Pour résoudre le manque de places à l’examen et rétablir le dialogue avec l’administration, les auto-écoles de Bourg-en-Bresse, dans le département de l’Ain, se sont réunies en association. Une initiative singulière.
« Je voudrais prendre des heures de conduite. J’ai des disponibilités le vendredi après-midi et le samedi matin. Mais pas avant 10 heures, car je n’aime pas me lever tôt. » Assis au bureau de l’auto-école Suzon, à Bourg-en-Bresse, cet élève énonce ses exigences. Aux yeux de Véronique Darbon, la gérante de l’établissement, « son état d’esprit est à l’image des jeunes d’aujourd’hui ». À Bourg-en-Bresse, préfecture du département de l’Ain et ses 40 000 habitants, les jeunes ont besoin de leur permis pour tout. Dans ce secteur très rural, le réseau de transports n’est pas aussi développé que dans une grande ville. Une aubaine pour une quinzaine d’auto-écoles ! Il y a beau avoir une quinzaine d’établissements, tout le monde semble avoir du travail.
Au centre-ville de Bourg, la rue du Lycée constitue un peu le paradis pour les établissements de conduite. À deux pas de tous les lycées, trois auto-écoles se suivent en enfilade. L’auto-école Suzon est la plus ancienne, et la patronne Véronique Darbon s’entend très bien avec ses voisins. Mieux encore : la plupart des auto-écoles de Bourg-en-Bresse font partie d’une association, et elle en est la vice-présidente. « On se retrouve de temps en temps pour manger un morceau et échanger sur nos problèmes », explique Véronique.
L’association, qui compte un trésorier, a pour vocation de former une voix commune face à l’administration, souvent désorganisée. « Lorsque les inspecteurs viennent de l’extérieur en remplacement, ils croient rêver, sourit-elle. D’autant que nous n’avons plus de responsable du permis de conduire. »
L’association, la voix commune
Romain Sobieraj, jeune gérant de 25 ans qui découvre à peine les joies de la paperasse, a déjà pu constater la lenteur administrative. Il est propriétaire de l’auto-école Rom’Ain. « Lorsqu’on est moniteur, on ne se préoccupe pas de tous ces problèmes, notamment les places d’examens », confie-t-il. C’est à l’auto-école Suzon, justement, que le jeune Romain a fait ses gammes pendant deux ans, avant de voler de ses propres ailes. Il a ouvert son auto-école en avril, après une formation obligatoire en comptabilité effectuée à Lyon. Pour lui, l’association représentait un moyen de se tenir au courant.
« On a tous nos numéros de téléphone portable. Dès que l’un de nous a une place qui se libère, il envoie un message », relève-t-il.
L’association est aussi un bon moyen de réguler les prix. Pascal Berthaud, gérant de l’auto-école La Bruyère, un peu excentrée du centre, à deux pas de celle de Romain, s’en félicite. « Personne ne casse les prix. Chacun travaille différemment, mais chaque auto-école a sa clientèle », assure le Bressan costaud, passionné d’objets militaires. Véronique Darbon, de Suzon, va même plus loin : « il y a peu de transferts, et aucun bureau n’a fermé récemment sur Bourg à ma connaissance. Seules deux ou trois auto-écoles se tiennent à l’écart de l’association et travaillent en solo. » Dans les autres villes, les auto-écoles entretiennent rarement de bonnes relations entre elles. De petits groupes se forment parfois par affinités, mais rarement plus. Quand Pascal Berthaud est arrivé dans la profession, c’est ce qu’il a remarqué. « À l’époque j’enseignais la moto, se souvient-il. On était une bande de copains, et on avait décidé de créer une association, dont j’ai été président. On voulait pouvoir accéder à la piste moto du parc des expositions, et avoir les clefs du local. On était les pionniers. Par la suite, l’association a changé et s’est étendue à toutes les auto-écoles. » L’entente est globalement bonne entre les écoles de conduite. Quand le facteur se trompe de boutique, Romain Sobieraj récupère les colis de Pascal Berthaud. Et vice-versa. « On exerce dans la même rue, on se rend service », souffle Romain. Lettres, manifs’… L’association a de nombreux moyens d’action. Notamment si une opération escargot est organisée contre le manque de places d’examen.
Car le principal problème des auto-écoles burgiennes est bien là : les délais de repassage du permis peuvent aller jusqu’à six mois, comme dans toute la région Rhône-Alpes. « En permis B, on peut maintenir des délais de deux ou trois mois, constate Véronique Darbon. Mais c’est au prix d’un taux de réussite très important. » À l’auto-école Suzon, le coefficient maximum constaté était de 1,6. « On nous avait promis qu’on obtiendrait facilement des coefficients de 2. Mais ça n’arrive jamais ! En Code, je suis descendue jusqu’à 1… », poursuit Véronique. Son collègue Pascal Berthaud est effaré de ce système. « Bientôt, on ne pourra prendre que les bons élèves ! tempête-t-il. On nous oblige à faire des discriminations. Où est l’aspect pédagogique dans tout ça ? » La plupart des auto-écoles n’acceptent pas les transferts de dossiers. D’autant que dans une petite ville, les élèves au comportement difficile sont placés sur une sorte de « black-liste ».
« Quand un élève se comporte mal et fait un scandale pour récupérer son dossier, j’accepte. Par contre, je vais dire aux autres auto-écoles de se méfier de lui », confie Romain Sobieraj. Un travail d’écrémage imposé par les délais d’examens. « À la direction des transports, on a reçu la consigne de présenter environ deux tiers de premières présentations », explique Romain.
2/3 de premières présentations
Pour éviter les échecs, l’auto-école Suzon tente de trouver la parade avec des permis blancs. « Nous avons un spécimen de la feuille d’évaluation, note Véronique Darbon. Le jour du permis, ils ne sont pas surpris. Globalement, l’évaluation par points est meilleure qu’auparavant car moins aléatoire. » Un examen blanc, c’est un peu ce que propose d’institutionnaliser Jean-Christophe Fromantin, député des Hauts-de-Seine et maire de Neuilly, avec son certificat préalable. Sauf que cette fois, il serait géré par une entreprise extérieure. « Une bonne idée », aux yeux de Véronique Darbon, qui se dit cependant « opposée à la privatisation totale du permis de conduire ».
Pour l’heure donc, le passage du permis de conduire relève toujours du service public. À Bourg, on dénombre 12 inspecteurs, dont 6 sont également rattachés au passage du permis C.
Heureusement, malgré la désorganisation générale, « ils sont compétents et arrangeants » assure Véronique Darbon.
« Certains acceptent même de faire quelques heures supplémentaires. » À Bourg-en-Bresse et dans les alentours, un refrain revient souvent, dans la bouche des moniteurs et des élèves.
« Le permis, on n’a plus le droit de le louper. » Il exige un niveau de plus en plus solide. C’est le constat que fait par exemple l’auto-école Suzon, qui propose à ses élèves des voyages école dans le cadre de leur formation. « On part sur la journée, précise Véronique Darbon. On les emmène à Lyon, qui se situe à 45 minutes en voiture. Ils peuvent ainsi rouler sur le périphérique, dans une grande agglomération. Nous les faisons prendre également l’autoroute ainsi que des routes de montagne. Enfin, nous les faisons s’entraîner sur piste, puisque nous en avons une. On leur fait essayer notre simulateur de dérapage. »
Mission locale et pôle emploi
Véronique tient beaucoup à ces petits voyages, malgré quelques inconvénients. Le premier point « noir » : à trois élèves par voiture, ceux-ci ne conduisent pas tout le temps. « Mais ils ont beaucoup à apprendre des autres », note Véronique. L’autre souci est d’ordre financier. « Entre le gazole et l’autoroute, cela occasionne des notes importantes, reconnaît-elle. Mais je veux surtout que mes moniteurs fassent de la pédagogie. » Romain Sobieraj a été éduqué « à bonne école » avec Véronique Darbon. L’ancien enseignant de l’auto-école Suzon ne garde que de bons souvenirs de son passage. Des amitiés, mais aussi certains principes. « Pour l’instant je ne fais pas vraiment de voyage. Je vais seulement jusqu’à Nantua, à la limite du Jura, en 2 heures. Mais dès que j’aurai un peu plus de monde, je m’y mettrai », promet-il.
En se souciant de rendre leur formation attractive, les auto-écoles burgiennes voient de nouveaux clients arriver. Certains acteurs locaux, comme la Mission locale et le Pôle-Emploi, financent de plus en plus de permis. Pour Romain Sobieraj, qui vient de s’installer, ces contrats sont une aubaine. « Je suis sûr d’avoir les paiements, qui sont réglés en trois fois », argue-t-il. Mais si d’un point de vue comptable, les contrats avec Pôle Emploi peuvent être intéressants, ils concernent des gens souvent moins motivés. « Je leur fais un peu la morale, soutient Romain. J’essaie de les responsabiliser. »
C’est un peu pour ces raisons que Pascal Berthaud a arrêté son partenariat avec Pôle Emploi.
« Un certain nombre de demandeurs d’emploi ont leur dossier à l’auto-école mais ne sont jamais venus », relève-t-il. Pascal dit travailler en meilleure intelligence avec la Mission locale jeunes de Bourg, qui finance des permis depuis quelques années. « Ils commencent à généraliser un peu ce système d’aide. Les jeunes sont motivés, car ils sont triés sur le volet et doivent passer en commission. » Des jeunes issus de la Mission locale, Pascal Berthaud en a eu quelques uns. « Ils avaient du mordant », se félicite-t-il. Comme son collègue, Véronique Darbon, de l’auto-école Suzon travaille avec la Mission locale, mais plus avec Pôle Emploi, « à cause de la paperasse ».
Le permis à 1 euro de Jean-Michel Bertrand
Historiquement, Bourg-en-Bresse est également très concernée par le permis à 1 euro par jour, mis en place en 2005. C’est en effet le député-maire UMP de l’époque Jean-Michel Bertrand qui s’était occupé du projet. Pascal Berthaud s’en souvient. « Il était venu consulter certaines auto-écoles pour avoir leur avis, raconte-t-il. Le dispositif était destiné aux jeunes défavorisés. Au final, c’est le fils de toubib qui va s’en servir pour échelonner ses paiements. » C’est pour ces raisons que Pascal ne propose pas le permis à 1 euro par jour. Parce qu’il a été « détourné de son objectif premier ». L’État avait un temps proposé de se porter caution pour les jeunes sans ressources. Mais cela n’a pas fonctionné. « Il n’y avait que trois banques peu connues qui acceptaient la caution de l’État », ajoute Véronique Darbon. Son ancien élève Romain Sobieraj propose quant à lui le permis à 1 euro par jour. Même s’il comporte quelques contraintes inattendues. « Mon amie, Élodie, qui est aussi ma secrétaire, ne peut pas accompagner mes élèves à l’examen du Code par exemple, car le permis à 1 euro m’oblige à ce qu’un enseignant soit présent », précise Romain. Petit à petit, il apprend « à être son propre patron ». Pour ce faire, il peut compter sur l’expérience de Véronique, Pascal, et des autres gérants aguerris de Bourg-en-Bresse. L’association des auto-écoles est aussi là pour ça.
Lucas Lallemand
Le poids-lourd, une spécialité locale
Avec une usine Renault Trucks qui emploie près de 2 000 ouvriers, la ville de Bourg-en-Bresse cultive le goût du poids-lourd depuis de nombreuses années. Le centre de formation du Castellet, en périphérie de Bourg, se consacre uniquement aux permis camion. Philippe Burnichon est l’un des deux gérants de la structure. « Il est important de faire fonctionner l’économie locale, estime-t-il. Nos camions sont tous des Renault Premium. En échange, Renault Trucks nous envoie environ 50 permis chaque année. »
L’auto-école du Castellet fait passer 350 permis par an, pour trois formateurs. La réforme des permis du groupe lourd modifie leurs habitudes de travail mais « c’est plutôt stimulant », selon Philippe Burnichon. « Depuis les années 1990, les permis PL n’avaient pas changé. » Le gérant fait le tour d’horizon des différentes formations. « La formation B96, qui dure 7 heures et permet de tracter une remorque jusqu’à 4,250 tonnes pour les deux PTAC cumulés, n’intéresse pas trop les professionnels, constate-t-il. C’est plutôt pour tracter un cheval, un planeur, ou encore un bateau. »
Les entreprises de BTP ou des espaces verts semblent préférer le permis BE, moins restrictif. Quant au permis C1, qui concerne les transports de marchandises jusqu’à 7,5 tonnes, Philippe Burnichon a déjà misé dessus.
« Nous avons acheté un véhicule spécifique pour le permis C1. Pour l’instant, il est encore très peu connu. Je pense pourtant qu’il peut intéresser tous ceux qui n’osent pas franchir le pas du PL. Les amateurs de camping-car peuvent par exemple être intéressés. »
Piste et ADR
Philippe Burnichon et son associé Jean-René Valot sont propriétaires de leur piste poids-lourd qui sert provisoirement… de centre d’examens ! « La Direction des territoires nous a demandé de leur mettre à disposition notre piste en attendant la réfection du centre d’examens, au parc des expositions », précise Philippe Burnichon.
Il comprend par ailleurs la mise en place de l’annonce différée du résultat pour les permis lourds. « Même en PL, il arrive qu’il y ait des agressions d’inspecteurs, surtout dans les grandes villes », commente-t-il. « Mais les délais de la Poste peuvent aller jusqu’à une semaine. Dans le cadre de permis professionnels qui se déroulent en stages, sur des timings très serrés, les entreprises qui financent les permis voudraient que leurs employés soient opérationnels le plus rapidement possible. »
En revanche, pas de problème de places à l’examen au Castellet, avec un taux de réussite qui frise les 90 %. « Nous avons l’avantage d’être les seuls à faire du poids-lourd dans les alentours de Bourg. Du coup, nous avons forcément moins de délais. On peut repasser les élèves en une semaine. » À Bourg, les formations poids-lourd ont donc tout du bon plan.
L. L.
Fiches d’identité
Auto-école Suzon
Année de création : 1999.
Gérante : Véronique Darbon.
Bureau : 2.
Employés : 9.
Véhicules : 10 Citroën C3.
Formations : Permis B, A, AM, AAC, 125, bateau.
Inscriptions : 350 permis B ; 150 permis A en 2012.
Tarifs : 1435 euros le forfait 20 h ; 40 euros l’heure supplémentaire.
La Bruyère auto-école
Année de création : 1998.
Gérant : Pascal Berthaud.
Bureau : 1.
Employés : Aucun.
Véhicules : Clio IV.
Formations : permis B, AAC, BSR.
Inscriptions : 50 en 2012.
Tarifs : 840 euros le forfait 20 heures ; 40 euros l’heure supplémentaire.
Rom’Ain auto-école
Année de création : Avril 2013.
Gérant : Romain Sobieraj.
Bureau : 1.
Employés : 1 secrétaire.
Véhicules : 1 Peugeot 208 (qui sera changée pour une Clio IV).
Formations : permis B, AAC.
Inscriptions : Une vingtaine entre mars et juillet 2013.
Tarifs : 1 290 euros le forfait 20 heures ; 40 euros l’heure supplémentaire.