Lenteur, hésitations, placements approximatifs, les conducteurs âgés laissent parfois à penser qu’ils représentent à eux seuls toute l’insécurité routière. Qu’en est-il réellement ? Quelles sont les scénarii types d’accidents chez les plus de 65 ans ? Quels exercices mettre en place pour ce public en école de conduite ?Avant de se lancer dans la formation à destination d'un public senior, autant maîtriser les caractéristiques de la sinistralité de cette classe d’âge. Les personnes âgées ne sont pas les plus impliquées dans les accidents routiers, mais du fait de leur fragilité, elles sont les plus vulnérables.
La représentation la plus couramment répandue des accidents de piétons est celle d’un enfant fauché à la sortie d’une école. Erreur. En effet, les plus de 65 ans représentent à eux seuls plus de la moitié des tués chez les piétons (51,4 % en 2006 contre 4,3 % pour les 0 à 14 ans). Un passage pour piétons est vraiment une protection illusoire d’autant que la durée moyenne des feux rouge pour les véhicules (40 secondes) laissent souvent insuffisamment de temps au senior pour parcourir les 15 mètres de certaines chaussées en toute sécurité. Les instructions interministérielles relatives à la signalisation routière énoncent que les piétons peuvent traverser en sécurité à l’allure d’un mètre par seconde ce qui, pour des personnes ayant des difficultés motrices peut s’apparenter à de la course…
Dans ces conditions, les personnes âgées sont souvent heurtées en milieu ou fin de traversée et majoritairement quand elles traversent de gauche à droite par rapport au sens de la circulation. Alors que pour les autres tranches d’âges, c’est le contraire. La part des accidents sur passages pour piétons est en augmentation d’année en année, ce qui laisse supposer un faible respect de ce type d’usager par les conducteurs ainsi qu’une faible répression de ce type d’infraction. Seuls, 3 068 conducteurs se sont vus retirer quatre points sur leur permis en 2006 pour avoir refusé la priorité à des piétons régulièrement engagés(4).
DES DIFFICULTÉS POUR GÉRER LES INTERSECTIONSLes conducteurs âgés sont impliqués dans des accidents très différents des plus jeunes. Leur bête noire, comme le montre bien le graphique n°1 extrait d’une étude d’Hélène Fontaine sur ce sujet(5) : la gestion des intersections.
Ce qui semble manquer dans ces situations de traversées d’intersection, c’est plus du temps que de la connaissance. Les personnes âgées sont en général respectueuses des règles. Elles compensent les difficultés routières par une exposition différente de celle des plus jeunes en circulant rarement de nuit, lors des grands départs ou encore dans des conditions météorologiques dégradées. Mais, quand il faut apprécier très rapidement la possibilité ou non de s’insérer dans le trafic à un carrefour, la charge mentale peut devenir alors trop importante et les stratégies de compensation mises en œuvre par ailleurs inopérantes.
Les problèmes sont multiples (voir graphique n°2)(6). Par exemple, on peut voir sans détecter. Madame L., 76 ans, citée dans les travaux d’Hélène Fontaine en est un bon exemple : « Je me suis arrêtée au stop, puis ne voyant pas de voiture arriver, j’ai redémarré. Quand j’ai aperçu la voiture venant de ma gauche, il était trop tard. ». La pression mise par les autres usagers peut être également fatale : Madame T., 80 ans, impliquée dans un accident déclare : « J’ai pris peur suite aux coups de klaxon de la voiture qui se trouvait derrière moi et c’est la raison pour laquelle je me suis engagée précipitamment dans l’intersection » . Le décryptage de la spécificité des défaillances spécifiques aux personnes âgées par rapport aux conducteurs plus jeunes ouvre de larges opportunités de formation.
QUELQUES IDÉES D’EXERCICES À PROPOSER EN ÉCOLE DE CONDUITELes exercices proposés en école de conduite peuvent porter sur une claire identification de ces spécificités par les conducteurs eux-mêmes. L’enseignant à tout intérêt à ne pas mettre en cause les compétences acquises antérieurement qui, ne semblent être les facteurs déterminants de la production des accidents chez les seniors. Contrairement à une idée reçue, les personnes âgées présentent un pourcentage de défaillances liées à l’exécution de la tâche de conduite moins important que pour les plus jeunes. Expérience aidant, ils sont même nettement meilleurs dans le pronostic que les autres.
ENGAGER LA DISCUSSION…L’animation d’une séance de sécurité routière dédiée aux seniors peut se préparer et se co-animer avec un professionnel de la santé (médecin généraliste). On peut notamment faire remplir à chaque participant une grille indiquant le nom des médicaments pris, la date de début du traitement et leurs effets sur la conduite. Cette grille est ensuite transmise de façon anonyme au médecin avant son intervention de manière à ce qu’il puisse donner des conseils relatifs aux effets de ces produits sur la conduite. On abordera également les nouveaux pictogrammes (niveau 1, 2 et 3 de dangerosité pour la conduite) apposés sur les boîtes de médicaments et l’on suggérera que les patients âgés sollicitent des précisions de la part de leur médecin lors des prescriptions.
On distribuera au spécialiste de santé ainsi qu’aux participants la liste des incapacités physiques incompatibles avec le maintien du permis de conduire. Base de discussion pour le professionnel(7). On demandera aux participants d’énoncer les difficultés qu’ils ont eu en qualité de piéton pour traverser les chaussées.
ET PASSER À LA PRATIQUEPuis, à proximité de l’école de conduite, l’enseignant expliquera à la hauteur d’un feu tricolore – dont il aura au préalable chronométré la durée –, les particularités de la sinistralité des piétons âgés dans cette configuration, ainsi que les moyens à mettre en œuvre pour éviter l’accident en deuxième partie de traversée à savoir : attendre un cycle complet du feu rouge voitures pour entamer la traversée, surtout si l’on éprouve des difficultés motrices. Le formateur peut appuyer ses explications sur les instructions interministérielles de 2002 relatives à la signalisation, 6e partie(8). Les participants doivent découvrir les nécessités d’un arbitrage entre un temps d’attente supportable pour les automobilistes et le temps nécessaire à la traversée des piétons.
En salle, on demandera ensuite aux participants de lister les situations de conduite dans lesquelles ils ont éprouvé des difficultés. Puis, de tenter d’expliquer les raisons de ces gênes. Ce travail collectif permettra au formateur de présenter ensuite les particularités des accidents des plus de 65 ans.
À l’aide d’une carte routière détaillée, les participants prépareront ensuite en sous-groupe de deux personnes un trajet d’une durée totale d’une heure. L’enseignant demandera à chaque participant d’effectuer une manœuvre et si possible de la commenter. Le « débriefing » se fera individuellement. Puis, l’enseignant se livrera à une synthèse.
En salle, le formateur sélectionnera les panneaux les plus récents et en donnera la définition. Il n’y a pas lieu de s’étendre sur cette dernière partie dans la mesure où la connaissance de la signalisation n’est pas vraiment en cause dans les accidents de seniors. Mais cette attente forte du public doit tout de même être satisfaite. Un documentation peut être remise en fin de formation comme celle relative aux panneaux(9) ou aux sens giratoires(10). Enfin, on notera l’excellent « livret scolaire »(11), guide pour la formation de groupe pour conducteurs âgés, réalisé par les Canadiens dont une grande partie est exploitable par les enseignants de la conduite français.
Jean-Claude Huant
(1) Source INSEE/ONISR
(2) « Viellissement de la population et sécurité routière : connaissances actuelles, recherches en cours et pistes d’actions », par Hélène Fontaine. Revue RTS (Recherche Transport Sécurité).
(3) « Faits et chiffres 2007, Statistiques du Transport en France », URF (Union routière de France).
(4)http ://www.interieur.gouv.fr/misill/sections/a_la_une/statistiques/securite_routiere/permis-points/bilan-2006/view
(5) « Âge des conducteurs de voiture et accidents de la route. Quels risques pour les seniors ? », par Hélène Fontaine. Revue RTS (Recherche Transport Sécurité).
(6) « Les erreurs des conducteurs âgés », par Pierre Van Eslande. Revue RTS (Recherche Transport Sécurité).
(7) Arrêté du 7 mai 1997 fixant la liste des incapacités physiques incompatibles avec l’obtention ou le maintien du permis de conduire.
(8) http ://www.securiteroutiere.equipement.gouv.fr/infos-ref/route/signalisation/l-instruction-interministerielle-sur-la-signalisat.html
(9)http ://www.securite-routiere.gouv.fr/ressources/documentation/depliants-route.html
(10) http ://www.preventionroutiere.asso.fr/depliants.aspx
(11)http ://www.mto.gov.on.ca/french/dandv/driver/senior/senior.htm#5
LES SENIORS EN CHIFFRES
Ensemble de la population métropolitaine : 61 538 226(1)
Population métropolitaine des plus de 65 ans au 1er janvier 2007 : 10 111 093
Taux de détention du permis de conduire : 59 % chez les 65 à 74 ans(2)
Kilométrage moyen annuel en augmentation : 10 100 en 2000 contre 8 900 en 1990
Kilométrage moyen annuel pour l’ensemble des conducteurs de VL : 13 100(3)
De plus en plus nombreux sur les routes : en 2020, les ménages dont le chef sera âgé de 75 ans et plus généreront 9 % de la circulation.
Tués de la circulation de plus de 65 ans en 2006 : 901 (Soit 89 tués par million de cette tranche d’âge)
Tués de la circulation chez les 18-24 ans en 2006 : 1 037 (Soit 189 tués par million de cette tranche d’âge)
Des seniors très vulnérables : le taux de gravité (nombre de tués pour cent victimes) chez les plus de 65 ans est 9,73 contre 4,41 pour l’ensemble de la population.