De l’exploitant le plus en vue d’Amiens au dernier exploitant installé dans la campagne environnante, en passant par le responsable syndical du CNPA, la Somme semble être un département serein. Reportage. Ça bourdonne ! Les élèves arrivent à la file pour le cours de Code, d’autres attendent le début de leur heure de conduite. Derrière le bureau, cinq moniteurs récupèrent les dossiers et consultent le planning en plaisantant. Dans cette ambiance de ruche, Jacques Rousselle court, dépose des plots en plastique au fond de la salle de Code, rend une clé de voiture, houspille ceux qui tardent à partir… Bref, il gère. À 55 ans, il est à la tête de la plus imposante des auto-écoles d’Amiens. Un établissement qui emploie dix salariés et enregistre plus d’un millier d’inscriptions annuelles. « C’est mon père, Roland, qui a créé l’auto-école il y a une trentaine d’années, raconte Jacques Rousselle. Il était militaire à la retraite, a décidé de passer son Capec à 45 ans, puis s’est installé. Il a commencé seul, ma mère était au bureau. » L’affaire a rapidement pris de l’ampleur. Située en plein centre-ville d’Amiens, elle est proche de plusieurs lycées et des facultés. Mais cela ne suffit pas à justifier son succès : aux alentours, quatre auto-écoles, plus récentes, défendent leur part du gâteau. Pour Jacques Rousselle, l’explication de cette prouesse est simple. « Le travail est sérieux, affirme-t-il. Mes parents étaient très impliqués. En trente ans, ils ont pris deux jours de vacances. Quant à moi, j’ai toujours travaillé avec eux et j’ai conservé leur rigueur. »
UNE AUTO-ÉCOLE BIEN INSTALLÉELe passage de relais s’est déroulé, il y a neuf ans, sans heurt, mais avec quelques changements : la mise en place de l’informatique, un déménagement, un accueil rajeuni… Et l’affaire a continué à progresser. Jacques Rousselle, passionné de moto a naturellement mis l’accent sur les formations deux-roues. L’actualité du marché, soudainement favorable, a fait le reste. « C’est un phénomène de mode, analyse le gérant. Avant, nous avions plus de jeunes. Maintenant, les élèves ont plutôt entre 35 et 40 ans, ils ont une vie de famille, un travail, ils s’offrent la moto pour se faire plaisir. » Sa présence dans les compétitions d’Enduro joue certainement en sa faveur, le bouche à oreille étant très efficace dans le milieu. Lui, d’ailleurs, se cantonne à l’enseignement du deux-roues depuis deux ans. « En voiture, les élèves préfèrent des moniteurs plus jeunes », justifie-t-il. Dans son domaine de prédilection – mais aussi le plus rentable pour l’auto-école car il permet de prendre trois élèves par leçon, Jacques Rousselle a investi. Il y a trois ans, il a acheté et équipé une piste à la sortie d’Amiens. Un argument de poids pour décider les élèves qui viennent se renseigner. Mais avant la moto, c’est bel et bien par le scooter qu’il accroche les élèves. Et, contrairement à de nombreux enseignants, le BSR lui plaît. « Je trouve que la formation est pas mal, indique-t-il. Mais je ne prends que deux élèves par leçon, sinon, je me fais trop de frayeurs. Ces élèves sont attentifs et sympathiques. Ils enregistrent à une vitesse folle. » S’il envisage cette formation avec sérieux, l’enseignement automobile n’est pas traité avec moins de professionnalisme. Ici, les élèves réalisent leurs premières leçons avec un même moniteur. Passé les premières étapes, ils découvrent d’autres enseignants, d’autres méthodes, d’autres exigences. Et pour harmoniser les prestations, des réunions sont régulièrement organisées avec les moniteurs pour faire le point. Une astuce pour lutter contre le phénomène d’usine et maintenir la qualité de la formation.
UNE AUTRE EN PLEINE INSTALLATIONLoin de ces préoccupations de structure géante, Victor Poulet vient d’ouvrir son centre de formation à Hornoy-le-Bourg. Dans ce village situé à 39 km d’Amiens, cet exploitant souhaite proposer l’enseignement de la conduite dans cet espace rural. Il a de la chance : aucun centre de formation moto n’existe à 15 km alentour. « Également passionné de moto, Victor Poulet a déjà dirigé une auto-école à Camon, entre 1992 et 1999. Auparavant, il avait travaillé dans la restauration, puis dans le service de coursier, à Paris. La campagne lui manquait, il a choisi de se rapprocher de sa région d’origine. Ici, il compte développer un enseignement différent, basé sur la sensibilisation aux risques. La réussite semble possible : en trois mois, il a déjà enregistré 35 inscriptions et embauché une secrétaire pour tenir le bureau. Pour développer son auto-école, Victor Poulet se donne des moyens. Pour commencer, il a trouvé une piste à quelques minutes de son auto-école, au beau milieu des champs, mais à deux pas de l’autoroute et en bordure d’une nationale très passante. Ensuite, il compte sur le bouche-à-oreille. Un vecteur de communication accéléré par son activité en compétition. Avec un collègue amiénois, il fait partie du groupe Kawasaki et s’apprête à participer à la Horney Cup. Pour que ses élèves puissent à leur tour éprouver le frisson du circuit, il propose d’ores et déjà des prestations originales. Ainsi, il offre la possibilité aux motards des environs de participer à un stage post-permis à Croix-en-Thernoy. « Ils sont destinés à apprendre aux élèves à être plus sûrs sur la route, indique-t-il. Ils seront répartis en trois groupes : les filles, qui évolueront avec la championne Fabienne Migout, les garçons et les propriétaires de moto rétro. Le stage se passe sur une journée. Il regroupe 50 élèves et plusieurs formateurs aidés de caméras embarquées, pour pouvoir montrer aux élèves leurs défauts de conduite. » Grâce à ces services, il espère rapidement pouvoir réaliser 80 % de son activité en moto. Pour y parvenir, il compte également sur le BSR, même si, d’après lui, les cinq heures de formation prévues par la loi ne suffisent pas. Enfin, il attend beaucoup de sa clientèle féminine. « Les filles se mettent de plus en plus au deux-roues, je trouve ça bien, dit-il. C’est une clientèle à laquelle il faut s’adapter. Il s’agit d’être plus attentif et plus réceptif aux demandes. Mais c’est une clientèle très agréable. » La preuve que son état d’esprit plaît aux femmes ? Le jour de l’interview, les deux élèves en leçon sur la piste étaient… des filles !
UN ÉTABLISSEMENT TOURNÉ VERS LA PRÉVENTIONDe retour à Amiens, restait à rencontrer Lionel Chatelin, le deuxième acteur incontournable de l’enseignement de la conduite dans le département. Depuis 1985, il exploite un établissement à la limite Nord d’Amiens. Auparavant, il a été moniteur pendant une dizaine d’années, dans la région. « C’était une époque où il y avait un peu de chômage, se souvient-il. J’avais le choix entre une réduction d’horaire, et donc de salaire, ou l’installation à mon compte. » Il trouve alors une affaire à reprendre dans ce quartier populaire, proche du centre-ville et de la future faculté, mais aussi des cités sensibles de la périphérie. L’auto-école n’a pas très bonne réputation, l’ambiance y est conviviale, peut-être un peu trop. « Le démarrage a été très difficile, raconte-t-il. Les élèves n’avaient de respect pour rien. Il a fallu recadrer, imposer nos méthodes de travail, tirer la formation vers le haut. Mais quand on parle de programme de formation et de sérieux, les gens adhèrent. Les étudiants ont été très réceptifs à ce changement. » Au début, Lionel Chatelin est seul et propose uniquement la formation automobile. Rapidement, son épouse le rejoint afin de s’occuper (bénévolement) du secrétariat. Pour répondre à la demande, ils décident de proposer les formations moto et d’embaucher un moniteur spécialiste du deux-roues. Plus récemment, leur fille, titulaire du Bepecaser, a rejoint l’équipe. Et l’auto-école forme désormais au permis E(b). Au final, grâce à sa réputation, l’établissement a du succès, les inscriptions pourraient être encore plus nombreuse. Mais les Chatelin ne désirent plus développer leur entreprise. « On ne veut pas travailler plus, affirme Lionel Chatelin. À l’heure actuelle, il y aurait du travail pour deux personnes supplémentaires. Mais je ne veux pas payer plus de charges. »
UNE ADHÉSION À L’ANPER ET AU CNPA, POUR NE PAS ÊTRE SEULSi l’auto-école Chatelin est une entreprise familiale comme beaucoup d’autres, elle se différencie cependant par son engagement pour la sécurité routière : depuis toujours, Lionel Chatelin adhère à l’Anper. Il en est d’ailleurs le délégué départemental depuis plusieurs années. « Au départ, explique-t-il, je voulais me rendre compte du niveau de l’auto-école. J’avais peur de me trouver vite dépassé, d’être isolé et de perdre l’habitude de me remettre en question. » Cette adhésion présente un double bénéfice : en interne, elle permet d’améliorer régulièrement la formation des moniteurs et, en externe, elle offre à l’entreprise de nouveaux débouchés. Ainsi, c’est par le biais de l’Anper que l’auto-école Chatelin a pu participer au dispositif post-permis, via le pacte auto jeune de la Maaf. C’est également avec elle que Lionel Chatelin intervient régulièrement en milieu scolaire, pour l’ASSR et le BSR. Enfin, c’est encore avec l’Anper qu’il monte actuellement une opération avec des CFA (centres de formation pour les apprentis), pour promouvoir la conduite accompagnée. « Nous voulons donner plus d’aura à l’AAC, explique Lionel Chatelin. Nous allons proposer à des apprentis de suivre cette formation avec leur patron. » En plus de son engagement associatif, Lionel Chatelin assume la présidence départementale du CNPA. Un engagement syndical qui illustre sa volonté de rassemblement. « Plus on est nombreux, plus on est entendus, dit-il. J’aimerais que le CNPA soit plus fort et que la profession se rende compte de l’intérêt de se regrouper. » D’après lui, cette alliance permettrait notamment d’être plus crédible face aux pouvoirs publics. Et, à l’échelle locale, de faire front commun contre l’administration ou contre les inspecteurs, eux-mêmes très syndiqués. « On nous dit que nous n’avons pas un bon niveau de formation, moi je dis que nous n’avons pas toujours un bon niveau d’examen. Les inspecteurs nous parlent comme à des petits garçons alors qu’ils ne gardent souvent pas leur place. Au cours des examens, nous avons des élèves ballottés, avec des inspecteurs complètement silencieux ou, au contraire, excessivement bavards. Ce ne sont pas des conditions d’évaluation optimales. Et pourtant, lors des discussions avec la préfecture, il semble que seules les auto-écoles doivent être remises en question. »
MISER SUR LE CONTINUUM ÉDUCATIFCe n’est pas sa seule revendication. Lionel Chatelin milite pour une évolution de la pratique des auto-écoles. Il fustige la guerre des prix, qui entraîne des tarifs « en dessous de tout ». Il s’agace des résultats différés, qui engendrent « régulièrement des surprises ». Il se dit déçu par le permis à 1 euro par jour, qui a « carrément raté sa cible ». N’allez pas croire pour autant que ce gérant expérimenté est râleur et blasé. C’est tout le contraire : par-dessus tout, Lionel Chatelin souhaite faire évoluer la formation dans le bon sens. Sa marotte ? Le continuum éducatif, qui, d’après lui, devrait être complété. « L’APER, l’ASSR, le BSR, c’est bien. Pour l’AAC, j’ajouterais une formation des accompagnateurs, car bien souvent, ils font ce qu’ils peuvent et ce n’est pas à la hauteur de ce que l’on pourrait souhaiter. Et, après le permis, c’est le grand vide. Il faut faire passer aux jeunes le message que leur permis est fragile. Pour tout cela, il y a des possibilités et des outils. Il suffit de se donner les moyens de les appliquer. » Un message directement destiné au nouveau gouvernement.
Cécile Rudloff
CARTES D’IDENTITÉ
Rousselle Auto-moto écoleGérant : Jacques Rousselle
Formations proposées : A, B, E(b), BSR
Inscriptions : environ 500 en A, 500 en B, 90 en BSR
Masse salariale : neuf moniteurs, une secrétaire
Véhicules : huit 207, une 307, neuf ER5, deux scooters
Tarifs : 799,50 €le forfait 20 heures, 31 € l’heure de conduite supplémentaire
Centre de formation moto VictorGérant : Victor Poulet
Formations proposées : A, B, AAC, BSR
Masse salariale : une secrétaire
Inscriptions : 35 en trois mois
Véhicules : une C3, trois Kawasaki ER6, trois Ludix
Tarifs : 890 € le forfait 20 heures, 35 € l’heure supplémentaire
Auto-école ChatelinGérant : Lionel Chatelin
Formations proposées : A, B, AAC, E(b), BSR
Inscriptions : environ 150 en B, 60 en A
Masse salariale : deux moniteurs
Véhicules : trois Clio et un Scénic, trois Kawasaki 500, une Honda 125, trois cyclos
Tarifs : 735 € le forfait 20 heures, 33 € l’heure supplémentaire