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map Vie des régions — Avril 2014

- Meaux -
Délais, répartition, administration : les mots de la colère

Meaux, c’est un peu la province aux portes de Paris. Mais la sous-préfecture de Seine-et-Marne affiche des délais de passage du permis similaires aux pires départements de la région parisienne. Les gérants meldois attendent une réforme avec impatience…


« Je veux même plus y aller, au permis ! Ça me déprime d’avance. » Sébastien Delahaye est jeune dans le paysage des auto-écoles meldoises. Pourtant, le gérant du CER Ceforas, à Meaux, est déjà désabusé par les conditions de travail. Il farfouille pressement dans les papiers posés sur son bureau, et en tire un bout de feuille froissé. « 19 sur 30. À un point du minimum requis. Je lui aurais pourtant confié mes clefs, à cet élève. » Sébastien ne comprend pas l’échec d’un de ses poulains au permis de conduire, quelques jours plus tôt. Comme souvent, cet examen « bête et méchant » et sa grille de notation un peu rigide, ont eu raison d’un conducteur qui n’aurait pas été un danger public. « L’administration se dédouane sur nous en disant que si les élèves échouent, c’est parce qu’ils ne sont pas prêts, peste-t-il. La vérité, c’est que même bien préparés, deux tiers des élèves seulement réussissent l’examen. » Si l’enseignant, arrivé à Meaux en avril 2013, se garde bien de critiquer ouvertement le professionnalisme des inspecteurs, il s’interroge. « Pour la plupart, ils ne me semblent pas là par vocation. Ils font leur formation à Nevers, mais ils n’ont pas de goût pour la sécurité routière », juge Sébastien.

Inspecteurs « en transit »
L’examen du permis de conduire, malgré l’uniformisation tant souhaitée au niveau européen, est entre les mains d’un homme (ou d’une femme), avec toute la subjectivité que cela implique. Et les délais de passage du permis, s’ils souffrent beaucoup du manque d’inspecteurs, pâtissent également de leurs décisions. À Meaux, les délais d’attente sont « indéfinis », souffle Francis Fanen, gérant d’une auto-école CFR dans le quartier populaire de Beauval, et d’une autre à Quincy. Il semblerait qu’il faille attendre entre six et huit mois pour faire repasser un jeune qui l’a loupé. Sébastien Delahaye, lui, n’a « que » deux mois d’attente. « Mais ce n’est pas parce que je suis meilleur ! C’est juste que je viens de m’installer. Dans quelque temps, j’aurai les mêmes délais que les autres », résume-t-il avec un brin de fatalisme. Comme dans beaucoup de régions de France, les inspecteurs sont rarement au complet. Et ce ne sont pas les quelques mesures prises en catastrophe par les pouvoirs publics pour augmenter leur temps de travail qui « changeront quelque chose », estime Francis Fanen. « Les heures supplémentaires le soir et le samedi, il n’y a qu’une inspectrice qui en fait quelques-unes. C’est du pipeau. » La plupart des inspecteurs meldois sont des « expatriés », originaires d’autres départements. Ils n’ont souvent pas vocation à rester à Meaux. Et cumulent des points en attendant de partir. « On en a un qui vient de Clermont, un autre d’Avignon… Ils sont en transit, et cherchent à être mutés dans les deux ans », souligne Francis Fanen qui, en gérant expérimenté qu’il est, en a vu passer plusieurs dizaines dans « sa » ville.

Pour une révolution ?
Mais les inspecteurs ne sont pas les premiers ciblés par les critiques des gérants meldois. Ils ne sont que la face humaine d’une administration désincarnée. C’est elle qui demeure, selon eux, la cause de tous les maux, avec son système de répartition « à bout de souffle », dixit Éric Menu, qui est à la tête de l’auto-école Richemont. Il ne passe cependant qu’une journée par semaine à Meaux. Il tourne dans ses six bureaux, répartis dans tout le 77. Le manque de places d’examens est criant dans l’ensemble du département, et Éric Menu ne voudrait pas qu’il vienne mettre en péril son activité. C’est la raison pour laquelle il était monté au créneau, au printemps 2013. Avec Francis Fanen notamment, ils avaient monté un collectif, et pris un avocat en vue de saisir le tribunal administratif, en référé, contre la préfecture de Seine-et-Marne. Si leur action n’était pas allée à son terme, elle illustrait les prémices d’une révolution meldoise. « Cela m’a permis de tisser un lien avec certains collègues », relève-t-il. Pour autant, le chef d’entreprise dit ne pas vouloir adhérer à un syndicat. Sauf en cas de coup de cœur. « Si, un jour, un syndicat se bouge et obtient des avancées significatives pour la profession, je le rejoindrais sans hésiter. » Éric Menu se dit pour une refonte totale du système, notamment « la privatisation, avec un contrôle de l’État sur les examens ». Une proposition semblable à celle du député des Hauts-de-Seine, Jean-Christophe Fromantin, mais qui ne paraît pas prête de voir le jour vues les réticences du gouvernement en place à remettre en cause le « service public » que constitue le permis de conduire. Alors Éric Menu a imaginé d’autres alternatives. Outre la remise en place du timbre fiscal, pour financer l’emploi d’inspecteurs supplémentaires, il propose de « réduire la durée des deuxièmes passages au permis », en ne faisant repasser à l’élève que les parties de l’examen qu’il a loupées. Le gérant, qui a décidément plus d’un tour dans sa casquette d’entrepreneur, se dit également « favorable à ce que les auto-écoles puissent délivrer, en toute honnêteté, des autorisations de conduite ». Autrement dit des attestations permettant à l’élève de conduire seul en attendant de passer le permis.
« Une sorte de supervisée sur six mois, sans accompagnateur », sourit Éric Menu. Des idées qui, semble-t-il, n’ont pas été retenues par le groupe de travail sur les places d’examens. Son collègue Francis Fanen est, lui aussi, plutôt favorable à une privatisation. « Même s’il faudrait voir comment la mettre en place et l’organiser. » Tandis que Sébastien Delahaye craint l’ouverture du permis à des privés.

Être plus gros pour peser plus
« La sécurité routière n’est pas un sujet sur lequel on doit vouloir en priorité se faire de l’argent, même si on en vit. En tout cas, ce n’est pas ma manière de voir le métier. » Mais pour régler le problème des places d’examens, les auto-écoles devraient surtout tirer dans le même sens et peser de tout leur poids.
« On représente quoi, 20 000/25 000 employés au maximum ? Ce n’est pas grand-chose. L’État se fiche qu’on se retrouve au chômage », lance, blasé, Francis Fanen. Pour avoir plus d’impact décisionnel, Éric Menu voudrait voir fleurir plus de grosses structures. « La gestion d’une entreprise en bon père de famille, c’est bien, mais cela n’empêche pas d’avoir de l’ambition. Plus les auto-écoles créeront de l’emploi, plus elles seront écoutées. »
Mais certaines auto-écoles se disent bloquées dans leur développement par les quotas de places que l’administration leur impose. Francis Fanen analyse. « Si je vais sur Printel et que je regarde le nombre de places attribuées au prorata de celles qui sont demandées, on se rend bien compte que quelque chose ne tourne pas rond. Dernièrement, pour un permis moto, il y avait un « lot » de quatre places, et 32 entreprises s’étaient portées candidates. Ça veut dire que potentiellement, il y aurait eu besoin de 120 examens supplémentaires ! »
Avec la situation cataclysmique des places d’examens en Seine-et-Marne à l’heure actuelle, Sébastien Delahaye, le « petit nouveau » de Meaux a « l’impression d’avoir fait un bond de 15 ans en arrière ». Auparavant, ce jeune formateur titulaire du BAFM était responsable pédagogique d’un centre de formation en Seine-Saint-Denis (93).
« Dans le 93, les auto-écoles ont râlé et, du coup, il n’y a plus trop de problèmes de délais, en tout cas pas autant que dans le 77 », remarque-t-il. Le 77 devrait-il prendre exemple sur son voisin ? Le 93 est souvent considéré – à tort ou à raison – comme étant « favorisé » par les pouvoirs publics. Éric Menu en sourit… un peu jaune. « Peut-être les inspecteurs ont-ils peur des représailles des candidats, et ont tendance à être plus cool ? », ironise celui qui a notamment un bureau à Chelles, non loin du 9-3. Ce qu’il constate en revanche avec certitude, c’est que les exigences administratives ne sont pas les mêmes d’un département à l’autre. L’ASSR (attestation scolaire de sécurité routière), normalement obligatoire pour tous les candidats au permis, en est selon lui le parfait exemple. « L’ASSR n’est tout simplement pas demandée dans les pièces à fournir pour le 93. Il s’agit d’une anomalie. Car dans le 77 elle est nécessaire, comme dans les autres départements. Et si l’ASSR est gratuite avec le Greta, il faut attendre le printemps avant de la passer. L’examen est calé sur les rythmes scolaires. » Le patron des auto-écoles Richemont serait d’ailleurs favorable à la « déscolarisation » de l’ASSR en la « faisant passer dans les auto-écoles ». Problème : de gratuite, elle deviendrait payante. Et ça, pas sûr que les élèves soient prêts à l’encaisser…

Des élèves « maternés »
D’autant qu’à la caisse, les candidats doivent souvent y passer. Les gérants d’auto-écoles en sont les premiers conscients. « Ce ne sont pas des banques », insiste Éric Menu. Mais certains facteurs, comme le passage de l’examen, ne sont pas du ressort direct de l’auto-école : et plus ils attendent pour passer le permis, plus ils doivent reprendre d’heures. « 99 % des tensions avec les élèves sont dues aux délais », tranche Francis Fanen. Et son collègue, Éric Menu, de citer l’exemple d’un de ses élèves, « un petit forain qui avait peu de temps pour passer le permis car il devait partir dans le sud avec sa famille. » Son examen a été annulé deux fois de suite. Puis il est revenu à l’auto-école, les mains endolories « parce qu’il avait frappé sur les murs, de colère », plutôt que sur son moniteur… « Voilà comment l’administration a réussi à faire péter un plomb à un garçon, qui était pourtant vraiment gentil », soupire Éric Menu. Finalement, le jeune homme a pu passer son permis in-extrémis avant d’aller dans le sud… Une fin heureuse donc, mais ce n’est pas toujours le cas. Sébastien Delahaye rêverait que « les élèves s’occupent eux-mêmes de leur inscription au permis, un peu à la manière de ce qu’ils feraient en tant que candidats libres ». Car, finalement, tous ces tracas administratifs prennent un temps fou, mais « les jeunes ne s’en rendent pas compte ». La génération 2.0, « plus habile avec les nouvelles technologies que dans une voiture », selon Sébastien Delahaye, « a besoin d’être maternée », complète Éric Menu. Les parents souvent derrière, une main sur le carnet de chèques, l’autre sur leur progéniture. « Le permis, c’est vraiment la première étape de leur vie où les ados sont mis en situation d’échec, remarque le gérant de l’auto-école Richemont. Le bac, tout le monde l’a sans trop d’efforts. Alors qu’à l’auto-école, il faut s’investir pour réussir. Les parents sont souvent dans une démarche du type « on veut, on paye ». Mais ça ne marche pas comme ça. » Francis Fanen, de son côté, dit être « sur la même longueur d’ondes » que les parents des jeunes Meldois. Et son constat ressemble à une éternelle rengaine. « Le problème des auto-écoles, ce n’est ni la pédagogie, ni les élèves. C’est l’administration. » Encore et toujours…

Train fantôme
Heureusement que les auto-écoles peuvent compter sur les élèves pour le « contact humain ». Car les services de l’administration ressemblent trop souvent à un train fantôme. Notamment depuis que ceux de Meaux ont « repensé » leur organisation. « Avant, les délais d’enregistrement des dossiers étaient presque immédiats, se rappelle Francis Fanen. Mais du jour au lendemain, on nous a annoncé trois semaines de délais. On ne remet désormais plus nos dossiers en mains propres, mais dans un bac, sans rentrer dans le bureau. » Un manque de relationnel qui dépersonnalise encore un peu plus le lien entre les auto-écoles et les services administratifs. Qui sont de plus en plus décriés par les gérants. « Ils sont fermés à Noël et pendant toutes les vacances scolaires. Et il n’y a pas d’examens, bien-sûr, pendant ces périodes », déplore Francis Fanen, pour qui les auto-écoles sont les « dindons de la farce ». « Le jambon du sandwich », selon Éric Menu. Le résultat est le même !
Les installations meldoises pour le permis de conduire ne sont pas, non plus, conformes à ce que les auto-écoles seraient en droit d’attendre. La faute à l’administration Copé, réélu dès le premier tour des élections municipales à Meaux ?
« Il y a une excellente patte Copé dans la ville. Mais nous, on n’a jamais rien obtenu », résume Francis Fanen. Les auto-écoles ne bénéficient pas d’un véritable centre d’examens. Le Code se passe dans les locaux de la DDT, où les élèves sont 40 dans une salle prévue pour 20 ou 30. Ils luttent au coude à coude pour tapoter sur leur boîtier.
« Les conditions d’accueil sont minables, juge Sébastien Dalahaye. Ça me rappelle le 93, les départs pour le permis sur un bout de trottoir où il n’y avait même pas de toilettes. Maintenant, ils ont construit un centre tout beau, tout neuf, à Rosny-sous-Bois en Seine-Saint-Denis. Mais ici à Meaux, toujours rien. » Les locaux de la DDT conviennent essentiellement aux inspecteurs, qui y disposent d’un bureau.
« Jean-François Copé avait proposé de rénover un vieux bâtiment pour faire le nouveau centre, explique Francis Fanen. Puis il nous a endormis, en disant que le bâtiment avait été vendu… » Autrement dit, on a, encore une fois, pris les auto-écoles pour des jambons.
Lucas Lallemand




Fiches d’identité
Auto-école CFR Beauval
Gérant : Francis Fanen.
Bureaux : 2.
Formations : permis B, AAC.
Nombre d’inscrits : 300 environ en 2013.
Tarifs : 1 550 € le forfait 20 h ; 52 € l’heure de conduite.
Auto-école Richemont
Gérant : Éric Menu.
Bureaux : 6.
Formations : permis B, A (mais pas à Meaux), AAC, AM.
Nombre d’inscrits : 1 700 environ en 2013.
Tarifs : 1 150 € le forfait 20 h ; 50 € l’heure de conduite.
Auto-école CER Ceforas
Gérant : Sébastien Delahaye.
Bureau : 1.
Formation : B, AAC.
Nombre d’inscrits : 130 en un an.
Tarifs : 1 200 € le forfait 20 h ; 50 € l’heure de conduite.





Promotrans se développe à Meaux
Loin des préoccupations des auto-écoles lambda, le centre du groupe Promotrans situé à Meaux se concentre sur le groupe lourd et les formations routières (FIMO, FCO, titres professionnels…). Le centre de formation est installé depuis 2006, dans une zone industrielle meldoise que la mairie est en train de redynamiser. « Il y a trois ans, c’était une friche », rappelle David Bourrel, directeur du centre Promotrans. Du coup, « le quartier est plus vivant qu’avant ». Si bien que le centre de formation contibue à son développement, avec un nouveau bâtiment de 1 000 m² qui devrait être inauguré au mois de septembre. « Pour l’instant, nous avons 15 employés dont 5 administratifs mais, après un petit coup de moins bien il y a quelques mois, nous retrouvons une phase de croissance », souffle David Bourrel, qui envisage d’embaucher d’ici la fin d’année. Les particuliers représentent « seulement 5 % de la clientèle », estime David Bourrel. En plus des entreprises, une grande part de l’activité est réalisée grâce à des partenaires tels que Pôle Emploi, l’AFPA (association pour la formation professionnelle des adultes) ou le Fongecif pour les reconversions professionnelles. Une activité qui est parfois aléatoire, surtout depuis la crise de 2008. En ce moment, le centre de formation « bénéficie » des plans de restructuration, avec des employés contraints de se reconvertir. Les formateurs doivent apprendre « l’art de gérer un groupe », souligne Éric Martinez, directeur adjoint. « Nos stagiaires ont souvent de fortes personnalités. Certains tempéraments peuvent impacter le déroulement d’une formation », ajoute-t-il. Chez Promotrans, pas de problème avec les délais, donc. Seulement le souci de tirer tout le monde vers le haut.


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