Alors que de nombreux changements s’amorcent dans la profession en ce début d’année 2013, Fontainebleau est déjà tournée vers l’avenir.
La gare de Fontainebleau – Avon, un matin d’hiver. La pluie s’abat sans discontinuer sur la commune du Val de Marne. Mauvais jour pour aller au bois ! Fontainebleau est la ville la plus étendue de la région parisienne et, lorsqu’il s’agit d’aller frapper à la porte d’auto-écoles assez éloignées les unes des autres, les kilomètres pèsent lourd.
Sous des trombes d’eau, la cour d’honneur du château, fruit de la folie des grandeurs de François Ier, ne perd pas de son charme. En 1814, Napoléon y avait annoncé la défaite à sa garde impériale, au cours d’un cérémonial émouvant. Aujourd’hui, les groupes d’écoliers la visitent avec curiosité, enfouis sous leurs imperméables, protégés par les parapluies de leurs accompagnateurs.
Des intempéries, les professionnels de la conduite en connaissent un certain nombre, à Fontainebleau comme ailleurs. Mais pour les Bellifontains (nom des habitants de Fontainebleau, ndlr) ce n’est pas encore l’avis de tempête et, aux yeux des personnes interrogées, les nouvelles réformes vont même globalement dans le bon sens.
DIVERSIFIER !
L’auto-école la Bellifontaine fait figure d’hyperactive ! À sa tête, Mickaël et Florence Poncelet ont un principe phare : diversifier leurs activités. « Nous essayons d’acquérir de nouveaux agréments », explique Mickaël Poncelet. « Nous sommes par exemple habilités depuis peu à effectuer des formations taxi. Nous envisageons également de passer la formation de guideur professionnel, obligatoire depuis que l’escorte des convois routiers de cinquième catégorie a été privatisée », ajoute-t-il.
Autre spécificité de la Bellifontaine, la formation professionnelle. « Certaines entreprises ont un cahier des charges très précis à respecter. D’autres veulent simplement se mettre en conformité avec le document unique », précise-t-on du côté de l’auto-école.
En parallèle de ces formations spécifiques, la Bellifontaine a les mêmes préoccupations que les autres établissements. En tête de liste, l’application Faeton, dont la date d’entrée en vigueur a été repoussée à septembre 2013.
« À Fontainebleau, le service des permis doit fermer et se délocaliser à Melun, s’inquiète Mickaël Poncelet. Reste à savoir comment nous allons procéder en attendant la mise en place définitive du système ». « Au moins avec Faeton, nous gagnerons du temps », tranche-t-il avec optimisme.
Par ailleurs, la question récurrente du nombre de places d’examens n’épargne pas Fontainebleau.
Même si Mickaël Poncelet estime « ne pas être à plaindre », les délais ont tendance à s’allonger sensiblement, jusqu’à deux ou trois mois. « Nous savons que c’est un phénomène national », tempère néanmoins Mickaël. Il est d’ailleurs conscient d’évoluer dans un contexte plutôt favorable à l’apprentissage. À ce titre, la conduite accompagnée est un indicateur significatif. Sur le déclin dans l’Hexagone, elle se porte plutôt bien du côté de la Bellifontaine. « Les habitants de Fontainebleau ont la culture de la sécurité », constate l’entrepreneur.
ÈRE RÉFORMATRICE
Malgré de bonnes conditions de travail, la Bellifontaine n’échappe pas à l’ère réformatrice. Elle est notamment concernée de près par la réforme du permis moto. « Cela répond à une accidentologie constatée. Il me semble important de repousser l’âge minimum à 24 ans pour les grosses cylindrées », juge Mickaël Poncelet. Pour lui, « le cocktail jeunesse et puissance » ne fait pas bon ménage. Selon le bilan de sécurité routière sur l’année 2011 édité par l’Insee, la tranche d’âge des 18 – 24 ans est l’une des plus meurtries. Sur les 760 personnes tuées à moto, près de 22 % avaient moins de 24 ans, soit 3 motocyclistes pour 100 000 habitants de cette classe d’âge. L’aspect encourageant de la réforme, dixit Mickaël Poncelet, c’est la « confiance accordée aux auto-écoles » avec la formation de 7 heures pour valider le permis A. « J’espère seulement que la profession ne se tirera pas une balle dans le pied en délivrant des attestations de complaisance. Mais je suis un optimiste-né », sourit le patron d’auto-école.
Le jeune chef d’entreprise ne boude pas non plus le nouveau permis lourd. Même s’il n’a pas un avis encore très affirmé sur la réforme, il juge « qu’elle va dans le bon sens ». « Avant, il fallait que le chauffeur vérifie tous les éléments de sécurité à l’intérieur et à l’extérieur du camion. Maintenant, il ne sera interrogé que sur un thème précis », précise le Bellifontain, pour qui l’intégration du créneau parmi les manœuvres est également « un point important ».
Finalement, une seule question le taraude. Celle de nouveaux marchés qu’il a encore du mal à se voir dessiner. « Les tarifs ne sont pas encore élaborés, et l’on ne sait pas qui aura besoin de quoi. Le C1, par exemple, pourrait intéresser les métiers du bâtiment ou des espaces verts », note Mickaël Poncelet. Enfin, ce dernier glisse un mot sur le nouveau Bepecaser, prévu pour 2014. « Il va être transformé en titre professionnel, et cela va relever son niveau », se réjouit-il.
ENTRE-DEUX
Gilles Cors, gérant de l’auto-école La Belle Époque à Fontainebleau, n’est peut-être pas aussi enjoué que son homologue par les différentes réformes. Mais il ne s’en plaint pas. « Je suis dans un entre-deux, ni hyper branché, ni totalement perdu », résume-t-il. Concernant la dématérialisation, il rappelle que « 80 à 90 % des auto-écoles n’emploient qu’une personne, et fonctionnent beaucoup avec le papier. Toutes ne sont pas informatisées ». Gilles Cors n’est pourtant pas réfractaire au changement. Le nom de son auto-école, « La Belle Époque », pourrait lui donner un aspect vintage, voire rétrograde. Il ne l’avait simplement pas changé lorsqu’il a repris l’affaire.
« J’ai gardé l’appellation choisie par mon prédécesseur, qui était un passionné de vieilles rutilantes. Il était là depuis 1979 », raconte l’enseignant. À son arrivée, Gilles avait même envisagé de jouer sur le côté rétro, en faisant des pubs avec des belles voitures. Mais en y réfléchissant, il a pensé que ce n’était pas une si bonne idée. « Ma clientèle est jeune, orientée vers les nouvelles technologies. Ça aurait pu les surprendre », glisse-t-il.
Gilles essaie de faire sortir ses élèves de leurs petites habitudes réconfortantes. Fontainebleau a beau avoir un aspect rassurant pour les jeunes conducteurs, avec sa faible circulation et ses allures de provinciale, il insiste pour qu’ils ne s’en contentent pas.
« Lorsque c’est possible, je tente de les faire conduire par tranche de 2 heures. Je suis originaire de Créteil, et pour les habituer à une conduite plus « parisienne », je les emmène jusque là-bas. En période de vacances, on peut presque rentrer dans Paris. Juste le temps de toucher le panneau et de repartir », s’amuse-t-il.
« Autour de Fontainebleau, a contrario, c’est la campagne. Il y a la forêt, où un sanglier peut débouler d’un moment à l’autre. C’est tout aussi formateur. L’important, c’est la polyvalence », souligne Gilles Cors.
VOYAGES ÉCOLES
Il fait également des formations moto, bien qu’elles ne représentent pas une grande partie de son activité. Alors pour « booster » un peu le permis A, il envisage d’organiser des voyages écoles. « Le problème, c’est que c’est dur à organiser. Les gens ne sont pas libres au même moment. Il faut trouver une journée qui convienne à tout le monde », relève-t-il. Concernant la réforme du permis A, le gérant y va de son commentaire. « Finalement on en revient à ce qui se faisait dans les années 1980. C’est une très bonne chose ! Les mômes sont trop inconscients. Ils cherchent l’adrénaline à tout prix, sans calculer la prise de risque », constate Gilles Cors.
Le seul bémol réside simplement à ses yeux dans le rythme des réformes. « À peine une réforme achevée qu’on embraye sur une deuxième. Je trouve qu’il y a beaucoup de changements dans ce métier. On ne se laisse pas le temps d’appliquer une réforme convenablement », déplore-t-il. Concernées par la crise, les auto-écoles demeurent pourtant « privilégiées » selon Gilles Cors.
« Nous formons un commerce de nécessité. Les jeunes ont de plus en plus besoin du permis. Le seul inconvénient, c’est que l’on travaille avec des marges de plus en plus réduites », affirme-t-il.
Le gérant a fait ses calculs.
« Financièrement, une heure de conduite n’est pas intéressante, avec un moniteur et un véhicule pour un seul élève. En moto, le ratio est un peu meilleur. Les clients se plaignent que l’heure de conduite est chère (48 euros à La Belle Époque, ndlr), mais ils ne voient pas nos frais, notamment avec le gazole qui se stabilise à 1,35 euro le litre. Pour être plus rentable, il faudrait que je me tourne vers des activités plus rémunératrices, comme les stages de récupération de points. Mais ce n’est pas encore à l’ordre du jour », conclut-il.
SIMULATEUR AUTO
Philippe Chir, responsable de l’auto-école Socableau à Fontainebleau et Avon, s’est également penché sur les bénéfices réalisés sur une heure de conduite. Et pour pallier la faible marge dégagée, il a investi dans un simulateur auto. Quand on rentre dans son local de Fontainebleau, à proximité du château, l’odeur de peinture fraîche rappelle que l’auto-école n’a été inaugurée qu’à la fin du mois de novembre, complétant celle d’Avon, « histoire d’être plus proche des établissements scolaires, des lycées », dit-il. Le fameux simulateur trône fièrement à gauche de la porte d’entrée, et le bureau central est garni d’écrans plats.
« Je réalise la première leçon, celle de l’évaluation pédagogique, sur simulateur. Ainsi, j’évalue l’élève dès notre première rencontre », explique-t-il. En début de formation, il laisse l’apprenti s’échiner pendant les quatre premières heures sur simulateur.
« C’est intéressant en termes de rentabilité, certes, mais également du point de vue pédagogique. Cela crée des réflexes musculaires », se félicite-t-il.
Grâce à trois écrans placés côte à côte, l’élève travaille la mobilité de son regard, la position des mains… Les filles sont adeptes de ce système. « Elles sont rassurées de travailler avec un filet. Les garçons ont plus de mal à s’y faire. Mais ils l’adoptent très vite », assure Philippe Chir. Sa première motivation, il l’admet sans détour, était d’ordre pécuniaire.
« À la location, le simulateur vaut une voiture et demi. Mais cela m’économise un poste de moniteur ! Soit 2 000 euros HT de salaire par mois… ». Il envisage de s’équiper, auprès de l’éditeur pédagogique Ediser, d’un logiciel d’éco-conduite et d’un autre, de mise en situation d’urgence. Si Philippe Chir mise autant sur les nouvelles technologies, c’est que les auto-écoles sont entrées de plain-pied dans la modernité. Il ne manque donc pas d’observer le flot de réformes avec attention. Faeton ? « Une bonne réforme », affirme le gérant. « Les auto-écoles sont prêtes. Seulement, elles sont en avance sur les pouvoirs publics ! », ironise-t-il
URGENCE
En revanche, Philippe Chir prend la réforme du permis moto avec un peu plus de gravité. Pour lui, il y avait vraiment urgence en terme de sécurité routière. « Les motos sont trop puissantes », lâche-t-il, avant d’interroger : « À quoi ça sert d’avoir une bécane de 100 chevaux ? ». Il coupe, se laisse le temps de la réflexion, puis reprend. « Que l’on ne puisse pas conduire une grosse cylindrée sans une certaine maturité, c’est normal. Mais l’âge ne fait pas tout… », commence-t-il.
Le patron d’auto-école cherche ses mots, fouille dans ses souvenirs. « Un de mes anciens élèves, qui avait une quarantaine d’années, s’est tué sur la route peu de temps après avoir eu son permis. Il avait les moyens, alors il a acheté une grosse moto. Il était aussi inexpérimenté que s’il avait eu vingt ans ! », insiste Philippe Chir. L’exemple tragique de ce motard quadragénaire rappelle une donnée importante. Selon le rapport de l’Insee (cité plus haut) concernant la sécurité routière en 2011, sur 760 motards morts sur les routes cette année-là, plus de la moitié d’entre eux étaient âgés de 25 à 44 ans. Derrière les jeunes, il s’agit de la population la plus touchée, proportionnellement au nombre d’usagers.
Alors Philippe Chir essaie de sensibiliser, de parler, d’interpeller. Fataliste, il ne se voile pas la face. « Je sais que certains de mes élèves sont des morts en puissance », confie l’enseignant, qui était même « réticent à ce que sa fille passe le permis A ».
Ce nouveau permis moto « ne changera pas toute la donne » à ses yeux, mais il y est plutôt favorable.
À Fontainebleau, les réformes semblent donc bien acceptées par les auto-écoles. En même temps, ont-elles le choix ?
Lucas Lallemand
FONTAINEBLEAU EN 10 POINTS
• Fontainebleau, située dans le 77 (Seine-et-Marne) est la plus vaste commune d’Île-de-France.
• La ville compte 16 000 habitants (34 000 pour l’agglomération).
• Saint-Louis y a fait construire un pavillon et un hôpital.
• L’édit de Fontainebleau ou « révocation de l’édit de Nantes » a été signé en 1685.
• Le château de Fontainebleau, qui date de 1528, a été inspiré des palais italiens de l’époque.
• Chaque année, 300 000 personnes visitent le château, et 11 millions viennent s’aérer au bois.
• L’école de peinture dite « de Barbizon » a exercé ses talents dans la forêt de Fontainebleau, au XIXe siècle.
• Fontainebleau abrite le Centre sportif d’équitation militaire (CSEM).
• L’INSEAD, grande école d’affaires, est installée à Fontainebleau.
• Les Femmes de l’ombre, film qui date de 2007, a en partie été tourné à Fontainebleau.
FICHES D’IDENTITÉ
Auto-École La Bellifontaine
Année de création : 1972 (reprise de l’enseigne en 2008).
Gérants : Mickaël et Florence Poncelet
Bureaux : 3 (une auto-école, un centre de formation et une piste).
Employés : 12.
Véhicules : 9 Peugeot 208, 1 Peugeot 5008, 3 Kawasaki ER6, 1 moto 125 YBR, 2 camions Renault Premium et 2 scooters Booster.
Formations proposées : BSR, A1, A, B, C, EC, EB.
Inscriptions : entre 400 et 500 pour le permis B en 2012.
Tarifs : 1 425 euros pour le forfait 20 heures.
Auto-École La Belle Époque
Année de création : 2008.
Gérant : Gilles Cors.
Bureaux : 1.
Employés : 6 (5 enseignants et une secrétaire).
Véhicules : 5 Peugeot 207 (bientôt 208), 1 Peugeot 308 avec boîte automatique, 2 Kawasaki ER6, 1 moto 125
et 1 scooter.
Formations proposées : permis A et B.
Inscriptions : environ 250 permis B en 2012.
Tarifs : 48 euros de l’heure ; 1 350 euros le forfait 20 heures.
Auto-École Socableau
Année de création : 2006 pour le local d’Avon ; 2012 pour celui de Fontainebleau.
Gérants : Philippe Chir.
Bureaux : 2 (1 à Fontainebleau et 1 à Avon).
Employés : 6.
Véhicules : Peugeot 207 – 208 et ER6 Kawasaki.
Formations proposées : permis B, A, AAC et BSR.
Inscriptions : Environ 220 en 2012.
Tarifs : 1 250 euros le forfait 20 heures.