Alors que les premières mesures de la réforme du permis entrent en scène, les auto-écoles niçoises en attendent les premiers effets. Pour l’heure, entre les délais de passage du permis et des tarifs assez bas qui ne leur permettent pas de dégager beaucoup de bénéfices, ce n’est pas encore le plein soleil sur la Côte.
Nice cultive les paradoxes. Ville balnéaire, un peu bourgeoise, éminemment touristique, elle est aussi celle des quartiers populaires et de l’insécurité. Celle ou un bijoutier avait, en septembre 2013, abattu un braqueur d’une balle dans le dos. Entre Nice la bourgeoise et Nice la « populo », laquelle ressemble le plus au quotidien des auto-écoles ? Paule Poirier est gérante de l’auto-école Caravelle, au nord de la gare routière. Selon elle, « les Niçois ont un tempérament méridional », et il n’est pas rare que cela occasionne quelques accrochages. Notamment avec les élèves. « Ma fille a été agressée verbalement récemment, avec des menaces de la part de quelqu’un qui exigeait de passer le permis. C’est récurrent et, souvent, ces altercations sont dues aux places d’examens. » La faute aux délais, mais pas seulement.
« Un conducteur a mis un coup de tête, un jour, à un de mes moniteurs car son élève ne sortait pas assez vite de son stationnement. Il a fini à l’hôpital », relève Paule, un peu désabusée.
Nice, le permis pas (assez) cher
Si les quartiers de Nice sont plus ou moins chics, avec une population plus ou moins aisée, les prix du permis sont à peu près partout les mêmes. Et ils dépassent assez rarement la barre des mille euros. « Cela fait deux ans que les prix stagnent, qu’on n’a pas augmenté nos tarifs », explique Anne-Marie Marty, co-gérante, avec son mari Jean-Pierre, de l’auto-école Permis Center, au centre de Nice, regrettant que pour la formation au permis la TVA soit « encore à 20 % ». Du coup, les auto-écoles vivotent, mais parfois dans la difficulté. Thierry Hemmen, gérant de l’auto-école Mac 2, dans le quartier du port, accueille une clientèle plutôt populaire. « Ceux qui pensent que les auto-écoles se font beaucoup d’argent me font rire. Je veux bien qu’on me présente un gérant qui roule sur l’or. Vous en connaissez, vous ? » Dans ces conditions, avec des familles qui ont de moins en moins d’argent à mettre dans le budget « permis », de plus en plus regardantes sur les tarifs, il devient difficile de payer ses employés correctement.
C’est ce que constate Anne-Marie Marty. « On voudrait encore augmenter les salaires de nos moniteurs, pour dépasser un peu la grille. On souhaite intéresser nos employés pour avoir du bon boulot », relève-t-elle. À l’auto-école Mac 2, Thierry Hemmen déplore que Nice soit « une des villes les moins chères de France ». Mais seulement pour le prix du permis !
Malgré tout, depuis 2002, le tarif du forfait 20 heures a plus que doublé. Mais le gérant pense qu’il faut y aller lentement. « J’ai deux auto-écoles dans deux secteurs totalement différents, souligne Thierry Hemmen, l’une au Port, où vient une clientèle populaire, et l’autre à Nice-Ouest, près des montagnes qui surplombent la ville. Les clients les plus exigeants, et parfois même les plus radins, sont paradoxalement ceux qui ont le plus d’argent. » Autrement dit, pas besoin d’être pauvre pour garder l’œil (et la main) sur son portefeuille.
Privatisation, seule solution ?
En ce qui concerne les places d’examens, la ville de Nice n’échappe pas à la règle. Les délais entre un premier et un deuxième passage vont de trois à six mois. La carte de France des délais d’examens, publiée dans nos colonnes au mois de mai dernier, fait quant à elle état d’une attente de 111 jours entre deux présentations. Une éternité ! Un message – peut-être ironique – a même été posté, un jour, sur la messagerie Printel. Un gérant niçois assurait être « prêt à acheter une place d’examen ». Simple plaisanterie ou signal de désespoir ?
Pour suivre les actualités de la profession, et tenter de peser sur les décisions, les gérants des trois auto-écoles rencontrés ont adhéré à un syndicat. Thierry Hemmen à l’UNIC, Paule Poirier et les époux Marty à l’UNIDEC. À l’UNIDEC, justement, on a fini par se résoudre à la privatisation, au moins partielle, des examens, et notamment celle du Code. Paule Poirier, déléguée départementale du syndicat pour les Alpes Maritimes, résume le sentiment général.
« Au départ, nous n’étions pas trop pour, commence-t-elle. Mais c’est peut-être mieux de privatiser certaines épreuves pour recentrer les inspecteurs sur le permis B. Néanmoins, je reste prudente sur la privatisation du Code. J’attends de voir ! » Les opposants du privé craignent souvent que l’examen puisse « s’acheter » avec un opérateur agréé. Mais Paule rétorque, du tac au tac. « Des magouilles, c’est arrivé qu’il y en ait avec les inspecteurs, on l’a vu à Marseille », rappelle-t-elle. L’intersyndicale dans son ensemble s’est résolue à la privatisation (même si pour le B, c’est plus compliqué), histoire de sortir de l’impasse. Mais Thierry Hemmen, comme son syndicat, a toujours été pour.
« Au début, l’idée de privatiser des examens ressemblait à un pavé dans la marre, se souvient-il. Les années passant, la profession s’est rendue compte que ce n’était pas si idiot. Je ne suis pas anti service public. Si on me dit demain qu’on embauche 200 inspecteurs, pas de problème. Mais l’État doit surtout faire en fonction de ses moyens. Et les moyens, il ne les a plus. »
46 % des inspecteurs pour les examens
Il y a une corporation, en revanche, qui n’arrive pas à se résoudre à l’idée de voir partir le Code dans le privé. Les inspecteurs défendent ce « service public » bec et ongles, et surtout leurs missions. Malgré tout, les auto-écoles ne tirent pas toutes sur eux à boulets rouges. « Je comprends ce qu’ils vivent, déclare même Anne-Marie Marty. On leur enlève une partie de leur travail. On dirait que n’importe qui peut remplacer au pied levé, du jour au lendemain, les inspecteurs pour le Code. Mais c’est faux. » Selon elle, il ne sera pas si facile de former les gendarmes, et éventuellement les autres personnels administratifs, avant que la privatisation soit mise en œuvre. « Les gendarmes ne sont pas au courant des évolutions du Code. Ils devront se mettre à jour, surtout s’ils sont retraités. Et il faudra bien les former : ce n’est pas seulement un DVD à lancer. Il y a toute une logistique. »
Autrement dit, cette mesure « d’urgence » ne sera pas aussi rapide à mettre en œuvre qu’escompté. Et les inspecteurs, à qui l’on a demandé de former les nouveaux arrivants, continueront à assurer en partie la mission de l’ETG jusqu’à sa privatisation totale.
Mais à Nice, tous les professionnels de l’auto-école ne sont pas aussi indulgents envers les inspecteurs. Paule Poirier, de l’auto-école Caravelle, remarque que « dans les Alpes-Maritimes, les inspecteurs consacrent seulement 46 % de leur temps à passer des examens ». Si l’on reprend les chiffres dévoilés par la DSCR pour l’année 2013, 13 des 19 inspecteurs du département étaient opérationnels. Mais ce chiffre comprenait aussi les administratifs et les missions annexes autres que les permis dévolues aux inspecteurs. « Les envoyer faire de l’éco-conduite, je ne trouve pas cela normal. En période de crise, il faut fixer des priorités », estime Paule Poirier. Des priorités que le gouvernement semble avoir définies, puisque la réforme du ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve entend recentrer la mission des IPCSR sur le permis B.
Une réforme qui mécontente les inspecteurs : ils étaient en grève le 25 juin, avec un mouvement particulièrement suivi à Nice et dans les Alpes-Maritimes en générales. Mais, ne s’agissant que d’une journée et non d’une grève continue, cela n’a pas perturbé outre-mesure les auto-écoles niçoises, sachant que les places perdues ont été récupérées.
Mauvaise répartition
Concernant la répartition des places, Paule Poirier est assez circonspecte sur les places supplémentaires et leur juste distribution. « J’ai le sentiment qu’à Nice, ce sont toujours les mêmes qui bénéficient de places en plus, notamment le samedi, avance-t-elle. Nous avons demandé au préfet la transparence des places supplémentaires. Ainsi, nous verrons que certaines auto-écoles n’en ont jamais eues. Les places doivent être attribuées en fonction des besoins de chacun. Je n’ai par exemple jamais compris que des auto-écoles qui viennent d’ouvrir aient parfois plus de places que des établissements plus anciens ! » Les relations avec le nouveau préfet des Alpes-Maritimes sont plutôt bonnes, et il reçoit régulièrement les syndicats locaux pour évoquer leurs problèmes. Un bon point, même si tout n’était pas parfait dans le 06. Jusqu’à récemment, de gros problèmes d’enregistrement des dossiers, à Grasse et à Cagnes-sur-Mer notamment, étaient à déplorer. Mais il semblerait que la tendance soit à l’amélioration.
Ce qui ne l’est pas en revanche, c’est la foi des auto-écoles en l’avenir, et particulièrement les espoirs qu’elles fondent dans la réforme du permis de conduire.
Si la privatisation du Code va selon eux plutôt dans le bon sens, il y aurait des points à revoir. Notamment une question qui en taraude pas mal dans la profession : si, pour une présentation au Code, l’élève doit payer 30 euros à un opérateur privé, quid des frais de présentations qu’ils payent à l’auto-école ? Doivent-ils forcément disparaître ? « Les auto-écoles vont les répercuter en frais d’inscription », annonce Anne-Marie Marty. Ou alors, elles n’accompagneront plus les élèves au Code, ce qui pourrait être la nouvelle tendance.
La location de voitures, à double tranchant ?
Autre point d’interrogation pour les auto-écoles niçoises concernant cette réforme : le multi-activité. Les auto-écoles seraient autorisées à louer des véhicules à doubles commandes, ce qui n’est pas le cas à l’heure actuelle. « Personnellement, je ne le ferai pas, tranche Paule Poirier. Je ne vais pas prendre le risque de faire casser ma voiture pour gagner 15 euros ! » La formation de quatre heures pour les accompagnateurs n’a pas connu beaucoup de succès. « Personne ne la demande », soufflent, en cœur, les gérants niçois. Cette contrainte a, semble-t-il, tué dans l’œuf les sociétés de location de doubles commandes. Les auto-écoles pourraient donc reprendre ce marché. L’intérêt serait, pour elles, d’avoir moins de voitures à vide. Et Thierry Hemmen, gérant de Mac 2, se veut moins tranché que sa collègue et envisage même de prendre « une ou deux voitures supplémentaires pour les louer ». Il va même plus loin.
« Je n’ai jamais compris, non plus, pourquoi on nous interdisait de vendre certains produits liés à la route et à la sécurité routière. Par exemple, en tant qu’enseignant moto, j’aimerais pouvoir commercialiser quelques accessoires, que j’aurais choisis parce que je les apprécie. Ça pourrait être un complément. »
Mais cette mesure ne serait-elle pas un premier pas vers une libéralisation du secteur ? « On peut moderniser sans tout faire exploser, juge Thierry Hemmen, et contrairement à ce que pense le ministre nous avons depuis longtemps dépassé l’ère des diapos ! Nous sommes obligés d’avoir un local d’au moins 25 mètres carrés. On doit inscrire nos élèves dans ce local uniquement. On nous a obligés à nous mettre en conformité avec la loi d’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite. Et maintenant, on nous dirait que tout ça ne sert à rien ? » Une référence à peine voilée à la « mode » des auto-écoles en ligne (voir notre enquête page 10). « Bientôt, on va travailler comme on veut, sans se soucier de sécurité routière. On ne s’occupera plus de l’administratif, on les inscrira en ligne et on laissera toute la paperasse à l’élève, puisque soit disant les jeunes veulent tant être autonomes ! Je crois surtout qu’ils adorent être maternés », s’emporte Jean-Pierre Marty. Le gouvernement avait un temps envisagé de favoriser l’inscription en ligne dans sa réforme, avant de faire machine arrière.
Une réforme « incomplète »
Aux yeux de Paule Poirier, la réforme est surtout « incomplète ». Et ce n’est pas le développement de la conduite accompagnée qui la fera changer d’avis. « Les gamins ne sont pas motivés à 16 ans, je ne vois pas pourquoi ils le seraient plus à 15. Ce sont plus souvent les parents qui les poussent, et ça ne fonctionne pas. » À tel point que beaucoup de formations AAC, selon Thierry Hemmen, « se transforment en formations classiques en cours de route ». La conduite avec les parents comporte deux problèmes : les élèves prennent de mauvaises habitudes (pas sûr donc que tous aient leur permis du premier coup !), et elle occasionne des frictions parents – enfants. Lancer un appel au bénévolat pour engager des tuteurs en conduite accompagnée ? Une illusion, aux yeux de Paule. « Aujourd’hui, si on me demandait d’être tutrice, je dirais non. C’est difficile, encore plus quand ce n’est pas notre enfant », lâche-t-elle. D’autres, comme Anne-Marie Marty, plaident pour une mesure forte, à savoir « l’obligation de la conduite accompagnée », plutôt que de tabler sur une meilleure promotion de celle-ci. Elle est désabusée de la reconnaissance du public pour sa profession.
« On a un métier de service, mais ça ne se voit pas. On n’a aucune considération. Je n’ai parfois qu’une envie, c’est d’arrêter. »
Comme beaucoup d’enseignants de la conduite, les gérants niçois notent un problème « générationnel ». « Les élèves n’acceptent plus la discipline, observe Thierry Hemmen. Même en moto, ils n’acceptent pas toujours la critique. Alors qu’une erreur peut être fatale. » Et a priori, la réforme ne suffira pas à changer les comportements.
Lucas Lallemand
La formation taxi et la sécurité routière
Jean-Pierre Marty, gérant de l’auto-école Permis Center à Nice, présente une particularité : celle d’être également chauffeur de taxi ! Ou du moins ancien taxi, puisqu’il loue sa licence à un autre collègue. Il peut donc se consacrer à 100 % à son école de conduite, qu’il gère avec sa femme. Cette double-casquette lui permet également de dispenser des cours lors de la formation taxi ou CCPCT (Certificat de capacité professionnelle de chauffeur de taxi). « Je suis formateur taxi pour le centre de formation du syndicat local, relève Jean-Pierre Marty. Cela me permet d’avoir un regard beaucoup plus aiguisé qu’un taxi lambda sur les questions de sécurité routière. »
Les taxis sont soumis à une importante formation théorique, mais Jean-Pierre n’intervient que dans le cadre de la session « conduite », qui se déroule sur une dizaine d’heures. « En tant que transporteurs de personnes, les taxis se doivent d’anticiper les risques. Ils ne sont pas plus accidentogènes que les autres, mais ils doivent quand même adapter leur conduite à leurs passagers. » Premier conseil que donne Jean-Pierre : bien prendre les giratoires. Il faut aussi qu’ils veillent à ne pas balloter leurs clients, qui se trouvent systématiquement à l’arrière de la voiture, en évitant les coups d’accélérateurs impromptus, notamment dans les virages. « S’ils les rendent malades, ils n’auront pas de pourboire, sourit-il. J’insiste sur le confort des passagers. »
Fiches d’identité
Auto-école Caravelle
Année de création : 1973.
Gérante : Paule Poirier.
Bureaux : 2.
Employés : 7.
Formations : B, A, AAC.
Véhicules : Peugeot 208, Kawasaki ER6.
Inscriptions : 335 en tout.
Tarifs : 950 euros le forfait 20 heures ; 42 euros l’heure de conduite.
Auto-école Permis Center
Année de création : 2000.
Gérants : Anne-Marie et Jean-Pierre Marty.
Bureau : 1.
Employés : 5.
Formations : B, A, AAC, 125, BSR.
Véhicules : Clio IV et Kawasaki ER6.
Inscriptions : N. C.
Tarifs : 1050 euros le forfait 20 heures ; 44 euros l’heure de conduite.
Auto-école Mac 2
Année de création : 1995.
Gérant : Thierry Hemmen.
Bureaux : 2.
Employés : 6.
Formations : B, A, AAC, BSR.
Véhicules : Clio IV et Suzuki Gladius.
Inscriptions : 180 en 2014.
Tarifs : 950 euros le forfait 20 heures ; 40 euros l’heure de conduite.