En juin 2006, La Tribune des Auto-Écoles mettait en lumière un manque d’enseignants de la conduite. Sept ans plus tard et tandis que la crise économique est passée par-là, La Tribune mène à nouveau l’enquête…
En 2004, on comptait environ 20 000 enseignants de la conduite (tous permis confondus). Un nombre totalement insuffisant pour les syndicats qui, à l’époque, s’ils avaient du mal à quantifier avec précision les besoins de la profession, estimaient pour la plupart d’entre eux, devoir faire face à un manque « d’au moins 7 000 moniteurs ». Pour être précis, la pénurie était nettement plus criante dans le secteur des formations aux permis B et groupe lourd ; la formation deux-roues étant plus épargnée par ce phénomène.
Quelques années s’étant écoulées et la crise économique de 2008 n’étant pas résorbée, qu’en est-il à l’horizon 2013 ? Selon l’ANFA (Association nationale pour la formation automobile), on comptait en 2011 près de 18 000 enseignants de la conduite (toutes formations confondues). Est-ce à dire que la situation s’est aggravée ?
Sur ce point, les avis divergent quelque peu. Jean-Pierre Lemonnier, secrétaire général de l’UNIDEC estime que la profession aurait besoin d’environ 1 500 à 2 000 enseignants supplémentaires pour répondre à la demande de l’ensemble des établissements de conduite. Notre sondage sur notre site Internet révèle que 68% d’entre vous affirment avoir « du mal à recruter des moniteurs ».
Pour sa part, Philippe Colombani, président de l’UNIC se montre particulièrement pessimiste. « Il est extrêmement difficile de trouver des moniteurs, notamment en permis B et en région parisienne », constate-t-il, avant de s’interroger sur l’évolution de cette situation et sur son impact à plus ou moins long terme : « Si cela continue de la sorte, les moniteurs vont devenir une espèce en voie de disparition, ce qui va entraîner une augmentation du salaire des enseignants de la conduite et par répercussion du prix du permis de conduire ». Sans compter que « le choix des personnes disponibles sur le marché étant réduit, il est encore plus difficile de trouver un bon moniteur ! S’ils sont souvent exigeants pour ce qui est du salaire, ils ne sont pas pour autant compétents », s’insurge Philippe Colombani.
UN MANQUE D’ENSEIGNANTS, NOTAMMENTEN B
De son côté, Joël Cassegrain, aujourd’hui directeur général du groupe IXIO, mais longtemps président de La Poitevine, un établissement important situé à Poitiers, dans la Vienne et proposant toute la palette des formations (A, B et PL), confirme qu’il « est difficile de recruter des enseignants, notamment en B ». À l’instar de la situation en 2006, il remarque qu’il « est plus facile de trouver des moniteurs pour dispenser les formations deux-roues que pour le permis B ».
Quant à l’énorme difficulté de trouver des enseignants pour les formations du groupe lourd constatée en 2006, il semble que la situation se soit améliorée.
Un constat que partage Patrice Bessone, président du CNPA, qui précise que si le secteur manque globalement d’enseignants de la conduite, cette pénurie ne se fait pas ressentir de façon uniforme. « D’un point de vue général, on trouve plus facilement des Bepecaser pour l’enseignement du deux-roues et du groupe lourd. Il est vrai que la crise économique qui a fortement touché le secteur routier, a ralenti les besoins en formation PL. Et par effet de domino, comme il y a moins de travail, les établissements de conduite ont moins besoin de faire appel aux services d’enseignants spécialisés pour le groupe lourd. D’une certaine manière, la crise a permis de réguler l’offre et la demande, en matière de Bepecaser spécialisés PL. Par ailleurs, je remarque une forte disparité de la situation d’un département à un autre ».
Parmi les personnes interrogées, seul Xavier Savignac, gérant de l’auto-école CER Icare, située dans le 15e arrondissement de Paris, estime que la situation s’est améliorée depuis 2006. Mais, ce dernier a sa méthode de recrutement (voir encadré ci-dessous)…
LES RAISONS DE CETTTE PÉNURIE
Force est donc de constater que si la pénurie de moniteurs dénoncée en 2006 pour les formations en B et PL semble relativement endiguée pour le groupe lourd, il manque toujours un nombre important d’enseignants en permis B. Comment expliquer cette pénurie ? Premier constat : lorsque l’on interroge des lycéens sur ce qu’ils souhaitent faire plus tard, il est rare que le métier d’enseignant de la conduite soit cité. Il est vrai que cette profession ne fait pas l’objet d’une vraie communication auprès des jeunes dans les différents forums info-carrière. Second constat : Pôle emploi finance de moins en moins de formations pour devenir Bepecaser. « En région PACA où j’exerce, explique Patrice Bessone, Pôle emploi délivre de plus en plus les financements au compte-gouttes. Du coup, les gens doivent payer la formation eux-mêmes ou trouver une auto-école prête à les financer, ce qui constitue évidemment un frein ». Mais sur ce point, Philippe Colombani et Jean-Pierre Lemonnier pensent que les auto-écoles ont une part de responsabilité. En effet, les établissements de conduite ont tendance à chercher uniquement en interne, via leur réseau professionnel et ne déposent quasiment jamais leurs offres d’emploi à Pôle emploi. Résultat : Pôle emploi n’identifie pas ce secteur comme étant en demande de personnel et ne prévoit pas de budget en priorité pour financer des formations au Bepecaser. D’où le conseil du président de l’UNIC et du secrétaire général de l’UNIDEC qui consiste à déposer systématiquement une petite annonce auprès de Pôle emploi, tout en poursuivant vos recherches en parallèle. « Certes, cela ne vous aidera certainement pas à trouver l’enseignant que vous recherchez, mais au moins, cela permettra à Pôle emploi de comptabiliser la demande dans le secteur et de mettre en place des formations adéquates », explique Jean-Pierre Lemonnier.
UN TURN-OVER IMPORTANT
Outre le manque de nouveaux Bepecaser arrivant sur le marché du travail chaque année, le secteur enregistre un turn-over important. Certains quittent tout simplement le métier. « C’est une discipline plus compliquée qu’elle n’y paraît, car nous travaillons sur l’humain, explique Patrice Bessone. Les gens pensent souvent que c’est simple, qu’il suffit d’aimer les voitures et d’avoir de la patience pour devenir moniteur. En réalité, c’est nettement plus complexe car on travaille sur le savoir, sur la connaissance et sur la conscience. Il faut apprendre à l’élève à conduire un véhicule, mais aussi à adopter les bons comportements sur la route. Gérer les relations humaines est difficile. Et comme dans l’éducation nationale, certains se rendent compte qu’ils ne sont tout simplement pas fait pour cela et préfèrent quitter le métier. » D’autant qu’il faut de plus en plus souvent gérer un public qui peut se montrer agressif dans la parole comme dans les actes. Certes, cela n’arrive pas tous les jours, mais certains enseignants et gérants se sont fait taper dessus par un élève ou un parent d’élève parce que celui-ci avait échoué à l’examen.
Une autre particularité du métier d’enseignant de la conduite qui peut rebuter certains porte sur les périodes de travail. En effet, « c’est un métier où il faut être disponible lorsque les élèves le sont. En d’autres termes, on travaille souvent le soir et le samedi, lorsque les élèves ne sont pas à la Fac ou au travail », remarque Michel Schipman, vice-président du CNPA. Cela coule de source, mais cette exigence ne convient pas à tout le monde et certains préfèrent finalement se tourner vers un métier qui offre des horaires plus réguliers et qui permet plus facilement de concilier une vie de famille.
UN MANQUE DE PERSPECIVE D’ÉVOLUTION DE CARRIÈRE
Enfin, le métier d’enseignant de la conduite souffre d’un manque de reconnaissance sociale et de perspectives d’évolution de carrière. « Aujourd’hui, un Bepecaser n’a pas énormément de choix : soit il passe son Bepecaser moto ou poids lourd pour se spécialiser, ce qui lui permet de varier son activité et au passage d’augmenter son salaire, soit il passe la capacité de gestion pour devenir gérant et ouvrir son propre établissement. Sinon, il reste moniteur toute sa vie, ce n’est pas très motivant », concède Philippe Colombani. C’est d’autant moins motivant que le salaire n’est pas toujours très élevé. Mais le sujet du salaire fait débat dans la profession, du côté des exploitants.
« Si l’on compare à d’autres professions, les moniteurs ne sont pas forcément mal payés », affirme Philippe Colombani. « Il faut arrêter de se plaindre tout le temps et regarder la réalité en face. Il y a bien d’autres métiers qui exigent un niveau d’étude supérieur à celui du Bepecaser et où l’on ne gagne pas plus, voire moins ! »
Pour sa part, Patrice Bessone souligne que la branche bénéficie d’une convention collective avantageuse. « Les salaires sont maintenus et augmentent même légèrement régulièrement. Et ce sont des salaires minima, ce qui veut dire que nombre d’établissements de la conduite accordent une rémunération supérieure à ces minima. Sans compter que la convention collective des services de l’automobile prévoit des jours de carences payés par l’employeur en cas de maladie, etc. Bref, ce sont des points bien appréciables dont ne bénéficient pas tous les corps de métiers. »
QUEL AVENIR POUR LE MÉTIER ?
Devenir enseignants de la conduite, est-ce un métier d’avenir ? Si rien n’est fait au niveau de la communication, de la formation et des perspectives d’évolution de carrière, on est tenté de répondre, non ! En effet, le tableau dépeint par les divers interlocuteurs lors de cette enquête, n’est pas très lumineux. Mais si l’on part du principe qu’il y aura toujours autant de personnes passant leur permis de conduire chaque année, voire plus, le secteur est plutôt porteur d’emplois. D’autant plus que face aux évolutions technologiques et à la réglementation toujours plus dense, le besoin en formations diverses devraient être en hausse et ouvrir de nouvelles perspectives aux enseignants de la conduite. Encore faut-il qu’ils bénéficient eux-mêmes de formations adaptées. Sur ce point, Patrice Bessone, Jean-Pierre Lemonnier et Michel Schipman se disent optimistes car le Titre professionnel devant remplacer le Bepecaser (voir p. 25) devrait offrir une meilleure reconnaissance sociale et professionnelle aux enseignants de la conduite, ainsi que de nouvelles perspectives d’évolution.
Sandrine Ancel
COMMENT RECRUTER SES ENSEIGNANTS DE LA CONDUITE ?
Pas facile de trouver des moniteurs. Et encore moins des personnes qualifiées. Si Pôle emploi ne semble pas être une bonne solution pour recruter, la plupart des exploitants confient jouer à fond la carte du réseau ou passer leurs petites annonces sur des supports très spécialisés comme La Tribune des Auto-Écoles pour être certains de toucher directement la cible. « Sinon, on se renseigne auprès des collègues pour savoir si un moniteur déjà en place a émis le souhait de changer d’auto-école, confie Philippe Colombani, président de l’UNIC. Si c’est le cas, on l’approche pour lui proposer le poste. Cela permet d’engager une personne qui a déjà une expérience du métier. Pour autant, cela ne garantit pas que ce soit la perle rare… Moins il y a d’offres, plus on est obligé de revoir nos exigences à la baisse. »
De son côté, Xavier Savignac, gérant de l’auto-école CER Icare, à Paris, a opté pour une méthode semble-t-il efficace. « Je n’ai pas vraiment de soucis pour trouver des moniteurs, mais je m’organise. J’ai signé des contrats de professionnalisation. Et pour le moment, je trouve que c’est gagnant-gagnant. Cela permet au stagiaire d’avoir une vraie expérience professionnelle lors de l’obtention de son diplôme, ce qui est un plus pour lui, mais aussi pour l’auto-école qui l’embauche. Évidemment, l’inconvénient de ce système réside dans le fait que durant son contrat de professionnalisation, l’apprenti moniteur ne peut pas produire seul. Il doit soit faire de l’observation, soit être constamment sous le contrôle d’un tuteur. Et comme il perçoit un salaire, cela engendre un coût non négligeable pour l’auto-école ». Ce qui explique le faible nombre de contrats de professionnalisation signés dans la profession. En 2012, seuls environ 200 contrats de professionnalisation ont été signés sur toute la France. C’est peu, mais plus intéressant que cela peut paraître de prime abord, comme l’explique Xavier Savignac. Cela permet d’inculquer une vraie culture de l’entreprise et de mieux former ces enseignants qui deviennent souvent d’excellents éléments. Le risque ? Qu’ils se fassent engager par un autre établissement à la fin de leur contrat. « Effectivement, c’est une possibilité. À l’exploitant de savoir le retenir, en lui proposant un salaire, des responsabilités et des perspectives, commente Xavier Savignac. Par ailleurs, j’essaie de faire attention à ne pas prendre en contrat d’apprentissage une personne qui habite trop loin de mon établissement. Si elle se sent bien chez moi et qu’elle n’a pas trop de trajet à faire, il n’y a pas de raisons pour qu’elle ne reste pas. »
DES PISTES POUR FIDÉLISER SES MONITEURS
Dans un contexte de pénurie d’enseignants de la conduite, autant savoir fidéliser les bons éléments. S’il n’y a pas forcément de recette miracle, voici cependant quelques pistes pour rendre votre établissement plus attractif :
• Bonne ambiance : cela ne coûte rien, mais cela peut rapporter beaucoup ! Dans ce secteur, le bouche à oreille fonctionne énormément. Alors, il sera plus facile d’attirer et de conserver vos salariés si l’ambiance est bonne. Cela ne signifie pas forcément de dire toujours oui à tout, au contraire. Si vous êtes trop laxiste, vous risquez de ne pas être respecté. Mais sachez écouter les demandes de vos salariés, leur dire que vous allez y réfléchir, puis leur donner une réponse, soit affirmative, soit négative mais argumentée.
• Adapter les horaires : en tête des demandes les plus récurrentes arrive celle des horaires. L’idéal est d’établir un calendrier de roulement (quand la taille de l’entreprise le permet) pour casser la monotonie et éviter que ce soit toujours les mêmes qui travaillent le samedi ou le soir. Lors de l’embauche vous pouvez proposer des semaines de 4 jours. Joël Cassegrain, ex président de La Poitevine, à Poitiers, faisait « tourner les repos avec deux jours consécutifs. Cela permettait d’avoir au moins un week-end entier et un mercredi par mois. Et cela plaisait aussi bien aux hommes qu’aux femmes, qui appréciaient de passer du temps avec les enfants le mercredi, de temps en temps. »
• Proposer des tickets restaurants : comme le rappel Jean-Pierre Lemonnier, secrétaire général de l’UNIDEC, les entreprises qui ne disposent pas de cantine, ont l’obligation de prévoir un local spécifique pour déjeuner et doivent normalement proposer des tickets restaurants à leurs salariés. Nombreuses sont les auto-écoles qui le font déjà et c’est généralement bien apprécié des salariés puisqu’une partie de la valeur de chaque ticket est prise en charge par l’entreprise. En d’autres termes, cela constitue une petite somme supplémentaire chaque mois que l’employé n’a pas à déclarer.
• L’épargne salariale : les salariés d’une auto-école ont la possibilité de constituer une épargne avec l’aide de l’entreprise qui verse un complément. Avantage pour l’auto-école, les sommes versées sont exonérées fiscalement. Avantage pour le salarié, si l’argent est bloqué pendant quelques années (il peut être débloqué dans certaines circonstances), il rapporte des intérêts. Malheureusement, les petites structures sont souvent réticentes à développer ce système qui nécessite d’investir un peu de temps pour mettre en place cette épargne. Et parfois, les salariés ne sont pas forcément intéressés. « J’avais voulu mettre en place une épargne salariale dans mon entreprise, avoue Philippe Colombani, président de l’UNIC, mais un moniteur m’avait répondu qu’il préférait disposer de son argent tout de suite et que, de toute façon, sa banque pouvait lui offrir la même chose… »
Bref, vous l’avez compris, manager une équipe n’est pas toujours une sinécure !