À Beauvais, deux jeunes gérants se sont fait avoir par une société suspecte. Pendant ce temps, tout roule pour les vieux briscards de l’auto-école ! Le dialogue avec l’administration est bon, et malgré quelques pépins, les affaires marchent.
« Je me suis tiré une balle dans le pied. » Boris Colart, jeune co-gérant des « Copains de Feu-Feu, une auto-école de Beauvais, depuis septembre dernier, s’est laissé piéger. Et il le sait. Le 22 juillet 2013, alors qu’il était en pleins travaux de rénovation, il a donné le bon Dieu « sans confession » à un homme venu de Paris en scooter. Celui-ci faisait la tournée des commerces, rue de Clermont, en leur proposant de la publicité. Les commerçants avaient le choix entre différentes tailles d’encarts, soit disant destinés à garnir un mystérieux plan de la ville dont Boris n’a jamais vu le jour. Les prix étaient prohibitifs. « Il me proposait dans un premier temps des tarifs soit-disant divisés de moitié, avec trois publications à 500 euros payables en plusieurs fois », confie le jeune homme, comptable de formation. Boris accepte, soucieux de se faire connaître pour lancer son affaire. À la clef, une note de 1 500 euros qui rentre parfaitement dans son prévisionnel.
Une arnaque à 6 000 €
Mais à partir de là, tout va de travers. D’abord, il a la mauvaise surprise de constater que son premier chèque a été encaissé, alors qu’il avait été convenu avec la société que l’encaissement n’aurait lieu qu’après publication. Puis Boris reçoit un deuxième bon de commande, qui annule le premier. On lui propose (impose ?) un encart plus grand, mais aussi plus cher. Cette fois-ci c’est 1 500 euros… par encart. Pour trois publications, il doit donc encore verser la coquette somme de 4 500 euros à la société. En tout, Boris a versé 6 000 euros, sans jamais voir trace de ces fameux « plans de ville » : on lui a envoyé des bons à tirer où il y avait des erreurs. Il les a fait corriger, puis plus de nouvelles. Au départ, le gérant voulait communiquer sur l’ouverture prochaine de son établissement. Après avoir obtenu son agrément le 4 septembre, cette publicité n’avait plus lieu d’être. Pour compenser, il a fait imprimer des flyers, qu’il a distribués dans le lycée voisin. Une pub « à moindre coût » mais bien plus efficace. La municipalité, dont le démarcheur suspect se disait l’envoyé, a réfuté tout lien avec cette mystérieuse édition des plans de la ville dans un démenti paru dans le Courrier Picard, et incitant les commerçants à la plus grande prudence. Après de nombreuses démarches auprès de la police et de la société concernée, Boris a décidé de lâcher l’affaire. Et de se concentrer sur son métier, à savoir gérer son auto-école.
Deux amis en galère
Pour ça, il peut compter sur son associé, Stéphane Martinez, moniteur auto-école et co-gérant des Copains de Feu-Feu. Les deux amis se sont rencontrés au lycée. Stéphane a exercé huit ans en tant qu’enseignant de la conduite, pendant que Boris était comptable dans une entreprise. Mais ils n’ont jamais perdu le contact. Complémentaire, le duo a décidé d’ouvrir son auto-école. Et ils se rendent compte petit à petit des difficultés du métier. Tout en restant lucides, notamment sur les problèmes émanant de l’administration. « Je pense que c’est du 50 – 50 au niveau des torts, estime Stéphane. C’est aussi aux établissements de faire des efforts pour améliorer leurs statistiques. » Pour lancer leur affaire, les deux amis n’ont pas commencé de la meilleure manière. En plus de ces publicités avortées, ils ont également fait appel à un « cheval de Troie » de la profession : les offres Groupon. Ils l’ont très vite regretté.
« Ils sont venus nous démarcher eux aussi ! », sourit Boris, un peu jaune tout de même. Bien-sûr, ils ont dû diviser leurs prix par deux. « Mais ça nous faisait un peu de trésorerie. On a fait une vingtaine d’inscriptions par ce biais », ajoute-t-il. Ils ont ensuite fait face à l’effet pervers de Groupon : le bouche à oreille fonctionne, mais sur une base erronée, à savoir un tarif beaucoup plus bas que la normale. « Des jeunes sont venus en pensant qu’on proposait des formations à bas-coût. Quand ils apprenaient que l’offre était terminée, ils étaient déçus et tournaient les talons. » Si les deux jeunes semblent avoir retenu les leçons de leur erreur, ils devront maintenant mettre en place les moyens nécessaires pour faire passer le permis à tout le monde. Et c’est là que les choses risquent de se corser.
« On ne pourra pas embaucher un moniteur tout de suite, même en temps partiel. On aurait souhaité développer l’activité. Mais il faudra au moins un an avant qu’on amortisse l’arnaque… », confie Boris Colart. Parallèlement, ils ont développé des offres commerciales, notamment avec des remises faites aux étudiants sur l’heure d’évaluation. Ils tentent de créer une ambiance chaleureuse, d’oublier un peu leurs galères en s’occupant de leurs poulains. Financièrement, ils vivent principalement sur les Assedic, auxquelles ils ont droit de par leur statut de créateur d’entreprise.
Ancien footballeur pro
Heureusement, toutes les auto-écoles de Beauvais ne connaissent pas les mêmes galères que les Copains de Feu-Feu. Xavier Joly, gérant de Drive Up 60, avec un local flambant neuf, se veut plutôt solidaire des deux jeunes gérants.
« Mais c’est la vie d’une entreprise de trier les bons et les malhonnêtes », estime-t-il. Les erreurs forment la jeunesse… Sa jeunesse, Xavier Joly l’a passée sur les terrains de football. Et plus précisément sur ceux de l’AJ Auxerre, où il a signé un contrat professionnel dans les années 1980. L’époque où le jeune Basile Boli, avec qui Xavier Joly dit avoir joué en défense centrale, faisait ses gammes. Sa mentalité de sportif lui permet de voir toujours plus grand pour son entreprise. Il a récemment fait refaire toute sa salle de Code, avec des ordinateurs individuels pour chaque élève. « Cela n’enlève pas pour autant l’enseignement individuel, tient à préciser Xavier Joly. Mais ils sont plus souples dans les tranches horaires. La plupart vont au lycée d’à côté et passent à l’auto-école dès qu’ils ont un trou dans leur emploi du temps. » Pour autant, il a un historique des résultats de chaque élève, et fait le point régulièrement avec eux. Les jeunes tutoient Xavier et son équipe.
« Il faut créer une ambiance, que ce soit gai et convivial », dit-il. L’enseignant de la conduite dit avoir « fait une affaire » en reprenant ce local situé rue Colbert, en plein centre-ville de Beauvais, en janvier 2013. L’ancien gérant de la structure « avait confondu recettes et bénéfices », d’où une liquidation judiciaire à la fin de l’année 2012. Xavier a tout refait à son goût en arrivant, donnant une nouvelle dynamique et se créant une clientèle par le simple bouche-à-oreille. Son passé de footballeur professionnel l’aide à créer du lien, à la fois avec ses élèves et avec les représentants de l’administration. D’ailleurs, il admet « avoir de bonnes relations avec les inspecteurs », avec qui il discute parfois football. Le sport serait-il un facteur de lien social ? À l’entendre, il semblerait que oui. « Les gens sont sensibles à mon passé de footballeur. Mais j’ose espérer que ce n’est pas la seule raison pour laquelle ils me respectent. Comme je dis souvent à mon fils, dans la vie on n’a que ce qu’on mérite », explique-t-il simplement.
Culture de la gagne
Qui dit sportif, dit gagneur. Et Xavier Joly cultive cette mentalité dans son métier actuel. « Je suis plus tranquille en voiture que sur un terrain, plaisante-t-il. Mais au permis comme dans le foot, tout est une question de mental. J’incite mes élèves à avoir confiance en eux. » Xavier aime la jeunesse. Ses relations avec les élèves sont très bonnes. « Ce sont de bons gamins, respectueux. Ils ne disent jamais un mot plus haut que l’autre, font attention à ne rien salir », remarque-t-il, épaté. Beauvais compte pourtant une ZUP (Zone à urbaniser en priorité), dans le quartier Argentine, mais les incivilités sont rares dans les auto-écoles. Le Conseil général fait du social, avec notamment des aides au permis. « Un pécule de 200 euros pour les jeunes », relève Xavier Joly. Le permis étant plutôt bon marché à Beauvais (entre 800 et 1 000 euros en moyenne le forfait 20 heures), ces aides le rendent encore plus accessible. La CAF (Caisse d’allocations familiales) de l’Oise va même jusqu’à payer l’intégralité du permis de conduire dans certains cas, « jusqu’à 800 ou 900 euros, selon Xavier Joly, et sans difficulté de paiement ». Le bilan local est donc très positif. En revanche, sur le plan national, Xavier Joly est plus mesuré. Et moins enjoué qu’à l’habitude.
« En France, on parle avant d’agir. C’est un peu ce qui s’est passé avec Faeton », peste-t-il. Pour autant, le gérant aimerait bien accompagner les évolutions, notamment en équipant ses moniteurs de tablettes tactiles. Mais avant, il attend « que toutes les réformes se mettent en place ». En parlant de réforme, il a particulièrement suivi celle concernant la réglementation des loueurs de véhicules à doubles commandes. Mais leur portée dans l’Oise serait limitée selon lui. « Les gens d’ici ont une mentalité très agricole, observe-t-il. Ils sont carrés, ils payent rubis sur l’ongle mais ils n’imaginent pas passer par quelqu’un d’autre qu’une auto-école pour passer leur permis. »
Le patron de Drive Up propose aussi des permis moto. Il se rappelle, sourire aux lèvres, de la manière dont il a passé le permis A.
Il raconte. « Il faut savoir que les footballeurs professionnels n’ont pas le droit de passer le permis moto pour des questions d’assurance. Je l’ai donc passé en cachette… » Concernant le nouveau permis A, Xavier Joly trouve inutile l’âge minimum de 24 ans pour conduire les grosses cylindrées. « Il faudrait plus fonctionner par années d’expérience. Un jeune conducteur reste un jeune conducteur, qu’il ait 20 ou 50 ans. »
Pas besoin de pub
La culture moto, Stéphane Olivier l’a également. Le gérant de l’auto-école « Form’auto-moto » trouve, au contraire de son collègue, des aspects positifs dans le nouveau permis A. « Je note une nette amélioration, avec un permis plus accessible, notamment pour les femmes », fait-il remarquer. Il est en revanche d’accord sur un point avec Xavier Joly : augmenter l’âge minimum à 24 ans pour les motos puissantes n’est pas une bonne chose.
« Certes, cela nous apporte une formation de sept heures supplémentaire. Mais c’est dommage, car les jeunes qui veulent enchaîner permis A et permis B se retrouvent avec un Code qui n’est plus valable », déplore-t-il.
Comme pour son homologue de Drive Up, les affaires marchent bien pour Stéphane Olivier.
« En presque vingt ans, j’ai fidélisé une clientèle, et j’ai maintenant une deuxième génération qui vient me voir. Mes anciens élèves viennent inscrire leurs enfants », sourit-il. Et à l’instar de Xavier Joly, la réputation de son l’auto-école s’est construite petit à petit, et sans pub. « Vous savez ce qu’on dit. Un client insatisfait vous en coûte dix, et un client content vous en ramène trois ou quatre. » La dure loi du commerce ! Stéphane est cependant victime de son succès. Avec, contrairement à ses deux autres collègues, de véritables problèmes de places d’examen.
« Un élève qui échoue, je ne peux pas le représenter avant quatre mois, soupire-t-il. Du coup, on en vient à une situation ubuesque puisque l’élève qui a attendu est moins bon au deuxième passage qu’au premier ! Puisqu’il n’a pas pu conduire suffisamment. » Si le dialogue semble bon avec l’administration, il indique le fossé qui sépare les préoccupations des auto-écoles de celles des inspecteurs. « Ils ont déjà trop de RTT, et ils en demandent encore pour poster les courriers », s’inquiète-t-il, soulignant les « acquis des fonctionnaires », sur lesquels ils ne veulent pas s’asseoir.
Balle dans le pied
Pour limiter l’engorgement au niveau des présentations à l’examen, Stéphane Olivier pourrait promouvoir la supervisée. Mais il n’est pas fan, et il explique pourquoi.
« En conduite accompagnée, la décision est prise en concertation entre l’élève et l’auto-école. Il y a un véritable dialogue. Ce n’est pas le cas en supervisée. Il n’y a pas de grande ambition dans ce système, et les élèves ne jouent pas toujours le jeu. Et les accompagnateurs ne sont pas toujours très investis dans leur rôle. »
L’obligation de formation pour les accompagnateurs doubles commandes ? « Une balle dans le pied » de la profession, selon Stéphane, qui n’entend pas la proposer.
« On ne va pas foutre en l’air notre job en disant amen pour quatre heures de formation », s’emporte-t-il. De même, il perçoit l’arrivée d’Internet et des nouvelles technologies comme une nouvelle « balle dans le pied »
que s’est tirée la profession. « Les élèves n’auront bientôt plus besoin de venir à l’auto-école avec les prépa-code. On va vendre un service et ils se présenteront en candidats libres », craint-il.
Malgré tout, sa relation avec les élèves compense tous les petits tracas. « Avant chaque examen, j’ai l’angoisse, j’ai la boule au ventre pour eux. Tant que j’ai encore ça, ce souci de bien faire, ça va. Le jour où je ne l’ai plus, j’arrête. »
Lucas Lallemand
Un mauvais plan…
L’arnaque aux plans de ville, dont ont été victimes Boris Colart et Stéphane Martinez, n’est pas une nouveauté. « À Beauvais, ce type d’escroquerie est fréquent », selon Ileana Héranger, journaliste du Courrier Picard. Par ailleurs, en 2010, un réseau avait été démantelé à Paris. Les arnaqueurs vendaient de faux encarts publicitaires, en promettant de belles remises, mais en élevant les tarifs au fur et à mesure. Leur arrestation, opérée par la Brigade de répression de la délinquance astucieuse (BRDA), n’a pourtant pas éradiqué ces pratiques. « Il n’y a pas une seule société frauduleuse mais des dizaines en région parisienne », confie le commandant Le Faucheur, de la BRDA de Paris. « Le mode opératoire est souvent le même, ajoute l’officier de police. Le faux commercial harcèle le commerçant jusqu’à ce qu’il paye, le menace d’envoyer les huissiers. » Ces sociétés ont tous les attributs d’une entreprise lambda (inscription au registre du commerce, numéro de SIRET, etc). Le commissariat de Beauvais a fait savoir à Boris Colart qu’il s’agissait d’un « litige commercial » et que sa plainte n’était pas recevable. Le commandant Le Faucheur ne partage pas cet avis. « À partir du moment où sa dénomination sociale apparaît sur les documents du client, une société doit répondre de ses actes. Surtout que dans ce cas précis, il semble y avoir eu abus de confiance, puisqu’il n’y a pas eu de publication ». Le policier conseille à toute entreprise victime d’une escroquerie « d’écrire au procureur, avec le maximum de pièces à l’appui ». Le procureur ne pouvant refuser de prendre une plainte.
Fiches d’identité
Auto-écoles les copains de Feu-Feu
Année de création : 2013.
Gérants : Boris Colart et Stéphane Martinez.
Employés : aucun.
Formations : permis B et AAC.
Véhicules : une Opel Corsa.
Inscriptions en 2013 : une quarantaine sur le dernier trimestre.
Tarifs : 40 euros l’heure de conduite ; 1 020 euros le forfait 20 heures.
Auto-école Drive up 60
Année de création : reprise du local en janvier 2013.
Gérant : Xavier Joly.
Employés : 4.
Formations : permis A, B et AAC.
Véhicules : Peugeot 208 ; Kawasaki ER6.
Inscriptions en 2013 : une centaine en permis B ; environ 170 tous permis confondus.
Tarifs : 44 euros l’heure de conduite ; 830 euros le forfait 20 heures.
Form’Auto Moto
Année de création : août 1996.
Gérant : Stéphane Olivier.
Employés : 8.
Formations : permis A, permis B et AAC.
Véhicules : Citroën C4 ; Kawasaki ER6.
Inscriptions en 2013 : 500 en permis B.
Tarifs : 40 euros l’heure de conduite ; 860 euros le forfait 20 heures.