Contraintes de se réformer par le gouvernement, les auto-écoles sont au pied du mur. À Tours, elles plaident pour une profonde remise en question de la profession, qui doit selon elles « conserver son savoir-faire ». Tout en acceptant l’évolution, mais pas la révolution !
Un groupe d’enfants jouent au billard et au baby-foot pendant la pause déjeuner. Certains viennent voir Pascal, grand balèze à la carrure de boxeur, pour lui demander un euro par-ci, un conseil par-là. Si Pascal Larcher est gérant d’auto-école à Tours, il est aussi éducateur sportif. C’est dans le cadre d’un stage de judo qu’il a emmené son groupe au « laser-game » pendant les vacances scolaires. Et ses activités ne s’arrêtent pas là, puisque Pascal, judoka hyperactif, gère parallèlement une société de protection rapprochée de personnalités VIP. « Mes trois jobs contribuent à mon équilibre, je me ménage des sas de décompression, confie-t-il. Je ne pourrais plus passer toutes mes journées dans une voiture sans rien faire d’autre à côté. Mais en même temps, j’ai encore besoin de donner régulièrement des leçons de conduite, par passion. »
Travailler en silence
Un « électron libre » : voilà comment se décrit Pascal dans l’univers auto-école. Il préfère travailler en silence plutôt que de taper du poing sur la table.
« J’ai été syndiqué, mais ça ne m’a rien apporté. Entre auto-écoles, c’est difficile de trouver un intérêt collectif. Il y a plutôt une somme d’intérêts particuliers. » Pascal a sa manière de travailler, et tente de faire rentrer les élèves dans son moule. Il faut que les choses soient « carrées », qu’il y ait un minimum d’écoute et de discipline. Certains parents demandent même parfois de l’aide à celui dont le physique en impose, pour gérer leur ado difficile. Un remake de « Pascal le grand-frère » (émission de TF1, ndlr) version auto-école ? L’intéressé en sourit. « On me fait parfois la remarque, on me compare au Pascal de la télé. Mais je ne peux pas être partout ! »
Pourtant, en tant que patron, Pascal a pris le statut de « vilain petit canard » à l’auto-école. Il prend en leçon les élèves « qui ont des difficultés », et donne l’aval – ou non – pour les passages au permis. Un rôle que se donne aussi Gilles Brunet, gérant de l’auto-école du même nom. Ce dernier a une idée bien particulière de ce que doit être une auto-école. « Je connais des tas de très bons moniteurs qui sont de mauvais chefs d’entreprise, dit-il. Gérer, c’est un métier, il faut laisser faire ceux qui savent. » Pour autant, celui qui a une trentaine d’années d’exercice à son actif, assure « ne pas pouvoir se passer » de la relation aux élèves. Quand son emploi du temps le lui permet, il reprend les doubles commandes. « Je fais monter mes moniteurs à l’arrière pour qu’ils aient un regard plus distant sur le travail de leur élève. J’aime bien leur montrer mes « trucs » pédagogiques. » Par exemple, Gilles fait parfois descendre l’élève de la voiture, et le fait observer l’attitude des autres automobilistes. Comme leur manière de prendre un carrefour. Mais certains enseignants n’aiment pas « l’ingérence » de leur patron dans leur travail…
Il a testé le freelance
Salah Abouda, gérant de l’auto-école Warning, prône un style un peu moins charismatique mais tout aussi efficace. Son truc à lui c’est « la douceur » : « ça ne sert à rien de gueuler sur un élève. Le stress est le mal du siècle, il faut les aider à le vaincre. » Mais les moniteurs ont beau « s’impliquer, faire preuve de patience, sourire, encourager, ils ne sont pas psys ». Et nombre d’élèves deviennent « méconnaissables » le jour de l’examen, observe Salah.
Son mode « doux » d’apprentissage expliquerait en tout cas, selon lui, que « la grande majorité » de ses clients soit des clientes !
« Elles sont plus sensibles, plus à fleur de peau, mais pas moins douées, au contraire », à ses yeux. Salah a installé son établissement en 2011, après s’être essayé au fameux régime d’auto-entrepreneur pendant quelque temps. Une expérience dont il retire du bon, et du moins bon. « J’étais très libre dans mes horaires, j’avais le temps de faire de la qualité en termes d’enseignement. Mais j’ai dû arrêter, parce qu’on m’a fait remarquer que je n’étais pas tout à fait dans les clous, plutôt borderline même », explique-t-il.
Salah travaillait alors pour une auto-école qui assurait la partie code. Et lui se chargeait de la conduite, en facturant directement ses prestations aux élèves. Sachant qu’il utilisait son propre véhicule, assuré dans les règles pour l’enseignement à titre onéreux de la conduite. Mais certains confrères ont fini par porter plainte à la gendarmerie. S’en est suivie une convocation chez le délégué au permis de conduire d’Indre-et-Loire, qui s’est voulu plutôt compréhensif. « C’est lui qui m’a incité à monter ma propre structure. Il m’a dit qu’il m’aiderait dans les démarches, notamment pour l’obtention de l’agrément et tout l’administratif. » Alors que le débat sur les moniteurs freelance revient sur la table avec les groupes de travail, Salah a son avis. « Si c’était à refaire, légalement bien-sûr, je le referai. Les auto-écoles doivent se remettre en question sur beaucoup de choses, surtout en termes d’image et de modernité », juge le jeune gérant. S’il ne faut pas « tout mettre par terre, notamment avec les inscriptions en ligne », il pense que les « freelance » pourraient apporter « un allégement de charges » bienvenu pour des auto-écoles « taxées comme des nantis ».
À 20 % de TVA !
« Montrer qu’on a une raison d’exister »
Concernant l’impôt subi par les auto-écoles, Gilles Brunet partage la même analyse. « On nous dit qu’on veut baisser le coût du permis, mais si l’État voulait le faire, il baisserait la TVA en conséquence. Qui peut m’expliquer pourquoi la TVA des fleuristes est à 10 % et pas la nôtre ? Que je sache, on vend un service de première nécessité. »
Le gouvernement n’aide donc pas, selon le gérant tourangeau, à rendre le permis plus accessible. Mais ce n’est pas, selon lui, la seule raison des difficultés actuelles rencontrées par les auto-écoles. Car à ses yeux, ces dernières doivent aussi faire leur autocritique. « Je vais être très cru, mais avec ce que proposent les auto-écoles en termes de qualité, aujourd’hui les guignols peuvent nous remplacer », lâche-t-il, faisant notamment référence aux établissements en ligne et / ou low-cost.
« Le protectionnisme ça va bien cinq minutes, juge Gilles. La vraie question, c’est que propose-t-on de mieux qu’Ornikar et compagnie ? Qu’est-ce qui fait notre différence ? Si c’est pour mettre tous les élèves dans une salle de Code sans moniteur, ou les faire travailler sur internet, je n’en vois aucune. On doit montrer qu’on a une raison d’exister. »
Même s’il ne se dit « pas inquiet » face aux nouveaux visages de la profession, mais à condition que les écoles de conduite cherchent des moyens de se renouveler. Pas par la technique, mais par la pédagogie ! « Le plus difficile dans ce métier, c’est qu’on doit apprendre aux élèves à vivre en commun, sur la route, mais qu’on fait de la formation individuelle. Ce serait plus instructif de faire des stages d’une demi-journée avec deux ou trois élèves, afin qu’ils puissent multiplier les points de vue, conducteur et passager. » Voire même, comme certains le suggèrent parfois, faire monter les élèves en passager sur une moto, afin de leur montrer la vision de la route depuis un deux-roues.
Une question d’image
Salah Abouda plaide, lui aussi, pour une remise en question… mais pas de la même manière.
« Il faut revoir notre image, mais également certaines pratiques, souligne-t-il. On pourrait développer un peu plus la pratique sur simulateur (lui-même n’en possède pas, ndlr). Surtout dans les grandes villes, où il faut par exemple passer beaucoup de temps sur les démarrages / arrêts, car la circulation est dense. Mais l’idée est d’accompagner l’élève comme en voiture, pas de le laisser se débrouiller tout seul. »
En d’autres termes, jauger quand la technologie peut accélérer l’apprentissage !
Pascal Larcher, le « grand frère », voudrait pour sa part que les politiques « viennent un peu sur le terrain » pour se rendre compte des conséquences de leurs lois. Quand il voit notamment que l’AAC va désormais être possible dès 15 ans (depuis le 2 novembre), il bondit de son siège. « On en fait de moins en moins, les gamins sont immatures, et les parents ne veulent pas s’investir. Ce sont souvent eux qui poussent leurs enfants à faire la conduite accompagnée, avant de se rendre compte du boulot que c’est. »
S’il estime par ailleurs ne pas être « contre la modernisation », il n’est pas emballé par la multi-activité, demandée par certains syndicats, et qui permettrait aux auto-écoles de louer des voitures à doubles commandes. « Je ne suis pas loueur de voitures, je suis enseignant de la conduite. Chacun son métier », scande-t-il. Ornikar ? « On verra bien si ça fonctionne, si les familles et les jeunes sont capables de se prendre en charge, gérer leurs plannings, se présenter en candidats libres, très bien. Mais j’en doute ! Les gens veulent un service all-inclusive », assure Pascal, quand son collègue Gilles Brunet pense que « la proportion de conduite accompagnée dans la formation à la conduite a atteint voire dépassé ses limites » et qu’il est utopique de penser qu’elle peut encore se développer.
La privatisation en question
Quant à la privatisation du Code, les gérants de Tours sont sceptiques. Pascal Larcher défend les inspecteurs dont « c’est le rôle », et il voudrait « que l’État arrête de changer de système sans arrêt ». Comme Gilles Brunet qui toise avec scepticisme « l’arrivée du modèle belge pour le passage de l’ETG ». Et selon lui, le coup de pouce des administratifs pour assurer le Code à la place des inspecteurs a ses avantages et ses inconvénients. « Avec toute leur bonne volonté et leur professionnalisme, les retraités gendarmes et autres employés de préfecture ne sont pas des spécialistes du permis », analyse-t-il. « Le rôle des inspecteurs, lors de l’examen du Code, était de voir notamment s’il y avait des anomalies dans le dossier. Comme ils avaient l’habitude, un rapide coup d’œil de 15 secondes leur permettait de tout regarder. Aujourd’hui, ceux qui les remplacent mettent deux minutes, parce qu’ils veulent être sûrs de ne pas faire d’impair. Et du coup, cela dure plus longtemps. »
Salah Abouda abonde dans le même sens. « Contrairement à ce qui se dit, il faut des compétences en matière de permis pour faire passer le Code. Les inspecteurs sont ceux qui en ont le plus. » Alors que la privatisation va être étendue à une partie du groupe lourd, que penser d’une généralisation à tous les permis ? Salah n’est pas pour. « Les prestataires du privé chercheront la rentabilité, et on risque d’assister à la délivrance de permis et d’attestations de complaisance. À ce compte-là, pourquoi ne pas faire carrément une formation qualifiante dispensée par les centres de formation, comme pour le CACES ? » Si les auto-écoles de Tours défendent le travail des inspecteurs et de l’administration, c’est que les relations sont plutôt bonnes. « On a un super bon groupe d’inspecteurs, même si on appartient à deux mondes différents, l’un public, l’autre privé », note Pascal Larcher. Quand certaines régions doivent encore faire face à des délais d’attente assez longs, à Tours ils excèdent guère un mois. Notamment grâce à un délégué qui « fait le job ».
Transparence et taux de réussite
Alors qu’à l’occasion des groupes de travail, la « transparence » des écoles de conduite vis-à-vis de leurs élèves était particulièrement à l’étude, Pascal, le gérant judoka tempère. « Nos prix doivent être affichés, visibles, en vitrine comme sur internet. Je reconnais que malheureusement, beaucoup ne le font pas correctement », estime-t-il. Concernant l’initiative de vroom-vroom, ce site qui affiche les taux de réussite de toutes les auto-écoles, il coupe. « Ce n’est pas objectif, car c’est comme en sport : parfois on est bon, d’autres moins. En plus, ils affichent les taux de réussite de l’année précédente, et il y a donc un décalage. Il faut également voir que moins on a de monde, plus c’est facile de ne pas se planter. » C’est pourquoi les créateurs du site vroom-vroom indiquent désormais le nombre d’inscriptions d’une auto-école.
Gilles Brunet évoque quant à lui des problèmes de « disparité » dans les taux de réussite. « Ils dépendent de beaucoup de facteurs, dont celui de la situation géographique. Les taux de réussite sont meilleurs à 20 kilomètres de Tours, en pleine campagne. Pourquoi ? Déjà parce qu’il y a proportionnellement plus d’élèves qui optent pour l’AAC, et on sait que ça fait monter le taux de réussite. Et puis les examens hors agglomération, ce n’est quand même pas aussi difficile, car il y a moins de circulation. » Salah Abouda, de son côté, voit un gros point noir dans le fait d’ériger le taux de réussite comme critère de choix d’une auto-école : le tri de candidats. « Un établissement d’Indre-et-Loire, dont je tairai le nom, a décidé de procéder à un tri dès l’heure d’évaluation. Tous ceux qui étaient au-dessus des 20 ou 25 heures prévisionnelles de conduite, étaient écartés. Forcément, leurs taux de réussite étaient excellents », confie-t-il.
Finalement, à quoi se fier pour s’assurer que « les auto-écoles font de la qualité » ? À Tours, le bouche-à-oreille fonctionne encore bien mieux que la toile 2.0 pour se tailler une (bonne) réputation. Pascal Larcher peut compter sur le club de judo, dans lequel il se permet parfois de faire « un peu de pub » ; Gilles Brunet, en patron innovant, multiplie les initiatives marketing et originales, notamment pour sensibiliser sur ses stages de récupération de points ; et Salah Abouda bénéficie des bons échos relayés par ses élèves, qui louent sa douceur et sa pédagogie. Avec tout ça, ont-ils vraiment besoin de proposer l’inscription en ligne ?
Lucas Lallemand
Un permis de luxe s’implante à Tours
Si le permis est jugé « trop cher » par certains observateurs, il y a encore des gens prêts à débourser des sommes importantes pour un permis « de luxe ». Dans les environs de Tours, à Bléré (Indre-et-Loire), une école de conduite sert de point de « chute » à une entreprise parisienne. Baptisée « Royal-Speed », elle permet à des jeunes plutôt aisés de passer leurs examens (ETG ou permis) de manière accélérée, tout en profitant d’un cadre « de charme ». Royal-Speed propose ainsi aux candidats des formules sur plusieurs jours, visites et hébergement compris. Ils ont un réseau d’auto-écoles à Cassis, La Ciotat ou encore Colmar. Et ils ont donc un point de chute près de Tours, au cœur de la vallée de la Loire et des châteaux. Idéal pour ceux qui sont pressés et qui souhaitent un cadre dépaysant pour mieux travailler leurs examens. Mais pas à la portée de toutes les bourses ! Même si les prix, eux, ne sont pas visibles sur le site internet de Royal-Speed. Quand on parle de transparence…
Fiches d’identité
Auto-école Gilles Brunet
Année de création : 1988
Gérant : Gilles Brunet
Bureaux : 2
Employés : 11
Véhicules : Citroën C3
Formations : B, A, BE, 125, AAC, permis à points
Inscriptions : Entre 550 et 600 à l’année
Tarifs : 999 euros le forfait 20 heures ; 45 euros l’heure supplémentaire
Auto-école Warning
Année de création : octobre 2011
Gérant : Salah Abouda
Bureau : 1
Employés : 1 temps plein et 1 mi-temps
Véhicules : Peugeot 308 et 2008
Formations : B, BSR, 125
Inscriptions : 130 en 2013
Tarifs : 980 euros le forfait 20 heures ; 42 euros l’heure supplémentaire
Auto-école Pascal
Année de création : 2003
Gérant : Pascal Larcher
Bureau : 1
Employés : 9
Véhicules : Citroën C3
Formations : B, A, B96, AM, AAC, BSR, boîte automatique
Inscriptions : Entre 250 et 300 à l’année en B ; 100 – 150 en moto
Tarifs : 850 euros le forfait 20 heures ; 43 euros l’heure supplémentaire