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map Vie des régions — Octobre 2014

- Saint-Denis -
Dans l’espoir de jours meilleurs…

Fortement touchées par le manque de places d’examens et les délais à rallonge pour passer le permis, les auto-écoles de Saint-Denis ont placé leur espoir dans la modification de la méthode nationale d’attribution, qui pourrait leur apporter une bouffée d’oxygène. Elles misent aussi beaucoup sur la pédagogie.


Avec un peu plus de 100 000 habitants, Saint-Denis est la commune la plus peuplée du département de la Seine-Saint-Denis, devant Montreuil. Connue pour ses monuments anciens (la grandiose basilique) ou constructions récentes (les quartiers modernes du centre ville et ceux qui bordent la zone couverte de l’A1, le Stade de France), Saint-Denis fait aussi partie d’un des départements parmi les plus touchés par le manque de places d’examens. Le délai d’attente entre les deux premières présentations B, atteignait 136 jours de janvier à septembre 2013, selon la carte de France dévoilée il y a quelques mois par la DSCR (voir La Tribune des Auto-Écoles n° 189).  « Et depuis, cela ne s’est pas arrangé, déplore Nordine Tabehrite, le dynamique gérant de l’auto-école Samy (du nom de son fils), située en centre-ville.

Le casse-tête de l’attribution des places d’examens
« C’est toujours notre souci numéro 1 ! » explique-t-il, dévoilant son planning de présentation des élèves, qui se retrouve vite engorgé à cause du système actuel d’attribution des places. « L’administration me donne 3 places d’examen pour ce bureau et 6 places pour notre deuxième bureau, situé au nord-est de la ville. Mais comme elle ne tient compte dans son calcul que des élèves B1 (première présentation), on aboutit vite à un cercle vicieux. Or, même si l’élève est bien préparé, un échec au permis peut arriver, pour des raisons liées au stress, à la malchance, aux circonstances. Résultat, on se retrouve bloqués de partout et on ne peut pas embaucher d’enseignants de la conduite supplémentaires ». Parallèlement, le nombre d’écoles de conduite ne cesse d’augmenter à Saint-Denis, depuis que les 3 ans d’expérience professionnelle ont été supprimés. « Toute personne qui dispose d’un local peut ouvrir une auto-école, les conditions d’accès à la profession sont trop faciles ! » se désole Nordine Tabehrite. Sans oublier les loueurs de véhicules à double commande qui sont apparus ces dernières années. « On peut certes comprendre que ça rassure l’élève de pouvoir conduire un peu de temps en temps avec cette formule, mais il ne faut pas en abuser ! ».
Le 1er octobre 2014, la MNA (Méthode nationale d’attribution) a évolué afin de prendre – enfin – en compte les B2 (candidats en deuxième passage) dans les coefficients d’attribution, et non plus uniquement les B1.
« Pour le moment, lorsque j’envoie des candidats B2 à l’examen, ce que je me dois de faire de temps en temps, je sais que cela me pénalisera plus que si j’accordais la priorité en permanence aux B1 », précise Nordine Tabehrite. « C’est pour cela que nous attendons avec impatience la modification de la MNA ! »

Des examens blancs réguliers
Malgré ces problèmes de places, Nordine Tabehrite continue à faire suivre à ses élèves une formation basée sur la validation des étapes et le contrôle régulier. « J’organise régulièrement des examens blancs pour le Code comme pour la conduite. En fonction des résultats, j’adapte le programme de formation de l’élève ainsi que le nombre d’heures qu’il lui reste à effectuer. Pour la conduite, j’applique un barème qui m’est propre. Par exemple, si l’élève obtient plus de 22 points à cet examen blanc,  j’estime que 10 heures de conduite supplémentaires sont suffisantes avant de pouvoir passer le véritable examen. Un nombre qui passe à 20 h si l’élève a obtenu entre 11 et 18 points à l’examen blanc. Avec ce système, l’élève sait toujours où il va et ce qu’il doit travailler en priorité pour être au point. » Nordine accorde d’ailleurs beaucoup d’importance au comportement de l’élève. « Cela fait longtemps que j’applique les principes du REMC ! ». Par contre, le gérant est opposé aux formations accélérées du permis. « Cela coûte plus cher et ce n’est pas forcément plus efficace. Mieux vaut aller un peu plus lentement et privilégier la qualité ».
La Seine-Saint-Denis traîne parfois une réputation « difficile ». Les élèves y sont-ils réellement plus délicats à gérer qu’ailleurs ?
« Bien sûr, il faut savoir les « tenir », ces petits jeunes ! Je sais me montrer dur quand il le faut. Mais dans l’ensemble, cela se passe bien. L’auto-école est une profession de contact ! C’est un métier qui me passionne toujours autant ».

Un métier difficile
L’Institut de formation routière (IFR), dirigé par Moussa Bamba et situé sur l’avenue du président Wilson qui relie Saint-Denis à Paris en parallèle de l’autoroute A1, a vu le jour en 2012, lorsque le gérant a racheté le précédent établissement. Une petite structure également touchée par le problème du manque de places d’examens. « L’administration me donne chaque mois 5 places en conduite et, ce qui est catastrophique, 1 place en Code. J’ai du mal à m’en sortir, ce qui m’oblige à refuser les élèves en transfert (qui ont auparavant échoué dans une autre auto-école), car cela affecterait notre population de référence. »
Une situation délicate alors que le contexte est déjà difficilement supportable. « Nous autres auto-écoles croulons sous les charges, ce n’est vraiment pas un métier facile. Notre position n’est pas évidente, entre la préfecture et les élèves. Certains d’entre eux ont des comportements agressifs, je me suis déjà fait menacer. On peut certes comprendre que des candidats vivent très mal le fait d’être recalés pour une petite erreur voire une futilité, alors qu’ils ont fait beaucoup d’efforts lors de leur apprentissage de la conduite, mais il est vain de chercher une solution par la violence ». Alors, Moussa Bamba est comme les autres gérants dionysiens : il attend avec une espérance non dissimulée la modification de la MNA qui prendrait enfin en compte les B2 dans les coefficients. « J’ai espoir que cela débloque un peu la situation ».

Privatisation : la crainte de l’anarchie
Par contre, Moussa Bamba estime que la solution aux problèmes de places ne doit pas passer par la privatisation de l’ETG. « Cela risque d’entraîner l’anarchie. L’objectivité des examinateurs pourrait en pâtir. C’est la porte ouverte à de nombreuses dérives. Déjà qu’à l’heure actuelle, je reçois parfois des coups de fil de personnes qui me proposent « d’acheter » leur permis ! ».
La clientèle de l’Institut de formation routière est très cosmopolite. « Parmi mes élèves, il y a des Africains, des Asiatiques, des Français d’origine… Certains ne maîtrisent pas bien la langue française, leur apprentissage est donc plus lent. Il faut savoir s’adapter à chaque élève ! » Sur le plan financier, les élèves de l’Institut de formation routière peuvent recevoir des aides de la mission locale Atout Jeunes, un peu dans l’esprit d’une bourse au permis.
Quant à l’émergence des loueurs de véhicules à doubles commandes, elle est restée en travers de la gorge de Moussa Bamba. « D’un côté, l’État martèle sans relâche qu’il faut encore et toujours continuer à faire baisser le nombre de morts sur les routes, et d’un autre côté, on a l’impression que tout est fait pour que n’importe qui ou presque puisse former un futur conducteur ! Ce n’est pas sérieux ! » Quant à la « célèbre » auto-école en ligne Ornikar, Moussa Bamba considère qu’elle fait de la concurrence déloyale aux auto-écoles traditionnelles. « La libéralisation à outrance du secteur mènera tout droit au chaos », prédit-il.
Enfin, le jour-même de l’entrevue avec les auto-écoles de Saint-Denis, la presse révélait l’existence d’un rapport de l’État, qui préconise notamment de limiter le taux d’alcoolémie autorisé pour les conducteurs novices à 0,2 g/l de sang au lieu de 0,5 g/l. Sur ce sujet, Moussa Bamba est catégorique. « Je suis à 100% pour. Une voiture est une arme. Boire même ce qu’on croit être une faible quantité d’alcool peut très vite avoir des conséquences désastreuses sur la conduite, et les jeunes n’en sont pas toujours conscients. J’ai vu trop d’accidents causés par un simple verre de vin. Encore faudrait-il que cette éventuelle mesure ne soit pas tuée dans l’œuf par les lobbys de l’alcool… ».
Si les deux premiers exploitants rencontrés sont accablés par la pénurie de places d’examens, ce problème est ressenti moins durement par Nibel Hammani, le jeune gérant de l’école de conduite Révolution, située dans une petite rue tout près du marché de Saint-Denis. « Cela peut s’expliquer par le fait que mon auto-école est une création récente. J’ai mes 4 places par mois, ce n’est pas idéal mais cela convient à peu près au nombre encore relativement réduit de mes élèves. » Comme beaucoup, Nibel Hammami a démarré sa carrière en tant qu’enseignant de la conduite avant de gérer son propre établissement.

La révolution…par la pédagogie
À la fois calme et assuré, le jeune gérant explique la dénomination de son école de conduite.
« Pourquoi appeler mon établissement « Révolution » ? Car la profession a besoin de changer. On entend souvent qu’elle est  infestée d’escrocs et autres magouilleurs… Je souhaite changer la donne et améliorer l’image des écoles de conduite. » De plus, sur le plan pédagogique, Nibel a dans sa besace plusieurs idées originales. « Concernant le Code, je préfère faire faire aux élèves 2 séries par jour de manière sérieuse et approfondie qu’un nombre plus élevé de séries mais de façon bâclée. D’autre part, j’utilise en alternance les DVD ou sites de préparation à l’examen de plusieurs fournisseurs pédagogiques différents, et non d’un seul, car pour chacun d’entre eux, les questions ne sont pas formulées exactement de la même manière. Cela habitue les élèves à connaître toutes les formulations qui peuvent tomber le jour de l’ETG. Je fais également en sorte que l’élève ne voit jamais deux fois la même série. » Autre méthode singulière, Nibel propose à ses élèves inscrits en permis B d’être passager de sa moto pendant 45 minutes afin « d’être dans la peau d’un motard » et de comprendre ce qu’il peut ressentir dans la circulation, face aux autres usagers de la route.
« Ainsi, lorsqu’ils seront automobilistes, ils auront pris l’habitude de « penser comme un motard », ce qui évitera peut-être quelques accidents. Il faut toujours se mettre dans la peau des autres pour appréhender leur comportement. » Plus classique mais toujours efficace et apprécié des élèves : le voyage-école. « On pousse jusqu’à Deauville, avec 3 élèves, tout en expérimentant en cours de route les lunettes simulant la prise d’alcool. Dans le même esprit, j’ai commandé un simulateur de perte d’adhérence afin d’expérimenter les effets de la conduite sur chaussée glissante. Là encore, il faut une expérience concrète pour se rendre vraiment compte des dangers. Tout comme un enfant ne comprendra véritablement le danger du feu qu’après s’être brûlé. »
Ce large éventail pédagogique peut constituer l’une des raisons qui explique le bouche-à-oreille favorable de l’auto-école Révolution. « Cette bonne réputation fait que certains de mes élèves viennent de Paris 13e ou de Créteil pour se former dans mon auto-école. » Il faut dire que de nombreux élèves satisfaits ont semble-t-il laissé des commentaires élogieux sur l’école de conduite de Nibel sur le site web des Pages Jaunes !

Le permis à 1 euro par jour via ECF
L’école de conduite Révolution est un point relais ECF. Si elle ne porte pas les couleurs et la signalétique du réseau, elle permet de bénéficier de tarifs avantageux sur les véhicules et de l’image de marque d’ECF. « Dans ce cadre, nous allons proposer le permis à 1 euro par jour, avec la possibilité de payer en 4 fois sans frais. Nous faisons tout notre possible pour faciliter le paiement de nos élèves. Dans le même esprit, nous sommes entrés en contact avec la mairie de Saint-Denis afin de mettre en place une action à destination des jeunes, une sorte de journée pédagogique dans les MJC, où nous insisterons notamment sur les dangers du non-port du casque à scooter, etc. ». La pédagogie, on n’en fait jamais assez !
Christophe Susung





Une circulation difficile mais très formatrice
Circuler dans Saint-Denis n’est pas chose aisée, surtout pour un apprenti-conducteur ! D’une part, le réseau de tramway, particulièrement dense, s’accompagne de son lot de ralentissements pour les automobilistes, qui doivent en permanence croiser et recroiser ses voies. D’autre part, de  nombreuses rues du centre-ville sont des rues piétonnes. Sans parler des innombrables sens interdits. De plus, trois jours par semaine, le marché de Saint-Denis, le plus grand d’Ile-de-France, complique encore la circulation. Enfin, les événements sportifs ou les concerts qui se tiennent au Stade de France sont sources de nombreux embouteillages.
Pour Nibel Hammami (école de conduite Révolution), « ces conditions difficiles constituent en fin de compte un excellent terrain d’apprentissage pour les élèves. Cela augmente leur niveau, et ils seront du coup plus à l’aise lorsqu’ils conduiront au quotidien ». Moussa Bamba (IFR) se félicite « de pouvoir disposer de toutes les situations de conduite à Saint-Denis (zone industrielle, petites rues, autoroute…). Mais les feux rouges sont encore plus longs qu’ailleurs à cause du passage des tramways ! » Enfin, Nordine Tabehrite (auto-école Samy) estime lui aussi que « Saint-Denis est un excellent terrain d’apprentissage. Mais heureusement pour les candidats que la ville n’accueille pas de centre d’examens ! ».





Promouvoir la sécurité routière dans les pays sous-développés
Moussa Bamba, directeur de l’Institut de formation routière, compte développer –  à petite échelle pour commencer – son réseau d’auto-écoles IFR, en Ile-de-France, en France et même en Afrique. « Il y a beaucoup de progrès à faire en matière de sécurité routière sur ce continent. C’est un peu la jungle ! C’est pourquoi j’ai créé fin 2013 une ONG (organisation non gouvernementale) baptisée « Sécurité routière sans frontière », et dont le but est de promouvoir la sécurité routière dans les pays sous-développés d’Afrique. On va se rendre sur place, rencontrer les autorités de chaque pays, et lancer des opérations d’une semaine destinées à éduquer la population ».





Fiches d’identité
Auto-école Samy
Année de création : 2009
Gérant : Nordine Tabehrite
Bureaux : 2
Employés : 2 secrétaires, 3 moniteurs
Véhicules : 3 Peugeot 208
Formations : B, AAC
Inscriptions : environ 120 en 2013
Tarifs : 960 euros les 20 h, 48 euros l’heure de conduite

IFR (Institut de formation routière)
Année de création : 2012
Gérant : Moussa Bamba
Bureau : 1
Employés : 1 secrétaire, 1 moniteur
Véhicules : 1 Citroën C3
Formations : B, AAC
Inscriptions : + de 150 en 2013
Tarifs : 900 euros les 20 h, 47 euros l’heure de conduite

École de conduite Révolution
Année de création : 2012
Gérant : Nibel Hammami
Bureau : 1
Employés : 1 secrétaire, 2 moniteurs,
Véhicules : 2 Renault Clio, 1 Peugeot 208, 1 Peugeot 308, 1 Honda NC700
Formations : B, AAC, A
Inscriptions : 130 en 2013
Tarifs : 990 euros les 20 h, 48 euros l’heure de conduite





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