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map Vie des régions — Juin 2013

- Boulogne-Billancourt -
La pédagogie comme thérapie ?

À Boulogne-Billancourt, comme dans l’ensemble des Hauts-de-Seine, les auto-écoles rencontrent pas mal de problèmes, notamment pour les places d’examens. Pour les régler, la pédagogie peut être une solution.


Annulations de dernière minute, rendez-vous repoussés aux calendes grecques… La profession d’auto-école n’est pourtant pas une caste fermée. Mais à Boulogne-Billancourt, difficile d’interviewer des gérant(e)s. Manque de temps, désintérêt pour les problèmes du métier ? Heureusement, deux auto-écoles nous ont permis de découvrir un peu de cette ville anciennement ouvrière devenue bourgeoise. Exit les usines Renault ! À l’instar de la marque au losange, l’industrie fait partie du passé boulonnais. C’est désormais le secteur tertiaire qui se développe. Avec ses universités, ses bureaux, Boulogne attire les entreprises, qui sont nombreuses à s’y installer. Ces dernières années, les prix de l’immobilier ont également monté en flèche et sont désormais équivalents… aux beaux quartiers de Paris.
Direction route de la Reine, à Boulogne. C’est Marie-Antoinette qui, au XVIIIe siècle, avait demandé sa construction, afin de lui faciliter l’accès au château de Saint-Cloud. Encore aujourd’hui, cet axe constitue une voie royale. L’auto-école des Princes (située à proximité du Parc des Princes, le stade du Paris Saint-Germain) y siège. Caché par la devanture de l’épicerie italienne voisine, David Galet, le gérant, le reconnaît : il n’est pas idéalement situé. Proche du périphérique, et loin du centre. Qu’importe, puisqu’il fonctionne surtout par « le bouche à oreille ». À l’entrée, David Galet présente fièrement le livre d’or de l’auto-école, celui où chaque élève reçu au permis laisse sa trace. « C’est un peu le Graal », sourit une jeune femme qui vient chercher le « A » tant attendu. Avant qu’elle s’en aille, David Galet donne ses derniers conseils.
« Ne fais pas confiance aux autres », lui glisse-t-il.

Méritocratie
Il faut dire que le gérant choie ses élèves. C’est du donnant – donnant. Il assure de bonnes conditions de conduite à ses élèves, leur obtient les meilleurs créneaux horaires. En échange, ils doivent être polis, dire bonjour, et ne pas rechigner. Les places d’examens ?
« Un faux problème », selon lui. Pourtant, le département des Hauts-de-Seine est particulièrement touché par ce fléau. Un gérant boulonnais proche de la retraite, qui préfère rester anonyme, se dit « désabusé ». Il affirme que « le département du 92 est celui où les coefficients sont les plus faibles ». Il estime que ce sont « les relations avec l’administration qui dictent tout », et que l’élève est le « dindon de la farce ».
David Galet, de son côté, reste optimiste. Il explique sa tactique pour éviter d’en arriver à une situation de blocage. « Un élève sérieux et volontaire, je me débrouille pour le repasser en un mois. Mais pour ceux qui croient que les places tombent du ciel, le délai peut être de 8 mois », admet-il. Une version auto-école de la méritocratie, en quelque sorte. Lorsqu’il reçoit un parent venant inscrire son fils ou sa fille dans son auto-école, David Galet étudie son profil. Une mère de famille vient de s’installer dans son bureau. À ses pieds, un chien tenu en laisse se roule par terre et demande des caresses. Quand d’autres auraient demandé à ce qu’il sorte, David, lui, est tout sourire. « Il est vraiment magnifique », glisse-t-il. Une manière de nouer le contact, d’installer dès le départ « une ambiance chaleureuse ». Et de voir si le gérant est sur la même longueur d’ondes que ses clients.
Si, avec la dame au toutou, le feeling est passé, ce n’est pas toujours le cas. Parfois, David Galet n’hésite pas à sortir l’artillerie lourde. « À Boulogne, l’argent n’est pas un problème. On approche de l’été, les étudiants deviennent plus disponibles, et leurs parents veulent qu’ils passent leur permis en trois mois. C’est possible, mais il faut que le jeune ait beaucoup de disponibilités. Je ne vends pas de permis accéléré », s’agace le gérant. Car David Galet ne badine pas avec le respect. Un jour, il a vu débarquer une quinqua fortunée. Sa Porsche, qu’elle conduisait sans permis, était garée devant l’établissement. « Elle m’a pris de haut avec sa carte gold, je lui ai dit de partir. Quelque temps après, au restaurant, elle m’a abordé. Elle s’était fait arnaquer par des auto-écoles, et elle voulait que je la forme correctement. J’ai fini par accepter », raconte-t-il.

Apprentissage individualisé
Ancien directeur de MJC (Maison des jeunes et de la culture), le gérant insiste énormément sur la pédagogie. Sa méthode consiste à individualiser l’apprentissage. « Avant chaque cours, je leur demande s’ils vont bien. Cela peut paraître bête, mais c’est important, car j’adapte la leçon. Récemment, une élève m’a dit avoir fait une chute de tension le week-end précédent. J’ai allégé la séance, et on a passé deux très bonnes heures », confie David Galet. Comme les conditions de circulation, à Boulogne, sont identiques à celles de Paris, le gérant fonctionne parfois en séance de 3 heures. « Il faut compter une heure aller – retour pour rallier le centre d’examen d’Antony. Lorsqu’on fait des leçons de 3 heures, on part avec deux élèves », explique-t-il. Les bouchons, à Boulogne, on ne peut pas toujours y échapper. Mais parfois, cela peut-être formateur, notamment
« avec les débutants ».
Comme toutes les auto-écoles, celle des Princes doit parfois faire face à l’échec au permis. Alors David Galet dit vouloir éviter ce qu’il appelle « l’effet fausse-couche », le traumatisme lié à l’échec.
« Beaucoup de parents me demandent de présenter leur enfant au permis alors qu’il n’est pas prêt. Ils veulent qu’il voie à quoi cela ressemble… Mais après un échec, il y a double quantité de travail : technique et psychologique. » Pour cette raison, David Galet accepte d’inscrire des jeunes qui ont déjà le Code, mais rarement des élèves qui ont déjà raté le permis.
« Ils ont une mauvaise expérience, c’est un challenge difficile », souffle-t-il.
La conduite supervisée paraît être une solution d’avenir pour les élèves en difficulté. Mais pas seulement. Au moment d’évoquer la question, David Galet sort un exemplaire d’un Cerfa 02. « C’est écrit en toutes lettres : on peut cocher la case « conduite supervisée » dès le début de la formation. Le silence à ce sujet arrange bien les auto-écoles : moins on en parle, mieux on se porte », soupire-t-il. Le gérant voudrait en faire plus qu’un
« simple outil de rattrapage ».
Au rang des autres dispositifs mal utilisés, le permis à 1 euro par jour. « Les banquiers restent des banquiers. Même avec un taux à 0 %, ils sélectionnent les dossiers en fonction des revenus. Je le vois à Boulogne, avec environ 10 % de ma clientèle qui le prennent, même s’ils auraient les moyens de payer cash », remarque-t-il. Enfin, la conduite accompagnée souffrirait aussi d’une mauvaise communication. « Je m’attendais à en faire beaucoup plus à Boulogne. Les clients pensent qu’il y a une limite d’âge, alors qu’on peut la faire de 7 à 77 ans », rappelle David Galet. Route de la Reine, dans ses locaux, la dame venue inscrire son fils n’a pas parlé de conduite accompagnée. Elle veut qu’il ait son permis rapidement…

Champion de moto
À Boulogne, Philippe Monneret a son agence dans la même rue que David Galet. Il n’a pourtant pas la même spécialité, puisqu’il fait uniquement des permis et formations en deux roues. Et pour cause : Philippe Monneret est un ancien pilote de moto, vainqueur des 24 heures du Mans en 1991. Il y a une dizaine d’années, il s’est lancé dans l’aventure moto-école et a passé ses diplômes. Par volonté de transmettre. S’il reconnaît que son nom « est une caution de professionnalisme », Philippe Monneret ne se repose pourtant pas sur ses lauriers. Et même s’il a compté des élèves prestigieux comme Gérard et Guillaume Depardieu, Patrick Bruel ou encore Jean-Paul Belmondo, il accueille tout type de clientèle. « Ce qui me plaît, c’est d’ouvrir la moto à un univers et à un public plus large. C’est un mode de transport qui devient utilitaire, notamment dans les grandes villes. Les clients ne sont pas forcément des passionnés de moto au départ, mais ils le deviennent après avoir commencé par une formation 125. Je dirais qu’il y en a un sur dix qui revient vers moi pour un permis A », estime Philippe Monneret.
L’ancien pilote n’est pas seulement présent à Boulogne-Billancourt. Il a des agences et des circuits aux quatre coins de la région parisienne, ainsi que le circuit Paul Ricard, à Marseille. Plus près de Boulogne, dans une commune limitrophe séparée seulement par la Seine, il est également propriétaire du circuit de Meudon, aux portes de Paris. Pour lui, avoir sa propre piste est indispensable pour une moto-école. « C’est quand même agréable de pouvoir recevoir ses élèves sur un beau site plutôt que sur le parking de Mammouth ! », s’exclame l’ancien pilote. Bien qu’il soit préconisé d’effectuer au moins 8 heures de plateau pour 12 heures de circulation dans le cadre du permis moto, Philippe Monneret estime que c’est nier la réalité.
« La plupart du temps, nous faisons au moins 18 heures de plateau, et même jusqu’à 34 heures pour des gros stages. 8 heures ça arrive, mais il faut vraiment que l’élève soit adroit », juge-t-il. L’accumulation des heures de conduite, « c’est une des difficultés de la profession » selon lui.
« On est professeur, mais on vend des heures. C’est une situation assez spéciale. Nous ne sommes pas là que pour prendre l’argent. »
La moto n’est pas non plus épargnée par le problème des places d’examens. « Les délais sont dus aux échecs, d’où l’importance de garder un certain niveau. Mais ce système est scandaleux, c’est un peu l’État dans l’État. Lorsque j’ouvre un nouveau centre, je n’ai droit qu’à douze unités par mois, soit quatre places, alors que j’ai beaucoup plus d’inscrits », peste l’ancien pilote moto. Il regrette qu’on « parle de chômage », tout en « bridant les entreprises qui emploient ».

L’ADR, « quel intérêt ? »
À ses yeux, la mise en place de l’ADR (annonce différée du résultat) pour le permis A ne va pas non plus dans le sens des moto-écoles. « Pédagogiquement, je ne vois pas l’intérêt, tranche Philippe Monneret. Ce n’est pas une question de sécurité pour les inspecteurs, car le permis moto est beaucoup moins arbitraire que le permis voiture. En général, le candidat sait pourquoi il ne l’a pas. Personnellement, je n’ai jamais vu de problème d’agressivité. Dernièrement, un élève a jeté son casque. Il a été viré. Dans ce genre de cas, c’est le rôle du moniteur d’intervenir. » Bien qu’il ait rarement de problème comportemental avec ses apprentis motards, Philippe Monneret tient à leur inculquer certains principes. Notamment en prenant l’habitude de bien s’équiper. « La moto se modernise, on le voit avec les systèmes d’ABS. Les équipements sont de plus en plus nombreux et perfectionnés. C’est important pour la sécurité. Quand je vois des élèves d’autres moto-écoles ne pas mettre de gants en leçon, ça me fait hurler. » Pour éviter ce type de mésaventure, Philippe Monneret dit être « très sévère » avec ses ouailles, tout en faisant preuve de pédagogie. « Il ne faut pas qu’ils se prennent pour des pilotes. Mais la plupart du temps, ils sont là parce qu’ils veulent acheter une bécane et savoir comment elle fonctionne », précise-t-il. Si les motards sont toujours « en danger face aux automobilistes », Philippe Monneret estime que ceux-ci « ont fait des progrès ». « De plus en plus de conducteurs font aussi de la 125. Ils prennent conscience de ce que c’est », ajoute-t-il. Malgré son statut d’ancien champion de moto, il ne pense pas que cela incite ses élèves à prendre plus de risques, à vouloir aller plus vite. « Ils savent être raisonnables. Je refuse de dire que la moto est dangereuse. Elle l’est beaucoup moins que quand j’ai débuté. Il faut juste rester prudent. On ne va pas à la guerre ! », sourit-il.
Dans son apprentissage de la moto, l’ex-pilote insiste beaucoup « sur la position du corps, du buste, ainsi que la position dans les virages ». « C’est de la position que découle tout le reste. Chez nous, on commence par là », poursuit l’entrepreneur. Le nouveau permis va d’ailleurs selon lui « vers plus de technique ». « Il n’a pas été facilité », estime-t-il. Vice-président du premier club moto en France, le Club 14, il avait fait partie des soutiens de la réforme. Car il est très investi dans le monde de la moto : il anime par exemple une rubrique dans l’émission Auto-Moto, sur TF1. Et il sait aussi être moderne avec, depuis 2011, le développement d’EasyMonneret, une école de moto dont les formations se réservent exclusivement via Internet. À Boulogne, la solution aux maux de la profession se résume donc en deux mots : modernité et pédagogie.
Lucas Lallemand





BOULOGNE EN 10 POINTS
• Boulogne-Billancourt compte114 000 habitants.
• C’est également un pôle économique de premier plan avec plus de 10 000 entreprises.
• L’Hôtel de Ville, œuvre de l’architecte Tony Garnier, adopte un style typique des années 1930.
• Boulogne-Billancourt a longtemps abrité un bassin industriel, notamment incarné par les usines Renault, jusqu’en 1992.    Elles se situaient sur l’île Seguin.
• Les courts de tennis de Roland-Garros se situent en lisière du bois de Boulogne, dans le XVIe arrondissement.
• Le Parc des Princes se trouve au sud-ouest de Paris, entre Boulogne et le XVIe arrondissement.
• Boulogne est aussi « ville de presse », puisque plusieurs médias y ont leur siège social, notamment TF1 et L’Équipe.
• Un musée – jardin Paul Landowski a été construit en souterrain, à Boulogne, en mémoire du sculpteur.
• La ville de Boulogne s’est vue associée à Billancourt par un décret de 1925.
• Boulogne-Billancourt est un lieu phare des années 1930 et de leur productivité artistique, en peinture, sculpture et littérature.





LE PARC DES PRINCES, L’ATOUT SPORT
À Boulogne-Billancourt, difficile de passer à côté de la frénésie suscitée par le Paris Saint-Germain et ses stars. Car l’antre du PSG, le Parc des Princes, se trouve tout près de la Porte de Saint-Cloud… et de l’auto-école des Princes ! Si David Galet, le gérant, s’est installé à deux encablures du stade, ce n’est pas par hasard. Son frère Fabrice est supporter du PSG et passionné de foot. « Quand j’ai recherché un local à Boulogne en 2010, je lui ai promis de m’installer pas loin du Parc des Princes », sourit David Galet. Son vœu a été exaucé. Au-delà de l’anecdote, les infrastructures sportives situées à proximité de l’auto-école peuvent parfois être pourvoyeuses de clients. Jeunes joueurs et employés du PSG viennent parfois passer leur permis à l’auto-école des Princes.

PUBLICITE AU PARC
Le Stade Français, club de rugby parisien, a également envoyé quelques joueurs comme clients. Cette interaction avec les clubs sportifs, David Galet s’en amuse. Il a même « poussé le vice », à l’occasion de l’anniversaire de son frère, jusqu’à lui offrir une publicité pour l’auto-école… au Parc des Princes ! Sur des panneaux publicitaires situés autour du terrain. « J’ai appelé la communication du club. Certains élèves étaient au stade ce jour là, et se sont amusés de voir ça. Je considère plus cette opération comme du sponsoring », explique David Galet. Budget du cadeau : 4 500 euros. Sympa, le frangin !
L. L.





FICHES D’IDENTITE
Auto-école des Princes
Année de création : 2010.
Gérant : David Galet.
Bureau : 1.
Employés : 4.
Véhicules : Peugeot 208.
Formations : Permis B, AAC, conduite supervisée, boîte automatique, perfectionnement, récupération de points.
Inscriptions : 100 en 2012 environ.
Tarifs : 1 190 euros le forfait 20 heures, 55 euros l’heure de conduite.

Monneret formation (moto-école)
Année de création : 2000.
Gérant : Philippe Monneret
Bureau : 2 agences à Paris (15ème et 17ème arrondissements), 1 à Boulogne-Billancourt, 1 à Montrouge, 1 à Versailles et 3 circuits  (à Meudon, Montlhéry et Marseille).
Employés : 25 en comptant tous les sites.
Véhicules : Une centaine de Yamaha, 1 scooter BMW.
Formations : Permis A, AM, 125, 3 roues, perfectionnement, stages pour enfants.
Inscriptions : 2 500 en tout, 1 100 environ en permis A1.
Tarifs : 899 euros le forfait 20 heures moto, 48 euros l’heure de conduite en circulation.


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