Ni colère contre le flot des réformes, ni mécontentement quant aux délais pour obtenir des places d’examens… À Pontoise, l’apprentissage de la conduite se fait de manière sereine et décomplexée.
Focus sur une ville qui sait vivre avec son temps !Avec ses remparts et son vieux centre-ville, Pontoise a des faux airs de ville de province. À tel point qu’on en oublierait presque que le chef-lieu du département du Val d’Oise se situe seulement à quelques encablures de la capitale, une trentaine de minutes en transports.
Pour visiter la ville, il faut être prêt à s’armer de patience et d’une bonne paire de chaussures, tant les côtes à monter sont raides ! La position surélevée de Pontoise en faisait, au Moyen-Âge, une cité facilement défendable. Elle était d’ailleurs devenue à ce titre un véritable carrefour commercial où prospéraient les marchands étrangers et elle se trouve, encore aujourd’hui, à la croisée des routes (A15, D915, gares SNCF et RER). Et si, sous le pont qui relie Pontoise à la ville de Saint-Ouen l’Aumône, l’Oise coule des jours heureux, il semble en être autant pour les auto-écoles installées dans la région.
Alors que le spectre de Faeton et de la réforme des permis fait frémir la profession, les établissements de conduite pontoisiens savent se mettre au goût du jour. Sans rechigner et, surtout, sans perdre leur optimisme et leur bonne humeur.
AVANT-GARDISTEDifficile d’évoquer les auto-écoles à Pontoise sans citer le nom de Collot. Anne-Marie, la « reine-mère » de l’auto-école du même nom, y est installée depuis 1973. En 39 ans de présence, elle a pu voir évoluer non seulement la profession, mais aussi les mentalités. « Quand j’ai ouvert ma structure, on était très peu de femmes dans le métier. La voiture demeurait encore un cercle réservé à l’homme. Il m’a fallu me battre pour me faire ma place. Aujourd’hui la balance s’est largement équilibrée, et on observe une stricte parité chez les moniteurs d’auto-école », se réjouit Anne-Marie Collot.
Selon elle, les filles seraient même devenues plus aptes à la conduite que les garçons…
« Elles sont plus sérieuses, plus intéressées et prennent plus facilement leurs responsabilités que les garçons. Surtout, elles ont à cœur de se former, tandis que la gente masculine n’a qu’une idée en tête : obtenir le précieux
papier rose. Et le reste devient accessoire ». À ses côtés, Gilbert Collot, son mari, sourit mais acquiesce. « Elle n’a pas tort », concède-t-il.
TRAVAIL EN FAMILLEAujourd’hui, le couple a transformé l’auto-école Collot en véritable entreprise familiale. Leur fille Britt s’occupe par exemple de la formation poids-lourd. « Ce n’est pas facile tous les jours de travailler en famille », s’amuse Anne-Marie, dont l’entreprise compte trois agences et un centre de formation.
Alors qu’elle forme aujourd’hui sa troisième – voire quatrième - génération d’élèves, Anne-Marie porte aussi un regard sur les évolutions sociales. « Les jeunes n’ont plus seulement besoin d’apprendre à conduire, mais également d’apprendre à se conduire. Ils prennent souvent les moniteurs pour des valets, mais ce sont à ces derniers de fixer leurs règles et de se faire respecter. C’est pourquoi j’insiste beaucoup sur la qualification d’ « enseignant de la conduite », qui leur donne un statut, contrairement au terme de « moniteur » qui ne fait pas sérieux », estime la gérante. Pédagogiquement, elle tient à former des citoyens de la route tout autant que des conducteurs, et elle est attachée à ce que ses élèves commencent la conduite en même temps que le Code, « afin que ce soit plus concret », dit-elle.
En vertu de cette ténacité qui l’a vu traverser les décennies sans vaciller, l’auto-école Collot ne connaît pas la crise. Elle tire surtout sa force de sa capacité d’adaptation aux éléments nouveaux. En premier chef, le changement dans le processus d’obtention des places d’examens ne l’a pas perturbée outre-mesure. « Le système par coefficient nous oblige à maintenir un taux de réussite élevé, proche des 70 %, et à faire en sorte que nos élèves soient prêts le jour J », explique simplement Anne-Marie Collot, qui regrette pourtant « l’absence de prise en compte de l’importance de la structure et du nombre d’employés » dans le calcul préfectoral.
DÉLAIS RAISONNABLESMalgré tout, l’établissement parvient à maintenir des délais plus que respectables pour obtenir une place à l’examen, qui vont de quinze jours à un maximum de trois mois. Et malgré de bonnes relations avec la préfecture du Val d’Oise, Anne-Marie Collot déplore que leurs bureaux ne soient désormais ouverts que deux matinées par semaine.
« Mais lorsque Faeton sera définitivement mis en place, nous n’aurons plus besoin de nous déplacer ! », s’exclame-t-elle.
Au centre de tous les débats, la nouvelle application ne fait pas peur à Anne-Marie et Gilbert, qui se sont proposés pour être auto-école pilote. « Ainsi, nous avons le temps de nous mettre à jour, car cela représente un travail colossal avec tous les dossiers que nous traitons », commente Gilbert Collot. « Faeton est surtout un excellent moyen de lutte contre la fraude. Certes, l’évolution est brutale et tout le monde se sent un peu perdu, mais à terme cela nous sera bénéfique », assure-t-il.
Syndiqués au CNPA, les époux Collot ont à cœur de se tenir au courant des changements liés à l’univers de l’auto-école (nouvelles technologies, réformes, etc.). Pourtant, ils pointent du doigt l’absence syndicale sur Pontoise. « Il ne se passe rien, nous n’avons plus de moyen de défense lorsque les choses ne vont pas », s’agace Anne-Marie Collot.
UNE SITUATION IDÉALEL’auto-école Collot a beau se tailler la part du lion, les autres établissements pontoisiens ne demeurent pas en reste. Jean-François Glatre et Cathy Dejaegere sont gérants de l’auto moto école du Vexin, et pour eux la vie est belle, sans nuages. « La situation est idéale pour apprendre à conduire. Techniquement c’est intéressant, les élèves font de la conduite en ville avec des rues étroites et quelques bonnes montées pour les démarrages en côte. Certaines routes alentours ressemblent presque à des voies de montagne, et en plus on a accès à l’autoroute qui se trouve tout près. Argenteuil n’est pas loin non plus. Et puis lorsque nos élèves conduisent une heure, c’est une heure effective, contrairement à Paris où les voitures écoles passent la majorité de leur temps dans les bouchons », savoure Jean-François Glatre.
MIXITÉ SOCIALEInstallés sur les bords de l’Oise depuis deux ans, le couple s’y plaît et apprécie sa clientèle hétéroclite. « Les élèves viennent de tous horizons, de toutes conditions sociales. Il y a de la mixité et l’on aime ça », admettent-ils. S’ils portent un beau regard sur leur profession, ils regrettent la mauvaise image que renvoient certaines auto-écoles, qui causent du tort aux autres. « Les arnaqueurs, comme par exemple les gérants qui partent avec la caisse, nuisent à notre réputation. C’est comme partout, il suffit d’un seul mauvais exemple pour que l’on oublie les dix qui travaillent bien », peste Jean-François Glatre. Les médias notamment, n’auraient de cesse à ses yeux de « les faire passer pour des escrocs ».
L’auto-école du Vexin parvient à tirer son épingle du jeu, notamment grâce à la partie moto, qui représente un bon tiers des inscriptions. Certains se précipitent chez eux pour passer le permis A, avant que la réforme le concernant n’entre en vigueur. Pour le reste, les entrepreneurs comptent sur leur réputation. « Nous proposons 10 % de remise lorsqu’un client est parrainé par un autre. Cela permet de faire fonctionner le bouche à oreilles. Nous avons également développé notre site Internet, avec la possibilité de passer les examens théoriques à distance. Nous avons eu trois clients étrangers : un originaire d’Australie, l’autre de Chine, et le dernier de Singapour », relève Cathie Dajeagere.
LOCATION DE VOITURES À DOUBLES COMMANDESSi l’entente avec les autres établissements de formation à la conduite demeure cordiale sans être chaleureuse, la gérante s’inquiète plutôt de la concurrence d’une société de location de véhicules à doubles commandes, installée à Pontoise. « On voit leurs voitures tourner dans le centre-ville, et le plus inquiétant est qu’ils ne respectent pas les règles les plus élémentaires du Code de la route. Je n’ai pas encore l’impression qu’ils nous causent beaucoup de tort, mais on s’en méfie », admet-elle.
L’autre fléau que les gérants du Vexin observent quotidiennement, c’est la conduite sans permis. Certains de leurs élèves ne s’en cachent même pas. « Un jeune inscrit chez nous s’est fait contrôler par la police alors qu’il n’avait pas le permis. Il lui a suffi de leur dire qu’il était inscrit dans notre auto-école pour qu’ils le laissent partir sans autre forme de procès », hallucine Jean-François Glatre. La bienveillance des autorités contribue à la banalisation du phénomène, et sa compagne, Cathie, espère que Faeton l’endiguera rapidement. « La nationalisation du réseau de permis de conduire et l’informatisation de tout le système devrait permettre d’éviter les abus », assure-t-elle.
UNE AFFAIRE QUI TOURNEÀ 500 mètres à peine de l’auto-école du Vexin en longeant le fleuve, l’auto-école des Remparts porte bien son nom et tient le choc, elle aussi. Détenues auparavant par le même propriétaire, les deux structures n’ont désormais plus rien à voir ensemble. C’est Didier Drouart qui est à la tête de l’établissement de conduite des Remparts depuis fin 2011. Et pour l’heure, il se dit plutôt satisfait de son sort.
« Avant, j’avais une auto-école encore plus petite mais elle n’était pas rentable. Je faisais des heures et des heures pour pas grand-chose. Désormais mon affaire tourne mieux. Il faut dire qu’aucune auto-école ne casse les prix sur Pontoise, comme ce peut être le cas dans d’autres communes de l’agglomération parisienne », se félicite-t-il. À peine installé, il doit déjà faire face à la question Faeton. Mais elle ne le rebute pas, malgré la dématérialisation du Cerfa 02.
S’ADAPTER AUX NOUVELLES TECHNOLOGIES« Ce qui effraie les auto-écoles, c’est que les élèves puissent partir plus facilement, alors que pour le moment elles les retiennent avec les 02. On craint surtout que certaines personnes puissent quitter l’établissement sans avoir payé tout ce qu’elles devaient », résume Didier Drouart. « Faeton simplifiera l’enregistrement des dossiers, contrairement à Printel que je ne regretterai pas. Et puis j’aime l’idée que l’on s’adapte aux nouvelles technologies », ajoute-t-il. À ce sujet, le moniteur-gérant ne voit pas l’arrivée des tablettes tactiles pour les inspecteurs d’un mauvais œil. « Je ne trouve pas cet accessoire superflu dans le cadre de notre profession. Je me verrais bien en utiliser une en tant que moniteur, mais encore faudrait-t-il qu’il existe une application qui corresponde. L’idéal serait qu’on nous en propose une à l’essai, pour voir comment ce peut être à l’usage », propose-t-il. Pour optimiser l’apprentissage de la conduite, l’enseignant a sa méthode, à la fois simple et efficace. « J’insiste surtout sur la mécanique, qui conditionne toute la prise en mains de la voiture. Une fois que l’élève a compris comment le véhicule fonctionne, le reste suit naturellement. C’est la raison pour laquelle sur 35 heures de formation en moyenne, j’en passe au moins 10 à travailler mécaniquement », explique-t-il.
LA CONDUITE SUPERVISÉE, UNE ALTERNATIVEDepuis qu’il a repris le flambeau de l’auto-école des Remparts, la conduite accompagnée ne représente pas un ratio important de ses inscriptions, ce qui confirme la stagnation de ce système sur le plan national. « Sur 15 inscriptions par mois, je ne fais que deux conduites accompagnées environ. À 16 ans, les jeunes ne sont souvent pas assez mûrs », estime-t-il. L’instauration de la conduite supervisée a également, selon lui, pu avoir une influence. Même si, à en croire Didier Drouart, cette dernière sert surtout « à contrer les sociétés de location de voitures à doubles commandes », en proposant une alternative à l’ajout d’heures de conduite. Une preuve supplémentaire que Pontoise est à la page.
Lucas Lallemand