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map Vie des régions — Mars 2015

- Rouen -
Oui à une évolution de la profession, mais pas n’importe comment !

D’une entreprise à l’autre, le « discours » est le même : la réforme proposée manque de réalisme. Elle pourrait pourtant avoir quelques bons côtés s’il y avait un addendum budgétaire aux annonces faites notamment à propos de la transformation du Bepecaser. Le seul point positif et qui va dans le sens d’une amélioration de la sécurité routière, est la possibilité de commencer l’AAC dès 15 ans.


L’événement est passé un peu inaperçu. Mais il est d’importance : le 1er janvier 2015, la Métropole Rouen Normandie est devenue l’une des 14 métropoles de France. Elle acquiert ainsi un nouveau statut et, de fait, dispose de nouveaux moyens pour mener une politique de développement économique et d’aménagement du territoire plus efficace. De plus, la Métropole Rouen Normandie se prépare à devenir la préfecture de la future « grande » région Normandie qui doit voir le jour le 1er janvier 2016 et qui constitue la fusion des régions Haute-Normandie et Basse-Normandie. En attendant, Métropole Rouen Normandie, 6e métropole de France avec ses 660 km2, ses 71 communes et ses 500 00 habitants, n’est pas beaucoup mieux lotie que le reste de la France avec un chômage qui touche 10,2 % de la population active.
« La situation économique et sociale a un impact direct sur notre activité », note Yvon Jacq qui est l’un des cinq associés d’Euroformation, l’une des plus anciennes auto-écoles de Rouen. « La crise s’est installée et nous avons dû nous adapter. C’était d’autant plus essentiel que nous constatons que de très nombreux jeunes sont moins pressés de passer leur permis que par le passé. Ils ont à leur disposition bien d’autres moyens de se déplacer. En ville, ils utilisent le vélo ou un deux-roues motorisé et pour ce qui est des déplacements plus lointains, ils ont souvent recours au co-voiturage. » Les jeunes restent cependant nombreux à pousser la porte des auto-écoles, avec ou sans leurs parents, et celle de la famille Jacq en particulier. « À l’origine, l’entreprise a été créée par mon père, Guillaume, en 1976 et est devenue  « Euroformation » en 1986, raconte Yvon Jacq. Pour ma part, j’y suis moniteur depuis 1985 et j’assure la formation des moniteurs depuis 1989 ».

Une profession qui attire toujours
De nombreux « élèves » de Guillaume Jacq pour lequel ils gardent une réelle affection et qu’ils appellent souvent, avec un grand respect, « le Patriarche », mais aussi des élèves d’Yvon Jacq, sont aujourd’hui installés à leur compte dans la ville et ses alentours. « La profession attire toujours même si un moniteur débute au SMIC, témoigne Yvon Jacq. La liberté d’entreprendre reste encore forte. On peut seulement s’interroger pour savoir si à l’avenir les enseignants de la conduite et de la sécurité routière seront aussi bien formés qu’aujourd’hui ». On l’a compris : très naturellement, à Euroformation, on suit de près les réformes proposées par les pouvoirs publics. Sans angoisse. « Former les professionnels est l’une de nos activités historiques, explique encore Yvon Jacq. Je pense qu’il peut être intéressant de remplacer le Bepecaser par un titre professionnel s’il s’agit d’augmenter le niveau de compétence des moniteurs en passant de Bac à Bac+2. Nous n’avons malheureusement que peu d’informations et il est trop tôt pour juger de la réforme globalement. Nous nous interrogeons, par exemple, sur les filières et sur le cahier des charges auquel il faudra se conformer pour les formations par l’alternance. Nous sommes à l’écoute et prêts à nous adapter. Notre petite structure familiale et surtout notre expérience nous permettent d’être très réactifs et quand, enfin, le feu vert sera donné, nous pourrons répondre présents ». Le ton est ferme, décidé et s’il est un point qui fâche (un peu), c’est peut-être celui des rémunérations. « Il faut penser à rémunérer les formateurs au juste prix », insiste Yvon Jacq qui s’interroge sur l’issue des discussions qui ont lieu avec les pouvoirs publics.

La force de frappe d’un groupe familial
La réforme… Francisco Pires qui dirige Fun Auto-Ecole dans le centre de Rouen, paraît ne pas s’en inquiéter non plus. Visiblement pourtant, il se pose beaucoup de questions qui restent aujourd’hui sans réponse. Alors, il fait front, se prépare et cherche à aller toujours de l’avant. À 48 ans, il a étudié le commerce international, puis travaillé dans ce domaine avant de rejoindre, il y a cinq ans, son frère Luis, dont l’auto-école est installée depuis 1993 à Elbeuf, l’une des villes de la Métropole Rouen Normandie, située à 20 km de Rouen. Ensemble, ils ont monté avec leur frère cadet, Philippe, une troisième agence à Sotteville-lès-Rouen, dans la très proche banlieue rouennaise. Deux autres agences étaient prévues, mais devant une conjoncture incertaine, les Francisco et Luis y ont prudemment renoncé. « Nous avons aujourd’hui la force de frappe d’un groupe familial bien structuré, s’amuse Francisco Pires. Nous travaillons main dans la main, affrontons les difficultés en nous serrant les coudes. Nous sommes prêts à nous adapter, mais attention quand même ! De petites entreprises comme les nôtres sont mises en danger par la multiplication des normes. Nous ne pouvons pas toujours faire face à ces contraintes à l’image, et ce n’est qu’un exemple, de l’obligation qui nous est faite, d’adapter nos locaux pour permettre aux handicapés d’y accéder. » On ne peut pourtant pas dire que Francisco Pires baisse les bras. Au contraire. Il est toujours prêt à prendre des initiatives pour satisfaire ses clients. « Nous avons une clientèle particulièrement diversifiée et cherchons à suivre chacun de nos élèves au plus près, explique-t-il. Cette proximité est appréciée aussi bien par les plus jeunes dont la moyenne d’âge est d’une vingtaine d’années que par Marie-Ange, la cinquantaine largement dépassée qui vient de passer son examen pour la première fois ou Bernard, 68 ans, qui a vu son permis annulé et veut le récupérer ».

S’emparer des nouvelles technologies
Francisco croit-il au « permis par Internet » ? Quand on l’interroge sur ce point, il sourit et très sérieusement analyse la situation : « On ne peut pas refuser de vivre avec son temps et les plus jeunes, ceux qui sont nés avec un smartphone, une tablette et une connexion web auront peut-être envie de s’y essayer. Pour notre part, nous faisons des efforts pour nous adapter et les tablettes remplaceront bientôt les feuilles d’examen d’antan auxquelles nous sommes cependant attachés. Je crois que rien, même dans l’apprentissage du Code, ne remplacera jamais le contact humain. » « Le fait de venir ici, de partager avec d’autres élèves, de pouvoir interroger les moniteurs présents, me semble essentiel, souligne Lauriane qui, monitrice à Fun Auto-école avec Bérénice, assure en plus une grande partie de la gestion de l’agence. Nous sommes bien plus que des enseignants, que des référents, nous sommes des personnes de confiance, les interlocuteurs privilégiés et indispensables de toutes celles et ceux qui viennent apprendre à conduire chez nous. Ce qui se passe dans la salle de Code est indissociable de ce qui se passe au volant ». « La formule est bien choisie et je l’approuve à 100 %, dit Francisco Pires. Je peux cependant ajouter que c’est à nous, auto-écoles, de nous emparer des nouvelles technologies et d’en faire profiter nos clients. La dématérialisation a de l’avenir et si l’on peut réduire la paperasserie, tant mieux. » Alors, est-ce une bonne chose de permettre aux élèves d’aller chercher sur Internet les résultats de leur examen de conduite ? « Oui… et non, explique Francisco Pires. Aujourd’hui, cela nous pose un problème matériel. Nous n’avons plus de moyens de pression pour obtenir les sommes dues par les clients au jour de leur permis. En fait, là encore, nous devons aller de l’avant et nous organiser différemment ».
Cette réflexion, il y a déjà quelques temps que Mickaël Roblin l’a eue. Aujourd’hui ce n’est plus un problème. « La crise et les difficultés économiques qu’elle engendre, nous les ressentons depuis trois ans au moins. Cela nous oblige à une gestion de plus en plus rigoureuse, dit le gérant de l’agence CER de Rouen-Sain-Sever, place des Emmurées, du nom de la place où elle est installée sur la rive gauche de la Seine. C’est une nécessité absolue, une urgence vitale. C’est pourquoi j’ai demandé à mon épouse de nous rejoindre. Sa qualification en comptabilité et en gestion est rassurante. Elle a de plus un œil extérieur à la profession qui nous permet de nous poser les bonnes questions sur le développement de l’entreprise ».
Après Rouen-Saint-Sever, Mont-Saint-Aignan, juste à côté de l’université, et Monville, Mickaël Roblin a ouvert, il y a trois ans déjà, une quatrième agence à Ysneauville, à 10 kilomètres du centre-ville de Rouen. « Nous n’avons pas d’ambition hégémonique, plaisante Mickaël Roblin, mais pour pouvoir vivre raisonnablement, il nous fallait nous développer un peu plus. C’est fait, je ne le regrette pas et pourtant je suis, pour ma part, inquiet de l’avenir ».

Un nouveau no man’s land
« J’ai l’impression d’être revenu au début des années 1990 — à mes débuts — quand les conditions d’installation se sont libéralisées. La profession a réagi, de nouvelles dispositions ont été prises. Les règles sont devenues plus strictes. Aujourd’hui, nous sommes de nouveau dans un no man’s land avec une volonté de libéralisation qui va jusqu’à permettre d’effectuer des évaluations par Internet. Or pour juger de la pratique de la conduite, il est indispensable de voir l’élève, de le mettre derrière un volant ! »
Même s’il ne la rejette pas d’un bloc, le gérant s’interroge sur la réforme en cours. Il regrette notamment que les clients puissent obtenir leurs résultats d’examen sur Internet. « Cela coupe la relation entre l’élève et l’auto-école alors que si l’on veut améliorer la sécurité, il faut améliorer la prise de conscience sur le risque routier et chercher à ce qu’il y ait une continuité entre formation initiale, évaluation et formation continue, explique-t-il. Nous sommes très loin du compte et pourtant c’est sans doute là que se joue une partie du futur de notre profession ». « Wait and see », poursuit Mickaël Roblin qui, au fil des années, n’a jamais cessé d’innover. « Nous avons fait notre révolution il y a cinq ans quand nos cours pratiques sont passés de 60 à 90 minutes. Désormais, les élèves montent à deux par voiture accompagnés d’un moniteur et ne conduisent que 45 minutes sur les 90 minutes du cours. Cette formation en binôme nous permet de mieux rentabiliser l’utilisation des véhicules et le temps des enseignants. Pédagogiquement, c’est un succès parce que chaque élève bénéficie finalement de la leçon de l’autre. Mais il est impossible de connaître réellement l’impact que cela a sur le taux de réussite de notre auto-école, même s’il est à noter que ce dernier est de 58 %, soit un peu au-dessus de moyenne nationale (51 %) au premier passage. Ce n’est d’ailleurs pas le plus important à mes yeux. Ce qui compte, c’est que les élèves  comme les moniteurs soient satisfaits du système. Or, ceux qui sont passés de l’individuel au collectif, ne veulent plus revenir en arrière ».

Pour être plus visibles, sortons de nos agences et de nos voitures
En réalité, Mickaël Roblin est un homme de combat. Passionné par son métier, il veut lui donner du sens. Aussi n’est-il pas étonnant qu’il ait initié une formation pour les personnes à mobilité réduite. « C’est une spécialité de notre groupe. Même si ce n’est pas une activité lucrative, nous nous devons, par solidarité, d’offrir aux personnes concernées la possibilité de se former à la conduite automobile. Cela fait partie de notre philosophie ». Comme font partie de sa conception du métier, les actions qu’il mène sur le terrain avec le réseau CER de Seine-Maritime dont il a été le responsable pendant près de huit ans avant de passer la main à sa collègue du Havre. « Avec ses 4 CER à Rouen (dont 3 ont plusieurs bureaux) et 15 agences au total sur le département, le réseau CER représente une véritable force de frappe. Quand, ensemble, nous organisons des cours de nuit ou que nous sommes présents à des contrôles de gendarmerie dans le cadre de l’association Marilou, partenaire de CER et dont l’objet vise à prévenir des dangers de la conduite sous l’emprise d’alcool et de produits stupéfiants, cela se voit, cela se sait. Nous avons besoin d’être plus visibles, de sortir de nos agences et de nos voitures ! »
Cela, bien entendu, ne sera pas suffisant pour assurer l’avenir d’une profession dont les représentants, à Rouen, semblent faire preuve d’un remarquable dynamisme. Ils ne sont pas à court d’idées. La preuve : dans un plaidoyer pro domo, Yvon Jacq souhaite plutôt que de multiplier les stages de récupération de points — « pardon, les stages de sensibilisation à la sécurité routière » —, « aller au-devant des personnes de plus de 65 ans et développer pour elles, comme nous le faisons déjà des stages qui leur permettent de faire le point sur leurs comportements au volant et de prendre conscience de leurs limites au fur et à mesure de leur avancée en âge. De la même façon, nous devons d’intervenir en entreprise pour des formations sur le risque routier, les accidents de la route représentant la première cause de cas mortel des accidents du travail ». Le fils du Patriarche est un sage.
Marc Horwitz





L’AAC dès 15 ans, une chance
S’il est un point sur lequel les responsables des auto-écoles rouennaises sont d’accord, c’est bien celui de l’accès dès 15 ans à l’apprentissage anticipé de la conduite. Mickaël Roblin qui intervient dans les collèges et lycées depuis sept ans, constate que « le succès est au rendez-vous ». Il a déjà une trentaine de jeunes inscrits et estime que « pour une génération « smartphone et tablette »,
une génération qui vit dans le virtuel, où conduire n’est plus une priorité, c’est une excellente initiative ». Yvon Jacq se prononce dans le même sens constatant que c’est un âge où « les jeunes sont encore beaucoup avec leurs parents ». « Ils peuvent conduire le week-end, pendant les vacances, ils sont disponibles notamment parce qu’ils n’ont pas la préoccupation du baccalauréat », dit-il. De son côté, Francisco Pires estime que le fait que désormais les jeunes qui ont suivi l’AAC, puissent passer leur permis dès 17 ans et demi est aussi une bonne chose. « En commençant à 15 ans, ils ont plus d’expérience, ils ont souvent parcouru plus de kilomètres et chacun sait, les statistiques des assurances en témoignent, qu’ils ont moins d’accidents. »





Fiches d’identité
Euroformation
Date de création : 1986
Gérant(e) : Danièle Jacq
Bureaux : 1 bureau à Rouen et
1 piste pour les formations PL, moto et voiture à Saint-Jean-du-Cardonnay, à 10 mn de Rouen.
Employés : 13
Formations : formation initiale et continue des conducteurs, formation voiture, moto, AM, poids lourds + stages de sensibilisation à la sécurité routière et formations post-permis, seniors, formation à l’écoconduite et diverses autres formations en entreprise, Bepecaser tronc commun, mention deux-roues et mention groupe Lourd, BAFM, stage de capacité de gestion, GTA et stage de réactualisation des connaissances, REMC.
Véhicules : 2 Citroën C4, 7 Citroën C3, 3 Yamaha XJ6, 1 Honda 125, un camion et un véhicule articulé
Inscriptions : 350 (B, motos et PL)
Tarifs : Forfait 20 heures : 1 080 A (B), 1 320 A (AAC) et heure de conduite : 44 A (1h30 en binôme)

CER Mickaël Roblin
Date de création : 1997
Gérant : Mickaël Roblin
Bureaux : 4
Employés : 17
Formations : B, AAC, moto, formations pour personnes à mobilité réduite, formation aux risques routiers et à l’éco-conduite en entreprise, formation seniors
Véhicules : 14 Clio, 1 Clio et 1 Mégane boîte automatique, 1 Ford Focus adaptée PMR, 3 Yamaha XJ6, 1 Yamaha 125 YBR, 3 scooter Yamaha Slider, 1 Yamaha scooter BW’S 125
Inscriptions : 1 200 par an
Tarifs : Forfait 20 heures : 1 100 A (B), 1 290 A (AAC) et l’heure de conduite : 46 A la leçon (1h30 en binôme)

Fun Auto-École
Date de création : juin 2011
Gérants : Luis et Francisco Pires
Bureaux : 3
Employés : 11
Formations : BSR, Moto, B
Véhicules : 3 Peugeot 208, 1 Yamaha XJ6
Inscriptions : entre 180 et 200
Tarifs : Forfait 20 heures : 1 096 A et l’heure de conduite : 39 A


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