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map Vie des régions — Mai 2007

-Avignon-
La pénurie de places fait rage


À Avignon, quatre auto-écoles aux profils très différents se plaignent d’un même problème : un manque constant de places d’examen, qui affecte l’ensemble de la gestion de leurs entreprises. Un souci que ne partage pas l’administration.

C’était en 1970. Au Pontet, à cinq kilomètres d’Avignon, naissait l’auto-école Jacky. Ses gérants, Jacky et Maryse Braat l’ignoraient alors, mais leur établissement allait devenir l’un des plus anciens – et des plus connus – de la région. Onze ans plus tard, ils achetaient une nouvelle entreprise à Vedènes… Et, en 1994, ils se laissaient convaincre de reprendre l’auto-école des Trois Clés, à Avignon. Durant tout ce temps, un petit garçon grandissait sagement, installé à côté du bureau ou assis à l’arrière de la voiture. Pourtant, arrivé à la fin de ses études, le jeune Thierry Braat ne s’est pas jeté sur l’auto-école. « J’étais parti pour faire tout autre chose, affirme-t-il aujourd’hui. Après mes études, j’ai dirigé pendant dix ans une structure de conseil en création d’entreprise. En parallèle, j’ai aidé un peu mes parents et passé tous mes permis. Je savais que j’en aurais besoin, si… » Si un jour, il se décidait à revenir à ses premières amours.
C’est aujourd’hui chose faite ! La transition s’est effectuée en douceur. En 1994, Thierry Braat a commencé à travailler à temps partiel, puis il s’est investi à temps plein, surtout au bureau d’Avignon. Et si ses parents centralisent toujours l’ensemble des activités au Pontet, c’est bien ensemble qu’ils décident des orientations de l’entreprise. « En 1994, nous avons récupéré l’activité poids-lourds et moto avec l’auto-école, reprend-t-il. Mais en 2002, nous avons choisi d’arrêter le groupe lourd car nous n’avions pas obtenu l’agrément Fimo. Nous avons préféré nous concentrer sur les activités traditionnelles. »

UNE NOUVELLE AUTO-ÉCOLE IMPLANTÉE EN PLEIN CENTRE
À quelques kilomètres de là, en plein centre d’Avignon, Laurent Milazzo a ouvert l’auto-école Carnot, il y a un an. Auparavant, il avait déjà été propriétaire d’une école de conduite avignonnaise pendant six ans, mais, « à la suite d’un contrôle de police qui s’est mal passé, j’ai perdu mon autorisation d’enseigner, et j’ai été contraint de vendre mon établissement dans les meilleurs délais », explique-t-il. Après deux ans à jouer les commerciaux et autant de bagarre judiciaire pour retrouver ses droits, le revoilà installé rue Carnot. À deux pas du centre piétonnier et à 500 mètres d’un des plus importants lycées de la ville, il a déniché un local très en vue. D’ici peu, un conservatoire doit ouvrir à une centaine de mètres. Au final, nombreux sont les clients potentiels qui passent devant la vitrine et il ne reste plus qu’à encourager le bouche-à-oreille pour assurer la publicité de l’entreprise.
« Je privilégie la qualité et les services affirme Laurent Milazzo. Je mise sur la ponctualité, l’amplitude horaire, l’adaptation des méthodes à la clientèle, etc. » Visiblement, la méthode fonctionne : en moins d’un an, le nouveau gérant a déjà trop de travail. Il a embauché une monitrice et une secrétaire vient deux fois par semaine le seconder au bureau. Pendant ce temps, il peut donner des cours de Code… Et envisager sereinement un futur proche où le nombre d’élèves justifiera bientôt la location d’une deuxième voiture.

UN ÉTABLISSEMENT HISTORIQUE
Rendez-vous est pris avec un autre établissement historique d’Avignon. À quelques minutes à pied de la porte Limbert, l’auto-école du même nom est gérée par Vanessa et Laurent Devide, qui ont eux-mêmes pris la suite de Maryse et Georges Devide. « Mon père était déjà dans le transport, ma mère a suivi, déclare leur fils. Ils ont créé une agence centrale en 1972, puis une autre, toujours intra-muros mais de l’autre côté, près des facs, il y a une dizaine d’années. Je suis arrivé en 1985, parce que j’aimais la moto et la pédagogie. »
Si le premier couple travaillait seul il y a plus de trente ans, leur entreprise a bien grandi depuis : en 2007, pas moins de six moniteurs tournent chaque jour en plus des gérants. Mais il ne faut pas compter sur Laurent Devide pour dévoiler les secrets de cette réussite, ni même pour s’en vanter. « On fait notre travail le mieux possible, estime-t-il. Nous utilisons le plan de formation et les outils pédagogiques à notre disposition. » Tout juste avoue-t-il que les élèves en fin de formation sont confiés tour à tour aux différents moniteurs afin de les mettre en situation d’examen… Et que la plupart des élèves doivent attendre d’avoir atteint un bon niveau théorique avant de pouvoir commencer les leçons pratiques. « Mais je ne considère pas que notre enseignement se différencie des autres auto-écoles », conclut-il.

UNE ÉCOLE DE CONDUITE REPRISE DEPUIS PEU
D’habitude, trois auto-écoles permettent de donner une idée de l’état de l’apprentissage de la conduite dans une ville. À Avignon, ayant eu vent de la présence de La Tribune, un gérant demande à être interviewé. Christian Lo Presti est un Parisien exilé. Il y a deux ans, il a quitté son poste de formateur à la RATP pour s’installer en Avignon. Et pour se sédentariser, il a choisi de passer son Bepecaser et de reprendre une école de conduite. « J’ai racheté une auto-école rue René Char, dit-il. J’avais été très vigilant sur la reprise, ça s’est très bien passé : nous avons travaillé ensemble, avec mes prédécesseurs, pour tous les élèves restants. » En parallèle, le nouveau chef d’entreprise a épluché les dossiers et relancé près de 200 élèves « dormants ». Et pour faire face à leur retour, embauché deux salariés en plus des deux personnes déjà en poste à la reprise.
Depuis, il n’a pas chômé. En octobre 2006, il a fait passer la mention deux-roues à l’un de ses moniteurs, pour pouvoir proposer les permis moto et augmenter le potentiel de clientèle. Dans la foulée, il a décidé d’ouvrir un deuxième point de vente. Il reçoit d’ailleurs dans cette deuxième agence, deux jours à peine après l’ouverture. Tout cela ne l’empêche pas de poursuivre sa première activité : depuis son installation en Avignon, il n’a jamais cessé de proposer des formations de gestion de crise, aux entreprises.

ET UNE PLAINTE COMMUNE…
Mais ce n’est pas pour faire sa pub qu’il a demandé un entretien à La Tribune des Auto-Écoles. Pas plus que les autres n’ont eu envie de parler de leurs entreprises respectives. Malgré leurs profils très différents, ces quatre auto-écoles se ressemblent en bien des points. Leur réticence à parler de leurs élèves, de leur enseignement, de leur histoire et de leurs relations les unes avec les autres, en sont un. Leur souci des prix, trop bas, en est un autre. Mais le problème que chaque gérant aborde spontanément, de manière plus ou moins virulente, est ailleurs. D’après leurs témoignages, le département du Vaucluse est confronté à un sérieux problème de places d’examen.
Deux à six mois, tels sont les délais annoncés pour repasser l’examen. Bien trop long, disent les uns et les autres, pour faire du bon travail. Car, du point de vue de la formation à la conduite, ils estiment que les délais d’attente affaiblissent le niveau des candidats. « Entre le premier et le deuxième passage, les candidats ne veulent pas reprendre de leçons de conduite supplémentaires, surtout quand ils ne savent pas quand ils vont pouvoir repasser leur examen, affirme Laurent Devide. Par conséquent, la coupure se sent nettement lorsqu’ils se retrouvent pour la deuxième fois devant l’inspecteur… Et il arrive qu’un deuxième échec succède au premier. » À l’auto-école du Soleil, Christian Lo Presti va plus loin : « C’est aussi un problème de sécurité, dit-il. Cette attente génère de la conduite sans permis. Personnellement, j’ai une clientèle assez sélecte et pourtant, certains parents m’annoncent que leur enfant conduira seul. »

UN FREIN AU DÉVELOPPEMENT
Du point de vue de la gestion, le manque de places d’examen pose également problème. « Pour développer mon entreprise, je suis passé de 35 à 75 % de réussite en ETG, reprend Christian Lo Presti. Sans me vanter, je peux, si je veux, atteindre les 90 %. Mais je ne le fais pas parce qu’il me faudrait alors bien plus de places d’examen pratique. » Idem pour Laurent Milazzo : « Il n’y a pas une semaine sans demande de transfert, raconte-t-il. Je ne refuse pas tout le temps, mais j’évite les embouteillages. C’est embêtant quand, comme moi, on a soif de travail ! » Même les auto-écoles plus anciennes, comme le CER Jacky, n’y échappent pas : « Nous sommes obligés de refuser de la clientèle pour préserver notre quota de places, indique Thierry Braat. Les pouvoirs publics laissent croire aux gens qu’ils peuvent choisir leur auto-école, mais ils ne donnent pas la possibilité aux auto-écoles de prendre la relève. Avant, notre chiffre d’affaires variait d’un mois sur l’autre en fonction des inscriptions. Désormais, il fluctue selon le nombre de places d’examen accordé. Si demain on me donne 20 % de places en plus, j’embauche deux moniteurs supplémentaires car j’ai le potentiel de clientèle. »
Pourtant, c’est encore la méthode Maillet qui permet de calculer, dans le département du Vaucluse, les droits aux places (ndrl : la nouvelle méthode d’attribution des places doit entrer en application en juillet 2007). Mais, entre la durée de l’examen, passée à 35 minutes et l’afflux d’annulations de permis, la demande se serait envolée. Car il faut bien comprendre : c’est le manque de places qui pose problème, pas le manque d’inspecteurs. « Nos inspecteurs sont envoyés en renfort dans d’autres départements », accuse Thierry Braat. « La DDE tire les coefficients vers le bas pour éviter d’avoir à envoyer des inspecteurs en renfort, renchérit Christian Lo Presti.
En plus, depuis le 1er janvier dernier, la DDE a récupéré les services de la répartition et il y a de plus en plus de retard dans l’enregistrement des dossiers. Cinq semaines de retard ont été accumulées en neuf semaines de travail. Or, tant que l’inscription n’est pas validée en préfecture, les délais légaux ne courent pas et c’est autant de temps perdu pour les élèves. » D’après ce gérant révolté, et désormais syndiqué à l’Unidec, les conséquences sur la santé des auto-écoles virent à la catastrophe. L’une d’elles, acculée, aurait été contrainte à licencier du personnel.

LA DDE PLAIDE NON COUPABLE
Face à cette avalanche de plaintes et l’apparente urgence de la situation, contact est pris avec la DDE. Contre toute attente, la réaction est détachée, limite courroucée. « Je ne comprends pas bien de quoi les auto-écoles se plaignent, affirme Jean-François Lelièvre, responsable du service gestion et exploitation de la route à la DDE du Vaucluse. Quand je regarde les coefficients, aussi bien en ETG qu’en pratique, je vois que depuis janvier 2006, nous sommes systématiquement au-dessus de la moyenne nationale. » À propos des délais d’enregistrement, il temporise : « Nous avons un problème conjoncturel d’enregistrement des dossiers, reconnaît-il. Mais nous avons pris des dispositions et nous résorbons progressivement les délais. »
En ce qui concerne la disponibilité des inspecteurs, sa réaction est également optimiste. « Nous avons 12 inspecteurs, ce qui est suffisant, dit-il. Cela arrive que nous devions en envoyer en renforts dans d’autres départements, mais nous ne le maîtrisons pas. » Au final, Jean-François Lelièvre estime que si les places d’examen manquent, ce n’est pas le fait de la DDE, qui fait de son mieux pour proposer les meilleurs coefficients. « Je crois savoir que le manque de places d’examen est assez inégal d’une auto-école à l’autre, affirme-t-il. Certaines n’ont jamais de problèmes, d’autres en ont sans arrêt. Le temps d’attente des élèves ne dépend pas de nous, mais des auto-écoles. Des places d’examen, elles en ont. » Reste une question : comment bien travailler ensemble quand les points de vue diffèrent à ce point ? £

Cécile Rudlof



CARTES D’IDENTITÉ

CER Jacky
Gérant : Jacky Braat
Bureaux : Avignon, Le Pontet, Vedène
Effectifs : neuf salariés
Formations proposées : A, B, AAC
Inscriptions : environ 500 B, une centaine d’AAC et 120 A
Véhicules : dix Renault Modus, trois Kawasaki ER5, une Suzuki 125 Van Van
Tarifs : 680 € le forfait B, 30 € l’heure de conduite supplémentaire

Auto-école Carnot
Gérant : Laurent Milazzo
Effectifs : deux salariées
Formations proposées : BSR, A, B, AAC
Inscriptions : une centaine d’inscriptions (première année d’activité)
Véhicules : une Citroën C3, une Suzuki GSE 500, un scooter Gilera
Tarifs : 690 € le forfait B, 31 € l’heure de conduite supplémentaire

Auto-école Limbert
Gérant : Laurent Devide
Bureaux : Avignon centre, Avignon facultés
Effectifs : six moniteurs
Formations proposées : BSR, A, B, AAC, E(b)
Inscriptions : non communiqué
Véhicules : six Citroën C3, une C4, trois Suzuki 500 GSE, une Suzuki 125 Van Van, un scooter
Tarifs : 710 € le forfait B, 31 € l’heure de conduite supplémentaire

Auto-école du Soleil
Gérant : Christian Lo Presti
Bureaux : Lycée René Char, un nouveau bureau
Effectifs : quatre salariés
Formations proposées : BSR, A, B, AAC
Inscriptions : 150 inscriptions environ
Véhicules : quatre C3, une Kawasaki ER5, un scooter
Tarifs : 690 € le forfait B, 32 € l’heure de conduite supplémentaire




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