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map Vie des régions — Décembre 2012

- Strasbourg -
Ce n’est pas tous les jours Noël pour les auto-écoles !

Strasbourg, que l’histoire n’a jamais épargné, a déjà montré par le passé de belles vertus de ténacité. Et si, en ces temps économiques douloureux, les auto-écoles ont quelques interrogations quant à leur profession, elles ne sont pas inquiètes pour autant.

À Strasbourg, tous les modes de transport sont représentés. Les vélos déboulent à toute vitesse sur leurs nombreuses pistes cyclables. Le TGV s’arrête à quelques pas seulement de la Petite France, le centre historique de la ville situé sur une presqu’île entre deux bras de l’Ill, le fleuve qui la traverse. Et depuis peu, le tramway est venu compléter cette gamme. Pourtant, la voiture garde encore une place de choix !
Et si les embouteillages sont si nombreux aux heures de pointes sur le réseau urbain strasbourgeois, c’est bien qu’elle n’est pas encore menacée. Au plus grand bonheur des auto-écoles, qui parviennent toutes à subsister, malgré la crise et des conditions économiques parfois difficiles.

CRÉATION D’ENTREPRISE
Laurent Gutnik, enseignant de la conduite depuis 15 ans, a ouvert sa première auto-école il y a quelques mois. Le nom de son enseigne, Pas à Pas – Pas à pied, savamment réfléchi, a le mérite d’attirer les curiosités. À 39 ans, il en avait assez de travailler pour des patrons avec lesquels il n’était pas toujours en accord, et a décidé d’ouvrir sa propre structure l’été dernier. « C’est surtout du point de vue pédagogique que je ne m’y retrouvais pas. Désormais, c’est moi qui décide comment j’entends travailler », se plaît à dire Laurent Gutnik. S’il trouve important de placer l’élève devant ses responsabilités, il pense que les moniteurs ne doivent pas se dédouaner des leurs. « J’entends ça et là des moniteurs qui préfèrent attaquer les inspecteurs lorsqu’un élève rate le permis, plutôt que de lui dire ses vérités. Et d’un autre côté, certains disent à l’élève qui échoue à l’examen qu’il aurait dû refuser la place s’il ne se sentait pas prêt ! Alors que c’est le boulot de l’enseignant », insiste le néo-entrepreneur. Pour l’heure, il ne ressent pas de problème particulier quant au nombre de places à l’examen, tout simplement parce qu’il n’a pas encore d’élèves à présenter. Il se trouve même confronté à un cas de figure inhabituel. « La préfecture m’alloue six places par mois à l’heure actuelle. Je suis obligé de les redonner », sourit Laurent Gutnik.

HYPOCRISIE
S’il insiste beaucoup sur la sécurité routière et le « vivre ensemble » sur les routes, Laurent Gutnik souhaiterait que les moniteurs soient plus impliqués dans les campagnes de prévention. « Ce n’est pas normal qu’on ne sollicite que des pompiers ou des policiers pour se rendre dans les établissements scolaires. Je crois que c’est le rôle des enseignants de la conduite », suggère-t-il.
Et le gérant d’auto-école d’insister sur les autres utilisateurs de la route. « Je suis à la fois cycliste, motard, piéton, et je fais même du roller. J’essaie de leur apprendre à respecter tous les usagers », explique Laurent Gutnik.
À ce propos, il n’est pas opposé à la récente instauration d’une amende de 45 euros pour les cyclistes commettant des infractions au Code de la route dans l’agglomération strasbourgeoise. « Le problème, c’est que la municipalité a tellement voulu transformer Strasbourg en ville cycliste, que les deux-roues y sont devenus rois », constate-t-il.
 
INSPECTEURS COMPÉTENTS
Parmi les bons points qu’il tient à souligner, Laurent Gutnik trouve les inspecteurs strasbourgeois plutôt compétents. « Ils ont tendance à s’améliorer, à ne pas se focaliser seulement sur la règle, mais surtout sur la sécurité », relève-t-il. Laurent Gutnik est même agréablement surpris, parfois, par certaines initiatives des inspecteurs. « J’ai notamment vu un inspecteur qui demandait de faire des créneaux entre un arbre et une poubelle plutôt qu’entre deux voitures, afin de voir si les élèves étaient capables de trouver de nouveaux points de repères. »
À propos des inspecteurs, Laurent Gutnik a noté avec intérêt qu’ils allaient prochainement être équipés de tablettes tactiles. « À mes yeux c’est un progrès », pense-t-il. Lui-même utilise un ordinateur portable lors de ses leçons. « Il faut simplement penser à sauvegarder ses données régulièrement », glisse-t-il. Alors, de l’ordi’ à la tablette, il n’y a qu’un pas, semble-t-il… Même si pour lui dont la société vient d’être créée, certains investissements sont lourds à supporter, notamment l’aménagement d’un accès handicapé, qui lui a coûté 8 000 euros. Alors pour pouvoir lancer son affaire, ce dernier a sollicité des offres Groupon. Un peu à contre-cœur. « J’en ai fait cinq pour le moment, mais ce n’est absolument pas rentable. C’est surtout pour me faire connaître », concède-t-il.

MANQUE DES PLACES À L’EXAMEN
Bien ancrée à Strasbourg, l’auto-école Philippe ne rencontre pas ce genre de problèmes. Installée depuis plus de dix ans en cœur de ville, elle a vu la cité évoluer. Le tram’ passe désormais sous ses fenêtres, et cela rend l’accès à l’auto-école plus difficile, puisque les voitures ne peuvent plus circuler. Au sein du quartier historique de la Petite France pourtant, l’établissement de conduite tient bon malgré la crise. Philippe Klein, son gérant, se plaint de délais de plus en plus longs pour repasser le permis.
« Un élève qui le rate doit attendre entre 3 et 6 mois pour obtenir une nouvelle date. Et les choses ne vont pas aller en s’améliorant », s’inquiète-t-il.
En cause, le nouveau système de coefficient qui plombe son quota de places à l’examen.
« Ce calcul est une catastrophe. Mon coefficient est tombé à 1,23. Et les délais s’allongent non seulement à Strasbourg, mais également en extérieur, où j’ai deux autres locaux, à Schiltigheim notamment », ajoute Philippe Klein.
S’il essaie de défendre les intérêts de sa profession au sein du CNPA du Bas-Rhin, il estime ne pas rencontrer beaucoup de soutien de la part de ses collègues strasbourgeois. « Dès qu’ils ont un souci, ils viennent me voir. Mais ils n’adhèrent pas pour autant au syndicat ! Ils ne sont intéressés que pour défendre leurs propres intérêts. Tant qu’il y aura ce genre de raisonnements, notre corps de métier n’aura pas de poids auprès des autorités », soupire-t-il. Comme pas mal de monde dans le milieu de l’auto-école, Philippe Klein se sent dépassé par Faeton, et ce malgré ses fonctions syndicales. « Tout se passe à Paris, mais j’ai le sentiment qu’en province, on est un peu tous dans le flou », s’étonne-t-il. Pourtant, il ne va pas spécialement regretter Printel, « trop cher », à ses yeux.

NOUVEAU PERMIS BATEAU
Au rang des réformes, Philippe Klein est également concerné par celle du permis bateau, initiée en 2008. Et au cœur de cette ville fluviale qu’est Strasbourg, traversée par l’Ill et bordée par le Rhin, ces formations revêtent une certaine importance. « Je fais passer entre 50 et 100 élèves chaque année, qui ont entre 16 et 70 ans. Certains passent plusieurs permis à la fois : fluvial, côtier et hauturier », détaille-t-il. Depuis la réforme, les enseignants ont le statut dual de formateur – évaluateur. C’est à dire que ce sont eux qui jugent leurs élèves le jour de l’examen. « Cela nous donne une double casquette, mais ce n’est pas forcément un mal. Certes il faut savoir rester objectif, mais ce n’est pas trop difficile, car quand un élève a vraiment des difficultés, il le voit lui-même et demande spontanément à reprendre des heures de formation », explique Philippe Klein. Au rang des aspects positifs de cette nouvelle méthode, une plus grande flexibilité. « Au moins, dans ce domaine, pas de souci de places d’examens ! », sourit l’enseignant. Les candidats doivent passer au moins deux heures à la barre, avec 1 h 30 de théorie de la navigation en sus. En bateau encore plus qu’en voiture, il estime que l’échange pédagogique est essentiel. « Les gens passent leur permis pour leur loisir, et non par nécessité. Ils sont donc en général plus réceptifs aux conseils », estime-t-il.
S’il ne souffre pas trop de la concurrence concernant le permis bateau, Philippe Klein est plus mesuré sur le permis B. En cause notamment, une auto-école qui pratique des tarifs low-cost. « La plupart de celles qui proposaient des tarifs en deçà du marché ont coulé. Il y en a une qui subsiste tout de même. Mais après tout, ce n’est pas mon problème », tranche-t-il.

CONCURRENCE…
Cyr de Rancé, gérant de l’auto-école Vosges et de l’auto-école Vauban, à Strasbourg, s’inquiète également de la concurrence, mais d’une autre forme. Celle des sociétés de location de voitures à doubles-commandes.
« Comme j’ai une relation assez franche avec mes élèves, j’ai demandé à ceux qui avaient déjà loué ces voitures de me donner leur opinion sur l’intérêt que cela représentait. Ils m’ont dit que c’était beaucoup moins intéressant, en termes d’apprentissage, que des leçons à l’auto-école »,
se rassure Cyr de Rancé. Ce dernier attend que la législation statue sur ces sociétés. « Je souhaiterais qu’elles aient l’obligation d’avoir un enseignant de la conduite diplômé à bord de leurs véhicules. »
Face à cette concurrence déloyale et à la décroissance du nombre d’inscrits en auto-école, Cyr de Rancé attend un geste de l’État. Comme l’abaissement de la TVA de 19,6 à 7%. « Si demain les autorités acceptent cela, je peux vous promettre que je le répercuterai sur mes tarifs », assure-t-il. Alors qu’il voit de plus en plus de jeunes en difficulté pour financer leur permis de conduire, Cyr de Rancé ne comprend pas le système français. Et le gérant de prôner le modèle allemand.
« En Allemagne, les jeunes ne font pas autant d’heures de conduite que chez nous. Aujourd’hui, le permis est presque nécessaire d’un point de vue professionnel, alors il faut encourager les jeunes à le passer. »
À ce propos, Cyr de Rancé a entendu parlé de la volonté de Ségolène Royal d’enseigner le Code de la route au lycée, dans la région Poitou-Charentes. « Il ne faut pas que les auto-écoles se voient retirer le Code, car c’est là-dessus qu’on réalise notre marge, pas sur les heures de conduite », s’inquiète-t-il. Il admet préférer le système des aides financières. « Ces dernières années, je n’ai jamais vu autant de jeunes solliciter une aide au permis, que ce soit par les associations ou les collectivités. On reçoit aussi pas mal de demandes pour le permis à 1 euro par jour »,
complète-t-il.

LA CONDUITE ACCOMPAGNÉE EN CHUTE LIBRE
Bien que la situation ne soit pas encore alarmante, Cyr de Rancé observe une baisse d’activité dans ses structures. La conduite accompagnée, notamment, a sérieusement été mise à mal.
« Cette méthode de formation est de moins en moins utilisée. J’ai le sentiment qu’il y a comme un problème de communication. Les gens pensent par exemple qu’on ne peut commencer la conduite accompagnée qu’à 16 ans, et que plus tard ce n’est pas possible. Mais c’est faux ! », insiste-t-il. En revanche, la conduite supervisée commence à faire ses preuves. « Je la propose systématiquement après un premier échec à l’examen. Il ne faut que cinq ans de permis pour pouvoir être accompagnateur. Ce peut être un parent, mais aussi un frère, une sœur. Ou bien un colocataire. C’est déjà arrivé », précise l’entrepreneur.
Et malgré les difficultés propres à la profession, Cyr de Rancé ne veut pas oublier que Strasbourg offre des conditions d’apprentissage optimales. « L’autoroute A4 passe au sein même de la ville, mais on arrive quand même à trouver des endroits calmes. En sortant un peu, on trouve facilement des routes de montagnes également », se satisfait-il. Et puis, même si la vie n’est pas totalement rose, rares sont les auto-écoles qui ont récemment fermé boutique à Strasbourg. Finalement, c’est bien la preuve que tout ne va pas si mal.
Lucas Lallemand





STRASBOURG EN 10 POINTS
• Strasbourg, chef-lieu du département du Bas-Rhin, environ 260 000 habitants.
• La ville détient le premier réseau cyclable de France.
• Le Parlement européen siège à Strasbourg 12 fois par an.
• Strasbourg abrite la Cour européenne des droits de l’homme.
• Depuis 1570, le marché de Noël se déploie à Strasbourg autour de sa cathédrale.
• Strasbourg a changé quatre fois de nationalité depuis 1870, passant successivement de la France à l’Allemagne.
• Gutenberg, le célèbre inventeur de l’imprimerie, s’était installé à Strasbourg.
• La cathédrale de Strasbourg est un des fleurons de l’architecture gothique.
• La ligne TGV Paris – Strasbourg a été inaugurée en 2007 et relie la Capitale en 2 h 20.
• La construction d’un quartier d’affaires international dans le Wacken, dynamique zone urbaine strasbourgeoise, a été entreprise et devrait aboutir d’ici quelques années.

FICHES D'IDENTITÉ
Pas-à-pas – Pas à pied
Année de création : 2012.
Gérant : Laurent Gutnick.
Bureau : 1 agence.
Employés : 1 seul, le gérant.
Formations proposées : permis B uniquement.
Véhicules : 1 Clio.
Inscriptions 2012 : 20 environ depuis septembre.
Tarifs : forfait 20 h à 1 299 euros.

Auto-École Philippe
Année de création : 2001.
Gérant : Philippe Klein.
Bureau : 3 (1 à Strasbourg,
1 à Schiltigheim et 1 à Eckbolsheim).
Employés : 6.
Formations proposées : permis A, B et bateau (fluvial, côtier et hauturier).
Véhicules : Peugeot 207 (qui vont bientôt être changées en 208), Kawazaki ER6 et bateau Merry Fisher.
Inscriptions 2012 : 150 sur 10 mois.
Tarifs : forfait 20 h à 1 320 euros.

Auto-École Vosges - Auto-École Vauban
Année de création : 2003.
Gérant : Cyr de Rancé.
Bureau : 2.
Employés : 3 (en plus du gérant et de sa femme).
Formations proposées : permis B.
Véhicules : C3 Picasso.
Inscriptions 2012 : N. C.
Tarifs : 1 284 euros le forfait 21 h.


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