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map Vie des régions — Avril 2015

- Saint-Dizier -
La passion du métier plus forte que les réformes

Dans un département où passer son permis dans des délais raisonnables n’est pas un problème, la concurrence entre les auto-écoles est d’une grande loyauté et si l’on s’interroge sur l’avenir, c’est sans véritable inquiétude.


Avec une population de 25 526 habitants – près de 45 000 pour les 39 communes qui  composent l’agglomération–, Saint-Dizier est la plus importante ville de Haute-Marne et la 5e ville de la région Champagne-Ardenne qui formera bientôt avec l’Alsace et la Lorraine, la région du Grand Est. Traversée par la Marne et le canal entre Champagne et Bourgogne, à  mi-chemin entre Paris et Strasbourg, Saint-Dizier comme beaucoup de villes moyennes et malgré le dynamisme affiché de l’équipe municipale, a perdu de sa splendeur passée. Elle reste cependant marquée par ce qui l’a façonnée : la métallurgie et la fonte d’art. Hector Guimard, l’architecte et « inventeur » de l’Art nouveau, n’y fait-il pas réaliser au début du 20e nombre de sculptures et en particulier les entrées et entourages des stations du métro parisien ? Certes, la cité industrielle n’est plus et s’il fait bon vivre à Saint-Dizier, c’est parce que les piétons y ont retrouvé leur place, qu’il existe un multiplexe Ciné Quai au pied de la tour Miko – cette marque de glaces est née et continue à prospérer ici – et la très belle librairie de François Larcelet, avenue de la République. On se promène en toute tranquillité dans les jardins au pied des remparts ou en bord de Marne tandis que le lac du Der, l’un des plus grands lacs artificiels d’Europe est à quelques kilomètres et alentours, les forêts sont immenses et forment le deuxième massif forestier de France.

Mère et fille, une même façon de faire le métier
C’est à 15 kilomètres du centre-ville, à Wassy, dans son auto-école entièrement remise à neuf et qui sent encore bon la peinture, qu’Annie Buisson nous reçoit. À l’accueil, Aude, sa fille. La complicité entre les deux femmes est évidente : une même philosophie du métier les anime et il suffit d’écouter Aude annoncer à deux élèves, des jumelles, qu’elles viennent d’être reçues et qu’elles peuvent télécharger sur Internet le « nouveau Sésame », le certificat électronique d’examen du permis de conduire (CEPC), pour le comprendre. « À la sortie de mon CAP de comptabilité, explique Annie Buisson, j’ai travaillé dans une auto-école. Je n’avais pas tout à fait 18 ans et j’ai assez vite pensé que monitrice était un métier pour moi. J’ai passé ma qualification et tout s’est enchaîné. »
En 1977, elle peut « voler de ses propres ailes » après avoir racheté l’auto-école de Wassy tenue alors par… une mère et sa fille. Dans la commune, elle est sans concurrence, mais Annie Buisson comprend très vite que pour mieux vivre, elle doit faire le pas et « grandir par acquisition externe » comme on le dit pour les entreprises du CAC 40. Dès les années 2000, elle pense ouvrir un nouveau bureau et ce n’est finalement qu’en 2006, qu’elle s’installe à Montier-en-Der. En 2011, elle saisit une l’opportunité qui lui est offerte d’acquérir La Dervoise, une auto-école dans le centre-ville de Saint-Dizier. « Nous sommes aujourd’hui cinq moniteurs et deux secrétaires, Aude à Wassy, Isabelle à Saint-Dizier, et pour ma part, je tourne sur les trois auto-écoles. J’ai autour de moi un groupe homogène, des professionnels passionnés par leur métier. Nous travaillons tous dans le même esprit : beaucoup de pédagogie et pas mal de patience. Il faut savoir adapter chaque leçon à l’élève que vous accompagnez. »
Le secret de la réussite ? Peut-être au vu des résultats obtenus par Annie Buisson et son équipe au début de l’année 2015 : 88 % de réussite au premier coup ! Des réformes qui s’annoncent, Annie Buisson ne s’inquiète pas outre mesure. « Chez moi, tous les moniteurs sont passés à la tablette et c’est un progrès incontestable dans le suivi des élèves.  J’ai également à Saint-Dizier un simulateur de conduite. Il faut savoir évoluer parce que les jeunes que nous avons en apprentissage aujourd’hui, sont assez différents de ceux qui venaient nous voir il y a dix ans. Faire une place aux nouvelles technologies, à Internet, est une nécessité. Rien pourtant ne remplacera jamais pour la pratique, le moniteur, la monitrice. Finalement, j’ai plutôt l’impression que l’on va dans le bon sens en revisitant des points qui ne vont pas. Comme dans l’ancien temps, le mien quand j’ai commencé, dit-elle avec un grand sourire, il me semble que si l’on travaille par objectifs et que l’on met en place un suivi jusqu’à ce qu’ils soient atteints, nos élèves seront formés plus efficacement. » Annie Buisson semble habitée par la passion de l’enseignement et elle souhaite la partager. Ce n’est pas Angélique Lavigne, une future monitrice, stagiaire auprès d’Annie Buisson, qui nous démentira sur ce point. Cette jeune femme qui assiste à l’entretien, est en reconversion professionnelle après plus de vingt ans passés dans une usine de métallurgie.
« J’avais choisi ce métier car j’aime le contact humain et qu’il permet de transmettre un savoir, explique-t-elle, mais ma rencontre avec Annie Buisson a été déterminante : elle a un formidable enthousiasme et cela donne confiance dans l’avenir. » Là, pourtant, « ça tousse un peu ».
« Il reste un grand nombre de questions en suspens, précise Annie Buisson, et en particulier celui de l’examen du Code. Comment se déroulera-t-il à partir de l’été ? Devrons-nous, par ailleurs, emmener nos élèves jusqu’à Chaumont pour le Code ? »
En Haute-Marne comme ailleurs on attend des réponses avec, l’espoir que le département garde deux centres d’examen : l’engagement de Saint-Dizier au côté de la DRIRE dans la réalisation de la piste flambant neuve à la sortie de la ville, des installations de qualité, un centre d’examen pour les permis poids lourds et motos sans beaucoup de concurrence, devrait y contribuer.

Le manque de reconnaissance, un mal bien partagé
À la tête de l’auto-école Pilote de Grigny, la mini-entreprise créée en 1960 et rachetée par Jean-Luc, son père, en 1992, qui a exercé comme moniteur jusqu’aux années 2010, Emmanuel Lebert pense qu’il n’y a pas de raison sérieuse de tout centraliser à Chaumont. « Pourquoi remettre en cause une organisation qui fonctionne bien, s’interroge-t-il. N’ajoutons pas des soucis aux soucis ». Ce qui inquiète Emmanuel Lebert, c’est le peu d’appétence d’un grand nombre de jeunes pour passer le permis. « J’ai passé mon diplôme en 1995 et suis véritablement opérationnel depuis 1996, après un an d’armée. En vingt ans, les comportements ont changé en profondeur. La voiture a perdu de sa superbe », dit ce passionné qui collectionne les modèles réduits et dont le père a couru sur R8 Gordini et possède quelques voitures anciennes dont un coupé Simca 1200 et une Autobianchi 112 Abarth. « Les jeunes, poursuit Emmanuel Lebert, n’ont plus le feu sacré, ils ne travaillent pas assez et quand ils viennent nous voir, c’est souvent poussés par leurs parents. » Le téléphone sonne et Emmanuel félicite l’élève qui vient d’être reçu au Code et l’appelle pour prendre une heure de conduite. « Voilà, c’est typique, il est « trop content » comme ils disent, mais il en est à son troisième essai. Il a eu le Code parce qu’il a compris qu’il faut d’abord l’étudier dans le livre et qu’Internet n’est qu’un complément. Un grand nombre de mes élèves font le contraire… quand ils ouvrent le livre de Code. Lui, il a heureusement eu un déclic et ça a marché. » À côté de ce problème quotidien et qui visiblement l’agace, les réformes voulues par les pouvoirs publics semblent lointaines. Emmanuel Lebert est prêt à « faire avec ». Il s’insurge en revanche contre les lourdeurs administratives qu’une auto-école comme la sienne a bien du mal à supporter. « C’est bête, explique-t-il, mais comment puis-je mettre mon bureau en conformité avec la loi en faveur des handicapés ? Ce n’est pas une question de mauvaise volonté, mais d’abord une question pratique : comment réaliser la pente douce demandée ?
À un moment où l’on parle de simplification, je vois plutôt le contraire et la renonciation à la dématérialisation des dossiers avec Faeton en est une illustration. »
« À terme, dit encore Emmanuel Lebert qui est « point-relais ECF », seules les auto-écoles les plus importantes subsisteront. Les contraintes sont telles que les très petites entreprises ne résisteront pas. » Fatalisme ? Clairvoyance ? « Les jeunes ont à leur disposition de très nombreux nouveaux moyens de mobilité, le train, le co-voiturage, etc. et de plus, on leur parle d’écoconduite. On comprend dès lors qu’ils soient peu motivés et d’ailleurs ils ne sont pas nombreux à choisir l’AAC à l’exception de ceux qui piaffent d’impatience et que l’on voit dans nos auto-écoles avec leurs parents dès 15 ans. Voilà une décision qui a fait avancer les choses et c’est très bien ainsi, pour les enfants, pour nous, pour la sécurité routière en général. » Dans ces conditions comment vit une auto-école de quartier ? « Avec 60/70 élèves par an, j’arrive à bien vivre, répond Emmanuel Lebert. Je travaille 6 jours sur 7 et une partie de chiffre d’affaires est réalisée avec les anciens qui viennent repasser le permis après une sanction. » Il ne faut pas le dire – et surtout pas l’écrire –, mais à Saint-Dizier où il existe deux inspecteurs, pour avoir un rendez-vous pour un examen, les délais sont des plus raisonnables : 2 mois en moyenne, 15 jours parfois pour un deuxième passage. Cela attire une clientèle qui, parfois, vient de bien plus loin que les limites du département, d’Île-de-France notamment. « Ce qui me touche le plus depuis quelques années, conclut Emmanuel Lebert, c’est un certain manque de reconnaissance de la part de nos élèves : les moniteurs d’auto-école sont, au fond, je suppose, comme les professeurs des collèges et lycées. Du coup, j’avoue que j’ai un peu de mal à me projeter dans l’avenir. Je pilote un peu à vue. » Dans une ville qui est l’une des deux bases aériennes d’entraînement pour les pilotes de Rafale, c’est ce que l’on appelle un paradoxe.
À Saint-Dizier, les auto-écoles sont relativement nombreuses. Pourtant, il n’y a pas de « guerre des prix ». Pour faire la différence, certains professionnels ont diversifié leur offre : Richard Fourrier (auto-école Bernard) propose une préparation au permis Poids lourds et l’enseigne CER locale, l’auto-école Saint-Ex, des stages de récupération de points.

Le permis « deux-roues », produit d’appel
Dans le quartier de Saint-Éloi, Grégory Vallery, « Greg », reste l’un des meilleurs spécialistes des permis « deux-roues ». Son bureau est envahi de jeunes, élèves et anciens élèves, filles et garçons. Tout ce petit monde parle haut et fort et « Greg » est parfois obligé de jouer les « pions ». « Ma clientèle ? Des familles entières – on me recommande auprès des cousins-cousines –, tous clients fidèles, dit-il. Le bouche-à-oreille est une excellente carte de visite ! » L’auto-école Saint-Éloi a été créée en 1964 et a été rachetée en 2004 par Greg formé à Forbach, puis moniteur à Bar-le-Duc, 6 ans et du côté de Grenoble, 3 ans. « Le commerce ? fait-il semblant de s’interroger, je sais ce que c’est car mes parents sont commerçants et qu’ils m’ont donné le goût de l’indépendance, d’être son propre patron. »  Ça rentre, ça sort, les deux jeunes gens qui viennent de passer leur permis moto, ont besoin d’être rassurés : Greg fait son possible, mais il ne cache pas qu’il a des doutes pour l’un des deux postulants.
« Réponse dans 48 heures sur Internet ! Allez hop ». Et il passe à autre chose, l’examen, très minutieux d’un casque que vient de lui apporter un élève qui veut s’inscrire pour le permis moto.
« La sécurité des motards est une des premières préoccupations, commente Greg, et dans les réformes de ces dernières années, toutes aussi marginales les unes que les autres, il y a au moins un point positif : les nouvelles dispositions pour le permis moto qui sont une bonne approche de la réalité quotidienne des motards. » « Aujourd’hui, j’ai deux affaires, l’une à Saint-Dizier et l’autre à Bar-le-Duc, nous sommes 3 moniteurs et une secrétaire. La plus grande difficulté que  je rencontre, c’est de me tenir au courant en permanence des lois et textes réglementaires. Ça n’arrête pas de changer sans que pour autant, il ait été envisagé une réforme de fond des permis de conduire depuis 20 ans. Avec la loi Macron, nous avons encore plus d’incertitudes que de certitudes. Si nous perdons la formation au code au profit de l’éducation nationale ou si le verrou des 20 heures obligatoires saute, notre activité va en prendre un coup. J’attends de voir et reste serein. » Derrière cette « cool attitude », on sent bien quelques inquiétudes. Greg n’est pas d’ailleurs loin de rejoindre l’analyse d’Emmanuel Lebert et s’interroge sur le comportement des jeunes vis-à-vis de l’automobile en général, du permis de conduire en particulier. « Les plus enthousiastes, dit-il, commencent par le deux-roues. C’est l’une des principales activités de mon entreprise, une porte d’entrée non négligeable à la formation au permis de conduire auto mais tous les titulaires de permis moto, ne passent pas à la voiture. Par ailleurs, je constate un manque de motivation des 18 ans et plus qui choisissent la conduite supervisée et cela m’étonne car finalement, la formation est moins longue et ne devrait pas les décourager. Les plus formidables, ce sont les très jeunes. J’étais contre l’abaissement de l’âge à 15 ans de l’AAC et j’ai découragé des parents tentés par l’aventure. Je me suis trompé : ma courte expérience dans ce domaine me démontre que ces pré-adolescents ont encore le respect chevillé au corps, qu’ils savent ce que c’est que l’autorité. Ils ont une vraie envie de conduire, ils travaillent et je suis franchement surpris par leur aptitude à réussir d’une part, leur façon de gérer ce qu’il faut sur la route d’autre part. »
Marc Horwitz





La boîte auto aurait-elle le vent en poupe ?
Prendre ou ne pas prendre un modèle avec boîte automatique ?
Au moment de renouveler l’un de ses véhicules, Annie Buisson s’est posée la question. « Quand j’ai commencé, dit-elle, j’étais persuadée que lorsque je prendrai ma retraite, la boîte manuelle et l’embrayage auraient disparu. On en est bien loin parce que l’image de la voiture automatique, celle d’un véhicule pour personne handicapée, reste désastreuse !  Quand on voit nos élèves « galérer » avec l’embrayage, je pense que l’on doit la promouvoir et cela devrait être d’autant plus facile que passer le permis revient moins cher. » Ce n’est pas gagné et pourtant Grégory Vallery a décidé de franchir le pas. Il a commandé une voiture à boîte automatique. « Certes le permis de conduire BA ne permet pas de conduire une voiture à boîte manuelle, commente-t-il, mais aujourd’hui avec les boîtes robotisées, les voitures hybrides, voire les véhicules tout électriques, l’offre des constructeurs est suffisamment large pour que les acheteurs aient le choix ! De plus, le problème qui faisait reculer les acheteurs, les consommations de carburant excessives, est définitivement résolu. »






Fiches d’identité

Auto-école Annie Buisson
Date de création : 1977 (Wassy)
Gérante : Annie Buisson
Bureaux : 3 (Wassy, Montier-en-Der et La Dervoise à Saint-Dizier)
Personnel : 5 moniteurs + 2 secrétaires
Formations proposées : B, A, A1, A2, AM, B96
Véhicules : 5 Peugeot 2008
Inscriptions : 380 A (B)
Tarifs : Forfait 20 heures : 820 A (B), de 861 à 902 A (AAC) et l’heure de conduite : 41 A

Auto-école Saint-Éloi
Date de création : 1964 (rachat en 2004)
Gérant : Grégory Vallery
Bureaux : 2
Personnel : 3 moniteurs + 1 secrétaire
Formations proposées : B, A, A1, A2, AM
Véhicules : 2 VW Golf, 1 VW Polo, 1 Renault Clio, 3 Yamaha MT07, 1 Scooter Yamaha TMAX
Inscriptions : 340 A (B)
Tarifs : Forfait 20 heures : 820 A (B), 1 372 A (AAC) et l’heure de conduite : 41 A

Auto-école Pilote de Grigny
Date de création : 1992
Gérant : Emmanuel Lebert
Bureau : 1
Personnel : 1
Formations proposées : B, AAC, CS, AM
Véhicules : 1 Renault Clio IV, 2 cyclomoteurs MBK
Inscriptions : 200 A (B)
Tarifs : Forfait 20 heures : 1 050 A (B), 1 290 A (AAC) et l’heure de conduite : 40 A


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