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map Vie des régions — Mai 2014

- Bordeaux -
Le cru 2014, meilleur que le 2013 ?

Après deux années difficiles au niveau des places d’examens, les auto-écoles bordelaises ont commencé à sortir la tête de l’eau début 2014, avec de meilleurs coefficients. Mais l’avenir reste toujours incertain…


À Bordeaux, le vin fait toujours parler. Alors quand un viticulteur bio de Côte-d’Or refuse de traiter son domaine contre la flavescence dorée, une maladie qui atteint les vignes, la région bordelaise n’y est pas insensible. « Si l’épidémie se développe, cela peut atteindre toutes les vignes. Savoir s’il faut traiter ou non relève d’une décision collective… » Pierre Lopez, gérant d’une auto-école à Libourne, près de Bordeaux, est aussi un amateur de vin. Et si les viticulteurs sont liés collectivement par un même intérêt, il en va de même, selon lui, des établissements de conduite. « Pour nous, l’insecticide, c’est l’information. Il faut communiquer, dialoguer entre nous pour éviter que la maladie ne se propage. Chez nous, la flavescence dorée, c’est le manque de places d’examens. »
Selon la carte de France des délais d’attente, établie par la DSCR et que La Tribune des Auto-Écoles s’est procurée, le département de la Gironde est le seul du sud-ouest à apparaître en rouge. Autrement dit, les délais sont prohibitifs.

117 jours d’attente
Il faut aux candidats girondins, après un premier échec à l’examen, attendre 117 jours en moyenne pour espérer le repasser. Ce qui conduit les auto-écoles à faire de savants calculs. C’est le cas de Véronique Sargos qui, comme le souligne son collègue et ami Pierre Lopez, « gère bien ses places ». La co-gérante de l’auto-école Aliénor Conduite, à Bordeaux, note tous ses coefficients des mois et des années précédentes. Et force est de constater que la situation a été, entre 2012 et 2013, catastrophique. « Mais, rectifie-t-elle, l’amélioration a été assez nette entre la fin 2013 et le début 2014. Il y a eu six mois d’effort appréciables pour amortir le retard. Mais on nous annonce déjà une baisse des coefficients dès les mois de mai/juin… » Pour Pierre Lopez, « c’est la preuve que l’administration a des moyens, des réserves qu’elle n’utilise que quand la situation devient intenable ». Jusqu’à 8 mois d’attente ont pu être constatés entre deux présentations. En Gironde, la préfecture a décidé de greffer les places supplémentaires au coefficient. Celles qui se libèrent au dernier moment, notamment grâce aux heures supplémentaires des inspecteurs. Conséquence : le coeff’ est artificiellement gonflé. « À Paris, le personnel de la DSCR ne comprenait pas qu’on soit autant la tête sous l’eau alors que nos coefficients étaient corrects. Il a fallu qu’une délégation de la DSCR vienne sur place (en 2013, ndlr) pour se rendre compte du problème », note Lionel Vives, gérant, avec sa femme Christelle, de l’auto-école Saint-Genès, située à la limite de Bordeaux et Talence.
Dans un bureau, au premier étage de son local, Lionel Vives fait un schéma sur le tableau pour expliquer la méthode de calcul.
« Il y en a encore qui pensent que les places sont attribuées en fonction du taux de réussite, fait-il remarquer. En réalité, on applique un coefficient, qui est le même pour toutes les auto-écoles d’un département, à notre nombre de premières présentations du mois précédent. Si on a un coefficient de 1,40 par exemple, et qu’on a présenté 10 B1, on aura 14 places, B1, B2, B3 compris. » À ceux qui ne l’auraient pas encore compris, soigner son taux de réussite, c’est bien, mais cela n’aura donc qu’une influence limitée et indirecte sur le nombre de places attribuées. Les auto-écoles de Bordeaux sont fatalistes. « Il devrait y avoir un vase communiquant entre le Code et la conduite au niveau des places, estime Véronique Sargos. Qu’on ait par exemple une place en conduite pour une réussite au Code ! » A priori, une réforme de la méthode de calcul n’est pourtant pas à l’ordre du jour.

Options salutaires
Ce qui peut, parfois, sauver les auto-écoles de la banqueroute en termes de places, c’est le fameux système des options. « Heureusement qu’elles sont là », assure Pierre Lopez. Sa collègue bordelaise Véronique Sargos se veut moins affirmative. « Le principe des options, c’est qu’on se positionne sur des places sans être sûr de les avoir. C’est très difficile de demander à nos élèves de prendre leur journée sans être certain de la date d’examen. »
Dans les faits, comme les options sont proposées par « bloc », les auto-écoles peuvent se placer sur un bloc de cinq places, par exemple, alors qu’elles n’en ont besoin que d’une. Ce qui augmente encore un peu plus l’effet d’embouteillage. Pour donner plus de chances à un collègue « d’empocher la mise », lorsqu’il a vraiment besoin de places, il arrive que certaines auto-écoles se positionnent sur une option. Par solidarité, histoire de mettre toutes les chances de son côté. « L’administration s’est sûrement rendue compte de quelque chose », sourit Véronique.
Comme dans beaucoup de régions, les Bordelais se plaignent du manque de relationnel, des dossiers qu’on ne remet jamais en main propre, du rideau de fer qui existe entre les auto-écoles et le service du permis. « Parfois, je plains les filles qui s’occupent du permis à Bordeaux, confie Pierre Lopez. Coincées dans leur bureau, prises entre deux feux, celui de leur hiérarchie et les plaintes des écoles de conduite… Elles répondent à des directives, elles ne peuvent pas faire de miracle. »
Le gérant libournais suggère qu’elles puissent « faire passer le Code, ce qui rendrait leur quotidien moins monotone ». Chaque année, il leur offre une boîte de chocolats au moment des fêtes. Peut-être qu’un jour, sa pugnacité sera récompensée, et que l’administration l’entendra enfin ! Car jusqu’à présent, les mesures prises ne semblent être qu’un feu de paille. « Les inspecteurs retraités ont dû être une poignée à se manifester à Bordeaux pour faire passer le Code, soupire Véronique Sargos. Cela restera tout à fait marginal. »
Pierre Lopez, de nature optimiste, relève pour sa part que « c’est mieux que rien ».
Alors que la remise du rapport de Florence Gilbert se profilait au moment du reportage, les auto-écoles bordelaises n’étaient pas optimistes quant aux pistes évoquées. Véronique Sargos se dit même « déçue », après avoir nourri beaucoup d’espoirs quant à ce groupe, dont l’effet se sera révélé « soporifique ». « On demandait une réforme du système d’examen, et on est en train de mettre au point une réforme de la formation. Comme d’habitude, on nous répond à côté », poursuit Pierre Lopez.
Des rendez-vous pédagogiques post-permis ? « Pourquoi pas, commence Véronique Sargos. Mais ça ne va en rien désacraliser l’examen ! Pour les élèves, l’inspecteur, c’est toujours dieu le père. » « On essaie de leur montrer que les inspecteurs ne sont pas tout-puissants », complète Lionel Vives. Dans l’idée d’une possible réforme, l’examen en lui-même ne changerait quasiment pas.
Pierre Lopez aurait été, pour sa part, favorable à l’idée de Jean-Christophe Fromantin de ne faire passer l’examen qu’en cas d’infraction ou de contrôle aléatoire. « Les auto-écoles donnent déjà des autorisations de conduire, notamment en conduite accompagnée ou en supervisée. Sinon, pour désacraliser l’examen, il faudrait que celui-ci soit plus accessible. Pas sûr que ce soit une bonne chose pour la sécurité routière. » Le Libournais, toujours en quête d’idées et de solutions, serait favorable à « une décision collégiale » pour l’examen du permis, plutôt que de la faire reposer sur un seul homme. « Mais elle serait difficile à mettre en place, notamment parce que les relations ne sont pas assez développées entre les auto-écoles et les inspecteurs, reconnaît-il. Cela impliquerait une notion de confiance, afin que chaque partie ne doute pas de l’objectivité dans le jugement de chacun. »

Un post-permis qui fait débat
Autre suggestion évoquée lors du groupe de travail : durcir le permis probatoire. Là-encore, les enseignants de la conduite sont sceptiques.  La tolérance 0 pour l’alcool au volant ? « Les jeunes ne mettront plus le A derrière leur voiture », réagit Véronique Sargos. Pour rendre la mesure véritablement efficace, Lionel Vives voudrait la voir appliquée à tout le monde. « Quid du bon père de famille qui prend la bagnole avec 2 grammes et les gamins derrière ? » Idem pour les rendez-vous pédagogiques, qui stigmatisent encore les jeunes alors que ce ne sont pas forcément ceux qui en ont le plus besoin. « L’obtention du permis serait encore trop proche, ça n’a pas grande utilité, ils savent qu’il faut respecter le Code, ne pas boire, etc., relève le gérant de l’auto-école Saint-Genès. En revanche, au bout de 5 ou 10 ans, pour réactualiser les notions, je dis : « pourquoi pas ? ». »
Le post-permis présenterait une activité supplémentaire pour les auto-écoles. Pour éviter que les auto-écoles soient « prises à la gorge », la diversification peut être salutaire. Notion basique d’économie : ne pas dépendre que d’un secteur d’activité ! Lionel Vives propose, lui, des formations pour handicapés. Et, si c’est loin d’être toujours facile, elles s’avèrent très enrichissantes.
« Ils sont beaucoup plus impliqués que les jeunes sans handicap, lâche-t-il. Même si l’autonomie au volant est plus difficile à acquérir. » Lionel travail en collaboration étroite avec les ergothérapeutes. Mais ils n’assistent pas à toutes les leçons afin, justement, de permettre aux élèves d’accéder progressivement à l’autonomie. « C’est très appréciable de pouvoir les valoriser, les aider à avancer », clame le gérant bordelais. Mais le permis handicapé comporte aussi des contraintes. Par exemple, les véhicules équipés n’existent presque pas en LLD. Il faut donc penser à long terme, en achetant la voiture. Par ailleurs, Lionel dit se refuser à « faire du social », et dit « leur parler comme aux autres ».
Même si les critiques peuvent parfois être dures à entendre, il refuse de les rappeler sans arrêt à leur condition d’handicapé.
Du côté de l’auto-école LEC, de Pierre Lopez, à Libourne, on se diversifie autrement. Notamment par le biais du permis bateau, une vraie bouffée d’oxygène qui rend ses collègues envieux. « Quand il nous parle de la facilité administrative du permis bateau, on est un peu jaloux », sourit Lionel Vives. En effet, le système d’inscription pour les formations bateau est géré par une plateforme informatique baptisée Oedipp et qui devrait ressembler à GPE (le système de répartition gratuit qui devrait être prochainement mis en place). « Quand on inscrit un élève, on a tout de suite son numéro de permis », détaille Pierre Lopez. Si la partie pratique se déroule sous forme de formation continue, ce qui laisse le champ libre, reconnaît le gérant « à ceux qui travaillent bien comme à ceux qui travaillent moins bien », la théorie a lieu aux Affaires maritimes. « Les relations avec eux sont très bonnes. Ils m’ont prévenu également qu’ils allaient faire des contrôles, pour voir si les bateau-écoles étaient en règle. J’attends ça avec impatience ! », affirme Pierre Lopez. Après avoir fait passer le permis bateau, ses clients, souvent ravis, reviennent « soit pour une formation remorque, soit pour la conduite accompagnée de leurs enfants. »
Qui a dit que le permis bateau était en perte de vitesse ?
Lucas Lallemand





Un « référent » pour la profession
Les trois gérants girondins ont la particularité d’être syndiqués à l’UNIC. Ils se retrouvent parfois, autour d’un verre ou d’un repas, pour parler de leurs difficultés. « Mais notre solidarité dépasse les bornes du syndicat, remarque Lionel Vives. L’important, ce n’est pas la bannière, mais le fait de ne pas rester chacun dans son coin. On a un système inédit en France, avec des entrepreneurs privés dépendants de la fonction publique. » Les auto-écoles de la région bordelaise ont même mis en place un système de « référent », « un petit statut, en Gironde, pour que les auto-écoles syndiquées mettent au courant celles qui ne le sont pas », explique Pierre Lopez. Chouette initiative. Grâce à ce maillage local, au sein duquel les différents syndicats s’entendent bien, les manifestations sont en général bien suivies. Les auto-écoles avaient même imaginé, comme à Meaux (voir notre vie des régions dans La Tribune des Auto-Écoles n° 188), attaquer l’administration, en référé, contre le manque de places d’examens. Mais, comme à Meaux, l’action n’est pas allée à son terme…





5 mois pour délivrer un permis AM !
C’est un problème administratif de plus auquel doivent faire face les auto-écoles de Bordeaux. La délivrance des permis AM se fait souvent attendre plusieurs mois, 5 en moyenne. « C’est toujours une formation BSR, souligne Lionel Vives. Le problème, c’est que le permis est désormais délivré en préfecture… » Autrement dit, l’administration s’est rajoutée des problèmes. Les jeunes élèves ne peuvent donc pas conduire leur deux-roues en sortant de la formation. Une frustration qui en inciterait certains à rouler sans assurance. « Deux cas de figure se présentent. Soit l’assurance est catégorique et exige le permis. Soit elle dit au jeune : « On vous couvre, mais il ne faut pas que vous ayez d’accident… ». » Une situation ubuesque que constate également Pierre Lopez, à Libourne. « C’est maintenant qu’il existe un vrai risque en termes de sécurité routière. Car pendant cinq mois, l’élève ne peut pas rouler. Il perd tous ses acquis », juge-t-il. À Bordeaux, il n’y a donc pas que pour le permis B que les dossiers s’empilent en préfecture.





L’AAC à 15 ans, ils disent « non »
C’est une des autres pistes évoquées, non pas par le groupe de travail, mais par la commission « jeunes et éducation routière » du CNSR : la conduite accompagnée dès 15 ans. Véronique Sargos, qui accueille essentiellement une clientèle populaire dans son établissement, se dit « étonnée ».
« Je ne vois pas trop l’intérêt, surtout qu’il faudrait revoir la durée de validité du Code. Car imaginons qu’un candidat passe son Code à 15 ans, avec une validité de trois ans, il faudrait qu’il passe (et réussisse) son permis tout de suite à 18 ans ! » Pierre Lopez regrette également qu’avec l’abaissement de l’âge minimum pour l’AAC, on veuille « limiter l’intérêt du permis AM, pour éviter que les jeunes roulent en scooter ». Et cet amateur de deux-roues ne peut pas l’admettre. « À la campagne, il n’y a pas autant de transports qu’en ville, et en termes de mobilité le scooter est parfois indispensable », estime le gérant de Libourne.
Quant à la réaction de Lionel Vives à cette proposition, elle est sans équivoque. « Ils ont déjà du mal à faire leurs 3 000 kilomètres en un an ou deux ! Les élèves sont de moins en moins motivés. Moi par exemple, je les force à conduire par thème avec leurs parents, pour travailler certaines situations. L’AAC, c’est surtout une question de contenu. La durée ne changera strictement rien. »






Aliénor Conduite
Année de création : 1998.
Gérants : Véronique Sargos et Stéfan Borie.
Bureau : 1.
Employés : 6.
Formations : B, AAC.
Véhicules : Clio IV.
Inscriptions : 230 environ en 2013.
Tarifs : 1 040 euros le forfait 20 heures ; 46 euros l’heure supplémentaire.

Auto-école Saint-Genès
Année de création : reprise en janvier 2009.
Gérants : Lionel et Christelle Vives.
Bureau : 1.
Employés : 5 moniteurs et 1 secrétaire.
Formations : B, A, A2, AM, AAC.
Véhicules : Citroën C3 et 1 Volkswagen Polo automatique.
Inscriptions : 393 en tout.
Tarifs : 1 125 euros le forfait 20 heures ; 42 euros l’heure supplémentaire.

Auto-école LEC (à Libourne)
Année de création : 2001.
Gérant : Pierre Lopez.
Bureau : 1.
Employés : 9.
Formations : B, A, A2, AM, AAC, BE, B96, bateau (côtier, fluvial, hauturier).
Véhicules : BMW série 1 ; ASX Mitsubishi ; Antares 650.
Inscriptions : 550 en tout.
Tarifs : 1 460 euros le forfait
20 heures ; 44 euros l’heure supplémentaire.


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