Présidentielles, concurrence ou crise, à Évry, les auto-écoles ont enregistré une forte baisse de leur activité ces derniers mois. Devant cette difficulté inattendue, les gérants se montrent inquiets et démunis.Il y a bien longtemps que les terres agricoles ont cédé la place aux immeubles et aux voies rapides à Évry. Pourtant, voilà quarante ans, il n’y avait pas grand-chose d’autre, sur le territoire de cette ville moderne, située à une trentaine de kilomètres au sud-est de la capitale, dans le département de l’Essonne. Archétype de ce qui devait être une ville à la campagne, la construction d’Évry débute dans les années 1970. Cette agglomération est partie prenante du schéma directeur qui décida en 1965 de l’aménagement ex-nihilo de cinq villes nouvelles autour de Paris. La cité compte aujourd’hui, un peu plus de 50 000 habitants dont une bonne part sont logés en HLM. Une population très métissée et souvent en difficultés économiques. Certains quartiers ont acquis une “petite” notoriété et notamment les Pyramides qui doivent leur nom aux immeubles en étages qui le constituent et qui ménagent une terrasse par logement. Œuvre de Michel Andrault et Pierre Parat, ces bâtiments occupent le secteur voisin de l’imposant centre commercial Agora Évry 2. Plus récemment, Évry s’est vu greffer un nouveau centre-ville. Tout de briques rouges vêtu, il est l’œuvre de Mario Botta. Cet architecte suisse a créé en son centre, la seule Cathédrale construite au XXe siècle, en France. Sa forme ronde fait penser à une poubelle de salle de bains… Une poubelle qui recevrait de surcroît en son faîte, une improbable couronne d’arbustes. Du coup, en son temps, elle n’a pas recueilli que des éloges. Le décor est planté !
INQUIÉTANTE BAISSE DE L’ACTIVITÉSur place, les trois gérants d’auto-écoles rencontrés sont très inquiets face à un brusque et inattendu ralentissement de l’activité. Ces professionnels notent un vigoureux coup de frein dans leur établissement depuis le début de l’année. Sébastien Jumeau directeur de l’auto-école de la Cathédrale à Évry précise que la baisse a, chez lui, débuté timidement dès la fin de 2011. Elle s’est amplifiée depuis, avec une chute constatée du CA, de 25 % depuis le début de l’année. Les deux autres établissements de ce jeune et dynamique entrepreneur, situés, l’un à Grigny et l’autre à Ris-Orangis connaissent également des chutes sévères. Ces baisses laissent ce trentenaire, perplexe et anxieux. « Je voulais reprendre une quatrième agence qui était en vente sur la région, mais la conjoncture m’en a dissuadé, explique le gérant. J’ai ralenti le rythme parce que le niveau d’activité actuel ne sera pas viable bien longtemps », raconte avec gravité, ce patron qui dirige 17 employés. « Si cela ne repart pas, je devrais tout arrêter changer, d’activité », regrette le directeur de l’auto-école de la Cathédrale. Sentiment d’anxiété partagé face à un semblable ralentissement de l’activité, chez Longjumeau Conduite, une auto-école créée en 1971 et agence CER depuis un an. Le gérant Gilles Mangin, implanté à Longjumeau, à une dizaine de kilomètres d’Evry, s’alarme. « Cette baisse montre qu’on n’est jamais à l’abri d’un revers de fortune. L’on peut se retrouver sur la paille vite fait. Pourtant, je suis dans le métier depuis 30 ans », soupire ce motard quinqua, passionné par sa profession. Et le terme développement n’est pas un vain mot, puisque cette grosse agence située sur une artère très passante, propose les permis auto, moto, scooter, mais aussi le camion et le bateau. « Bref hormis les transports en commun, l’on fait tout, y compris les permis mer et hauturier. Ces derniers se pratiquent sur la Seine, à Pont-Thierry, ville où est amarré notre bateau », s’amuse le gérant. Sur place, la baisse est tout aussi considérable depuis le début d’année, avec un chiffre d’affaires amputé de 25 %, ici-aussi.
BAISSE PLUS RELATIVE À COURCOURONNESRetour à Évry, dans la commune très populaire et métissée de Courcouronnes. Maryvonne Rodriguez y a installé l’agence Canal Auto-école en 1986. Autant dire qu’elle connaît la région et que la région la connaît. « J’ai été longtemps la seule auto-école de la ville. Les gens viennent chez moi par le bouche-à-oreille », se félicite la monitrice. C’est certainement cela, qui préserve son établissement de la forte baisse que connaissent ses concurrents. « Nous avons tout de même noté un léger ralentissement, cette année », admet la responsable qui explique ce phénomène par la crise économique actuelle. « Le permis de conduire coûte cher, entre 1 500 et2 000 euros, rappelle Maryvonne Rodriguez. Une sacrée somme pour les populations qui habitent la commune », analyse la gérante. À Longjumeau chez Gilles Mangin, la concurrence de quelques auto-écoles nouvellement créées pourrait expliquer une partie du coup de frein ressenti. Une concurrence à laquelle il faut ajouter les malencontreux effets d’annonces des candidats à la présidentielle. « Ils ont plus ou moins promis l’apprentissage gratuit du Code à l’école. Ce sont des promesses de Gascons », déclare le gérant, pour qui une politique de ce type prendrait des années à mettre en place et impliquerait de former les professeurs. Mais, le mal est fait, les gens temporiseraient selon lui, remettant à plus tard leur apprentissage.
L’APPRENTISSAGE POIDS-LOURD ÉGALEMENT TOUCHÉD’autres problèmes peuvent expliquer le ralentissement de Longjumeau. « Pôle emploi a mis en place des partenariats tacites avec des grands groupes d’auto-écoles. Manque de bol, leurs conseillers ne font jamais appel à nous. Par ailleurs, nous ne proposons pas de stages en continu d’un mois pour le poids-lourd. Des stages qui sont très demandés », admet Gilles Mangin. Sur place, l’on travaille à l’ancienne, par demi-journée de cours. Une façon de faire qu’apprécient certains employeurs peu chauds à voir un employé immobilisé, quatre semaines. Enfin, concernant le permis bateau, la procédure ayant changé, les inspecteurs ne font plus passer que la théorie en salle d’examen.
« Du coup aujourd’hui, il faut attendre la rentrée prochaine, pour décrocher une place d’examen. Pas de chance, le printemps constitue la pleine saison pour ce genre de permis qui se passe souvent pour les vacances. C’est inadmissible ! », tempête le gérant. Selon Sébastien Jumeau, une autre explication au ralentissement de l’activité, pourrait venir des locations de véhicules à doubles commandes qui se développent sur la ville d’Évry. « Les élèves se forment seuls », regrette le moniteur. Pourtant, ce vendredi l’agence d’Évry est pleine de jeunes gens. L’ambiance est bon-enfant. Cela chahute un peu mais les visages des formateurs comme des apprentis conducteurs sont souriants. La baisse du pouvoir d’achat dans la région constitue certainement une autre cause solide. Quoi qu’il en soit, ce jeune patron pourtant ambitieux, s’est vu contraint de réduire la voilure. En un an, il a perdu un moniteur sur son agence de Rungis et deux à Grigny. Sa troisième agence sise à Évry, marche bien. Elle pâtit juste d’un loyer exorbitant à ses yeux. « Je paie 1 400 euros par mois, pour un local de 45 m2, pas assez grand au demeurant ! », s’insurge le patron. Pourtant, en matière d’enseignement la région est idéale. « L’on trouve aussi bien des voies rapides, que des rues urbaines, avec ronds-points et feux tricolores et en quelques kilomètres nous voilà à la campagne », se réjouit le responsable.
Les places d’examens, denrées rarissimes !Mais ici comme ailleurs, le hic demeure le manque de places d’examens. De ce point de vue, les trois professionnels visités sont unanimes.
« À Grigny, j’ai droit à 20 places aujourd’hui alors qu’en début d’année, j’en avais 40 ».
Sébastien Jumeau regrette ces dispositions en dents de scie. « Il nous faudrait 30 places tous les mois. Quand on en a trop, ce n’est pas idéal non plus. L’on est tenté d’envoyer des élèves pas vraiment prêts. Il s’ensuit une baisse des résultats. Et les élèves ne semblent pas bien accepter ce manque de places. Ainsi, à l’auto-école du Canal, Maryvonne Rodriguez constate que les jeunes ont tôt fait de s’emporter. « Il faut redoubler de psychologie et pédagogie pour les calmer et leur faire entendre que nous ne sommes pas responsables de la situation, raconte la monitrice. En fait, l’examen qui durait une vingtaine de minutes file aujourd’hui sur plus d’une demi-heure. « Du coup, cela fait bouchon, commente la professionnelle. De 25 candidats examinés en une journée auparavant, il en passe désormais une douzaine, tout au plus », déplore cette dernière, qui souhaiterait quelques inspecteurs de plus.
« LES JEUNES N’ONT PLUS LE GOÛT D’APPRENDRE »Le manque de places n’est pas seul responsable de l’engorgement, selon Gilles Mangin.
« Les gens ne veulent plus faire l’effort d’apprendre. Les jeunes pensent que conduire une auto sur route revient au même que dans un jeu vidéo ! », constate le responsable désolé. Notre moniteur est en accord avec Sébastien Jumeau concernant les simulateurs. « Ils permettent de détendre les élèves stressés à l’idée de prendre la route pour la première fois de leur vie. Mais cela reste un outil qui ne ménage pas les mêmes sensations qu’une conduite sur route et surtout la machine reste fort chère, constatent les deux enseignants. Face à la hausse des prix des carburants, nos auto-écoles réagissent de manières variées. À Évry, l’augmentation n’a pas été répercutée, pour l’instant. Au contraire de Gilles Mangin, qui a renchéri ses tarifs de 2 euros, à la fin 2011. Enfin, chez Canal Auto-école, l’habitude consiste à gonfler les tarifs de 2 euros chaque fin d’année. Une habitude que la responsable n’entend pas bouleverser. Les élèves de Courcouronnes bénéficieront donc de tarifs stables pendant quelques mois encore. Espérons, même si nos professionnels paraissent dubitatifs, que la fin de la campagne présidentielle signe le redémarrage de l’activité à Évry.
Nicolas Dembreville