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map Vie des régions — Mai 2015

- Montpellier -
Se développer malgré la crise

Une perte de chiffre d’affaires, une concurrence qui s’accroît, la révolution numérique qui se profile… Les auto-écoles de Montpellier sont en pleine phase de transition.


Montpellier ne sera plus une capitale locale. Mi-avril, on apprenait que l’actuelle préfecture de l’Hérault  sera supplantée par Toulouse en tant que chef-lieu de la future région Languedoc-Roussillon Midi-Pyrénées. Une bataille de perdue sur le front de l’hégémonie régionale… Mais, à l’instar de la ville rose, Montpellier a de nombreux atouts à faire valoir. Les locaux se targuent d’avoir une ville « jeune, dynamique et ambitieuse ». Si l’ambition se mesure au nombre de ses chantiers, on peut effectivement en conclure que Montpellier est de cette graine-là, tant les travaux de réaménagement urbain, notamment pour développer le tramway, sont nombreux. En tout, ce sont quatre lignes de tram’ qui desservent aujourd’hui les quatre coins de la commune, avec un centre-ville rendu agréable par la quasi-absence de voitures. Le paradis des touristes, mais pas forcément des automobilistes.

60 créations d’entreprises
À l’automne 2014, Montpellier a connu des inondations impressionnantes lorsque le Lez, un fleuve capricieux, a débordé de son lit. Et si la ville, qui en a connu d’autres, s’est rapidement remise de ces intempéries, ce sont aujourd’hui les auto-écoles montpelliéraines qui ont – un peu – la tête sous l’eau. Rendez-vous compte : une soixantaine d’écoles de conduite ont été créées en trois ans. À voir ce chiffre, on pourrait se dire que c’est une preuve supplémentaire de la jeunesse et du dynamisme montpelliérains. D’autant qu’avec 70 000 étudiants, Montpellier est la deuxième ville française après Poitiers qui en compte le plus, si on les rapporte au nombre d’habitants (260 000 intra-muros).
Mais si le nombre d’entreprises explose, les élèves ne sont pas plus nombreux qu’avant. « Je n’ai jamais vu un gâteau aussi divisé, se lamente Gilles Cabrol, gérant de l’auto-école FPCR. Dans le quartier Antigone, au centre de Montpellier, il y a maintenant 5 auto-écoles, contre 2 seulement auparavant. J’ai moi-même l’occasion de visiter des locaux en tant que représentant de l’UNIC, pour des demandes d’agrément. Les entrepreneurs répondent à toutes les demandes, leurs établissements sont propres. Seulement nous sommes beaucoup trop. J’en viendrais presque à plaider pour un numerus clausus. »
Les gérants d’auto-écoles sont libres d’ouvrir un établissement où ils le souhaitent, du moment qu’ils répondent à certains critères administratifs. Depuis quelques années, le Bepecaser n’est plus nécessaire pour ouvrir une structure. Et aux yeux de Gilles Cabrol, c’est le début d’une déréglementation.
« Ça nous a tués, tranche-t-il. Aujourd’hui n’importe qui peut ouvrir une auto-école, du moment qu’il a un certain niveau d’études et la capacité de gestion. »

Mouton noir
Olivier Planton, gérant de l’auto-école Easy Permis, pourrait presque prendre ces critiques pour lui. Mais il les prend avec philosophie, se qualifiant lui-même ironiquement de « mouton noir » de la profession. Diplômé d’une école de commerce, il n’a en revanche pas son diplôme d’enseignant. « Mon métier, c’est de gérer l’entreprise, tenir le bureau, faire en sorte d’être innovant, clame-t-il. Et mes moniteurs s’occupent très bien de la pédagogie et de l’enseignement. J’ai le goût de l’entreprenariat. J’ai récemment ouvert un quatrième bureau,  mes plannings sont pleins, je n’ai pas trop à me plaindre. »
Si son modèle économique n’a rien à voir avec celui d’Ornikar, dont il ne partage pas les principes, Olivier Planton aime se parer de modernité. À titre d’exemple, ses plannings sont gérés en ligne, via une plateforme mise en place par la société Driv’Up. Les élèves peuvent ainsi planifier leurs leçons de conduite depuis chez eux. Un gain de temps et d’argent extrêmement précieux. « Le dimanche, quand j’ai quatre élèves qui ont pris quatre heures chacun, j’ai gagné ma journée tout en restant chez moi, se félicite le jeune gérant montpelliérain. Je ne réinvente pas le métier avec ce système. J’utilise simplement les outils à ma disposition. Certaines auto-écoles prennent leurs rendez-vous au crayon. Vraiment, je ne sais pas comment elles font. »
Quand on demande à un de ses élèves, qui attend d’entrer dans la salle de Code, s’il serait toujours prêt à venir à l’auto-école le jour où le permis en ligne émergera, il répond du tac-au-tac.
« Oui, c’est important de venir, notamment pour le Code et le contact humain. » Jean-Louis Bouscaren, mastodonte de l’auto-école à Montpellier et président du syndicat UNIDEC au niveau national, abonde dans le même sens sur ce point. « On nous parle de mesurer les habiletés pratiques par Internet, notamment avec l’heure d’évaluation en ligne. Mais on ne sait pas qui se cache derrière l’ordinateur », prévient-il.

Baisse d’activité
Le dirigeant de l’ECF Bouscaren en convient : « oui, le permis est cher… pour celui qui le paye ! » Mais à ses yeux, les auto-écoles ne sont pas encore au juste prix. « Le seul moyen de baisser le coût du permis à qualité égale, c’est de baisser nos charges, qui s’élèvent à plus de 50 % ! L’heure de conduite est environ à 35 euros hors taxes. Je ne vois pas comment un portail Internet ferait baisser le prix du permis, vu que l’on rajoute un intermédiaire qui ponctionne lui-même une commission. Ou alors en sacrifiant la recette TVA, puisque les auto-entrepreneurs ne la payent pas… » Son jeune confrère, Olivier Planton, confirme. « Les tarifs pratiqués par Ornikar sont un prix d’appel, on le sait. Moi, je réfléchis plutôt en termes de prix d’entrée/prix de sortie. 700 euros c’est le prix d’entrée, ce n’est pas cher. Mais quelles garanties a l’élève sur le prix de sortie, la note totale en fin de formation ? »
Accuser Ornikar de tous les maux de la profession semble néanmoins un peu facile, sachant qu’ils n’ont même pas encore obtenu leur agrément, et les gérants montpelliérains ne le savent que trop bien. Ils savent aussi que les auto-écoles n’ont pas attendu le modèle « tout en ligne » pour casser les prix, quitte à se mettre en banqueroute. À Nîmes, où Jean-Louis Bouscaren possède un bureau, il a été obligé de faire un gros sacrifice sur le prix de l’heure de conduite, parce que la concurrence pratiquait des tarifs en-dessous du marché. « Je n’ai pas eu le choix, et ce pour deux raisons. D’une part parce qu’à Nîmes, la clientèle est moins aisée qu’à Montpellier. Et d’autre part parce qu’une auto-école a sorti une formule à 600 euros avec les 20 heures et le Code… Du coup, j’ai passé l’heure de conduite en-deçà des 40 euros. »
Si certains ont tendance à dire que le permis ne souffre pas de la crise, dans le sens où les jeunes ont toujours besoin de le passer, les auto-écoles montpelliéraines ne sont pas de cet avis. « Avant, les jeunes venaient dès 18 ans à l’auto-école, se rappelle Gilles Cabrol. Maintenant j’ai l’impression que ce n’est plus du tout une priorité pour eux. On les récupère, mais plusieurs années plus tard. Et on a quand même perdu 25 % d’inscriptions en deux ans. » Autrement dit, le permis de conduire ne serait plus aussi incontournable… Et vue l’incertitude qui accompagne le futur visage de la profession avec une éventuelle déréglementation, peut-être que  les jeunes patientent, en attendant qu’un nouveau modèle d’auto-école sorte de terre. « J’espère qu’ils attendent, sourit Gilles Cabrol, cela voudrait dire qu’on aura beaucoup d’inscriptions quand la réforme sera entérinée. »
En attendant, le gérant à l’accent chantant fait des économies sur tout ce qu’il peut. « Je suis passé de 13 à 10 salariés, j’ai fermé un bureau, je n’augmente plus mes tarifs mais je fais attention à toutes mes dépenses. J’ai même recommencé à donner des leçons pour compenser les départs », souffle-t-il. Il souhaiterait pouvoir se diversifier, notamment en proposant des formations professionnelles. Mais il faut du temps pour s’implanter. « C’est un secteur intéressant et rentable, résume le gérant de l’auto-école FCPR. Ce qu’il faut, c’est montrer qu’on peut apporter une vraie plus-value, du professionnalisme. » Olivier Planton souligne pour sa part que « pour se diversifier, il faut faire du volume ». Autrement dit, pas un business à petite échelle.

Bouscaren, le « dinosaure »
À Montpellier, le « spécialiste » de la formation professionnelle est sans conteste Jean-Louis Bouscaren. Il fait un peu office de « dinosaure » dans la région, son établissement ayant été fondé en 1960 par son père ! S’il continue, bien-sûr, à faire du permis B comme toute auto-école qui se respecte, il reconnaît cependant que ce n’est pas la majeure partie de son activité. « Sur un chiffre d’affaires annuel de 5,5 millions d’euros, les trois quarts sont réalisés grâce à la formation professionnelle », détaille-t-il. Cela comprend les stages en entreprises, mais aussi le groupe-lourd, les transports en commun, la formation taxi… Par un travail de longue haleine et une très forte implantation locale, l’ECF Bouscaren a tissé des partenariats et obtenu des contrats. Et cela la rend un peu moins tributaire des aléas du permis B.
Pour ce faire, elle soigne sa communication, quitte parfois à créer le buzz (voir encadré p. 29). L’auto-école a notamment été sponsor maillot du Montpellier Hérault Sport Club (MHSC), club de football de la ville, à l’occasion d’un match de Coupe de la Ligue. « Certains joueurs portaient même ce maillot, à l’effigie de l’auto-école, sur les vignettes autocollantes Panini que collectionnent les enfants », se félicite Jean-Louis Bourscaren, lui-même passionné de ce sport et ami de Louis Nicollin, célèbre et fantasque président du MHSC.
Alors qu’il s’apprête, d’ici un an ou deux, à prendre sa retraite et passer la main à ses enfants, Jean-Louis Bouscaren mesure le chemin parcouru par la profession… et ne voudrait pas qu’elle fasse machine arrière. « L’obligation d’avoir un local date de 1970, rappelle-t-il. Avant cela, je me souviens que toutes les auto-écoles allaient aux points d’arrivée des bus scolaires à Montpellier. En 1991, la superficie du local est passée à 25 m². Ce ne serait pas une évolution de revenir là-dessus. »
Comment satisfaire aux besoins de modernisation sans transiger sur l’essentiel ? C’est bien l’enjeu de la réforme. « L’important, c’est que le niveau de l’examen ne baisse pas, insiste Gilles Cabrol. À partir de là, les jeunes auront toujours besoin de nous pour passer leur permis de conduire. » La perspective de voir deux modèles émerger, l’apprentissage en auto-école et l’apprentissage « libre », n’effraie pas outre-mesure le gérant de l’auto-école FPCR. « La condition, c’est que les heures en auto-école soient valorisées. Je préfère vendre dix heures de conduite à 65 euros qu’un forfait au rabais. »

Labellisation et taux de réussite
Pour démontrer leur savoir-faire et le valoriser, on parle de labellisation des écoles de conduite. Jean-Louis Bouscaren y est très favorable. « La démarche qualité, c’est la vraie modernisation », argumente-t-il. Certains craignent qu’elles discriminent les petites structures vis-à-vis des plus grandes. Mais le président de l’UNIDEC rétorque. « Ce n’est pas une distinction entre le gros et le petit, mais entre celui qui s’engage dans une démarche pédagogique et celui qui ne le fait pas. »
Certains sites Internet, pour distinguer les auto-écoles, ont cru bon de mettre en avant le taux de réussite avant qu’un jour, peut-être, son affichage devienne obligatoire. Sur son bureau, Olivier Planton a disposé des cartes de visite du site vroom-vroom.fr, l’un des premiers à avoir publié les taux de réussite. Le dirigeant d’Easy Permis leur fait un peu de « pub » gracieusement. « J’aime bien le concept, notamment le fait que les avis et commentaires des élèves sur les auto-écoles soient vérifiés », explique-t-il, tout en ajoutant un bémol. « Le taux de réussite est trompeur, et je ne suis pas sûr d’avoir les meilleurs moniteurs dans les agences où j’ai les meilleurs résultats. Cela dépend beaucoup du quartier et de la population. » Des propos appuyés par Gilles Cabrol.
« Si on regarde les classements en fonction des taux de réussite, ce ne sont presque jamais les quartiers populaires qui arrivent dans les premiers, parce que les élèves prennent moins d’heures », estime-t-il. Finalement, les taux de réussite deviennent discriminatoires non pas pour les auto-écoles, mais pour les jeunes !
Mais alors, quel critère doit faire la différence ? « La qualité de service », scande Olivier Planton. Il insiste pour que les voitures soient toujours propres, tout comme les tenues vestimentaires de ses enseignants. Il a d’ailleurs songé à leur acheter des polos à l’effigie de l’entreprise, afin de leur faire adopter un esprit « corporate ». Et pour s’assurer de cette qualité, il les paye plutôt bien, avec notamment des primes de « réussite ». Tout comme Jean-Louis Bouscaren et Gilles Cabrol, qui proposent des salaires « au-dessus de la moyenne ». Parce que le permis a un prix, et la qualité aussi. Qui oserait dire le contraire ?
Lucas Lallemand





Publicité « osée » : Jean-Louis Bouscaren ne regrette rien
« Peu importe la manière dont on parle de toi, l’essentiel c’est qu’on en parle. » L’adage est bien connu, et Jean-Louis Bouscaren, dirigeant de l’ECF Montpellier, a eu l’occasion de tester sa vérité récemment. Une polémique a émaillé l’une des affiches publicitaires pour son auto-école. Une jeune femme, en tenue légère, fait du stop sur le bord de la route, assise sur une valise. Avec un slogan qui détonne. « Vous pourriez la prendre pour 1 euro par jour. » Taxée de sexiste, cette pub fut immédiatement dénoncée, début 2014, par une association féministe, qui décidait alors de porter plainte. Le jury de déontologie publicitaire a même demandé que la pub soit retirée. Pourtant, un peu plus d’un an après, Jean-Louis Bouscaren ne regrette rien. « C’était un clin d’œil, et on a d’ailleurs conçu la même avec un homme. On s’est amusé à faire cette affiche, et on a parlé de nous dans toute la France. » Olivier Planton, son collègue et concurrent, gérant d’Easy Permis, prend sa défense. « J’avais trouvé ça plutôt drôle, et je pense que ça a marqué les esprits. » En tout cas, il y a longtemps que le permis à 1 euro par jour n’avait pas connu une telle publicité !





Fiches d’identité
Auto-école Bouscaren
Année de création : 1960.
Gérant : Jean-Louis Bouscaren.
Bureaux : 5.
Employés : 75.
Véhicules : 50 Renault Clio, 14 poids lourds, 4 bus, 6 motos et 3 cyclos.
Formations : B, A, AM, C, bateau, boîte automatique, formation handicapés, formation taxi, formation professionnelle, stages de récupération de points, transport de voyageurs, Bepecaser, formation d’exploitant.
Inscriptions : 1 000 permis B, 600 poids-lourds et 130 deux-roues en 2014.
Tarifs : 38 euros l’heure de conduite à Nîmes, 44 euros à Montpellier.

Easy Permis
Année de création : 2011.
Gérant : Olivier Planton.
Bureaux : 4.
Employés : 12.
Véhicules : 4 Peugeot 208,
3 motos CB 650F Honda, une 125 et 2 scooters.
Formations : permis A, A1, A2, AM, B.
Inscriptions : 600 environ en 2014.
Tarifs : 870 euros les 25 heures (sans le Code) ; 45 euros l’heure de conduite.

Auto-école FPCR
Année de création : 2004.
Gérant : Gilles Cabrol.
Bureaux : 4.
Employés : 10.
Véhicules : Volkswagen Polo ; Peugeot 208.
Formations : permis A, A1, A2, AM, B.
Inscriptions : 600 à l’année, tous permis confondus.
Tarifs : 1 149 euros le forfait 20 heures ; 49 euros l’heure de conduite.


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