pour la mise en place du « permis probatoire ». « Cela, au fond, rejoint les rendez-vous pédagogiques qui existent dans le cadre de l’AAC. L’institution d’un continuum éducatif ne peut être qu’une bonne chose et revoir nos élèves après une année de conduite pour les évaluer, échanger des expériences, va dans le bon sens pour abaisser sensiblement la mortalité des 18-24 ans. Le principal, bien entendu, est financier, mais je suis persuadé que le surcoût intégré dès l’inscription serait minime. »
« Et puis, conclut, Manuel De Carvalho, c’est également une façon d’obliger les professionnels à rester en éveil et à s’intéresser véritablement à leur cœur de métier, l’enseignement de la conduite et des risques qu’elle engendre. C’est l’avenir de la profession. »

Des jeunes à la tête d’entreprises en mouvement
L’avenir de la profession ? Cette question est au cœur des préoccupations de deux jeunes professionnels, Florent Bodaf de l’Auto-école Bertelli et Bertrand Buis de l’Auto-école Dachery. Le premier a 33 ans et est associé à Walter Bertelli dont il s’apprête à prendre la succession.
« J’étais l’un de ses moniteurs et quand il m’a proposé de m’associer avec lui, je n’ai pas hésité, explique Florent Bodaf. L’entreprise qui a plus d’une trentaine années, est située en centre-ville, sur une grande artère commerçante et même si le bureau est peu visible, elle est très connue. »
Avec l’un des meilleurs taux de réussite aux examens de conduite de Saint-Quentin, l’Auto-école Bertelli n’a pas besoin de beaucoup de publicité pour tourner. « À mon sens, nous avons deux points forts, explique Florent Bodaf. Nous pratiquons une politique de prix très compétitifs et nous mettons l’accent sur le relationnel. Les jeunes qui viennent nous voir, sont très motivés, qu’ils souhaitent passer un permis 2 roues ou leur permis B et nous voyons arriver chez nous des parents avec des garçons… et des filles de 15 ans qui veulent se lancer au plus tôt dans la conduite accompagnée. Une excellente chose ! ».
Florent souligne que les dernières réformes ne lui font pas peur, qu’Internet, les tablettes et plus généralement le numérique font aujourd’hui partie du quotidien de ses élèves et qu’il faut par conséquent s’adapter à son temps. « Pour moi ce qui compte, c’est de pouvoir dialoguer et expliquer, expliquer encore comment prévenir au mieux le risque routier. Ne parlons plus seulement tarif et « business » comme on peut le faire chez quelques concurrents, cela ne m’intéresse pas, s’irrite-t-il. Parlons formation initiale, contrôle des connaissances, prévention. C’est en ce sens que la loi visant à introduire une formation pratique aux gestes de premiers secours dans la préparation du permis de conduire me paraît être un pas en avant ». Le (petit) coup de gueule est passé et a visiblement impressionné les nombreuses personnes présentes.
« Désolé, dit avec un grand sourire Florent Bodaf, ceux qui sont juste passés pour un café vont être déçus, la machine est en panne. »

La conduite automobile, une passion que l’on peut transmettre
L’ambiance est moins agitée à l’auto-école Dachery située dans le quartier Saint-Martin, calme et (légèrement) décentralisé. C’est l’un des trois bureaux que gère Bertrand Buis, 37 ans, qui est aussi installé à Ribemont et Origny. « J’ai succédé à mon oncle, René Boddechon, en 2004. Il travaille toujours avec moi et cette auto-école est une véritable histoire de famille, dit Bertrand Buis. J’ai envie de dire que comme Astérix, je suis tombé dedans à sa naissance… ou presque. La conduite, les sports mécaniques sont une passion que je partage maintenant avec mes enfants de 7 et 11 ans qui font déjà du kart électrique. » Très attentif à tout ce qui touche la profession, Bertrand Buis s’interroge sur les conséquences que pourrait avoir in fine la « loi Macron ». Visiblement, il attend que les députés qui auront à se prononcer en dernier ressort, ne mettent pas son entreprise en danger. « L’ouverture à la concurrence est sans doute une bonne chose et c’est à nous, à moi, de réagir et de continuer à être concurrentiel, explique Bertrand Buis. L’externalisation du passage du Code de la route ne pose pas de problème, mais il en est différemment de la suppression du forfait 20 heures qui, pour le coup, pourrait mettre en péril l’équilibre financier des auto-écoles. » Il ne voit pourtant pas l’avenir en noir. Mieux, il lui semble que le fait de se voir confier aujourd’hui des jeunes « en perdition » par l’Epide, l’établissement public d’insertion, est plus que positif. « Il faut les prendre en main et être un peu plus vigilants qu’avec les autres élèves, note Bertrand Buis. Si le fait de passer leur permis leur donne une chance de plus pour se réinsérer dans la vie, de trouver un emploi, je serai assez fier ! »
Et Bertrand Buis d’ajouter : « Il m’arrive d’être confronté à des problèmes sociaux difficiles. Que faire avec ce jeune qui, condamné pour conduite en état d’alcoolémie, a perdu son permis et qui, à la première leçon, est si alcoolisé qu’il n’est pas question de le laisser conduire ? Heureusement que nous devons apprendre à nos élèves à maîtriser les nouvelles technologies, le limiteur-régulateur de vitesse par exemple… et que j’ai pu lui faire comprendre que souffler dans l’éthylotest avant de démarrer était aussi essentiel que de vérifier les niveaux avant de prendre le route pour un long trajet ! ». Au-delà de l’anecdote, c’est bien le rôle social que jouent les moniteurs d’auto-école qui est mis en exergue. Ils n’y sont pas toujours préparés et pour le tenir avec une certaine efficacité, doivent faire preuve d’imagination.
Marc Horwitz


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