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map Vie des régions — Mai 2012

- Créteil -
L’art de gérer le manque de respect au quotidien


Archétype de la ville nouvelle des années 1970, Créteil abrite une population très bigarrée et populaire. Sur place, les enseignants de la conduite se plaignent d’un manque de respect généralisé. Les professionnels de l’auto-école doivent faire avec. Pourtant, au milieu des nuages, le soleil brille encore.

Créteil, son lac artificiel, son palais de justice années 1970, son centre commercial Créteil Soleil, le plus grand d’Europe… Ou encore ses « Choux », grand ensemble des années 60/70, œuvre de l’architecte Gérard Grandval. Voici ce que le public retient le plus souvent de cette ville nouvelle tentaculaire implantée au sud-est de Paris. Une ville nouvelle à l’architecture de dalles, de tours et de barres, striées par de grandes avenues glaciales et encadrées par deux autoroutes urbaines. Seul subsiste, un petit centre ville ancien, aux pavillons de meulières typiques de la banlieue parisienne. Mais, Créteil c’est surtout une population métissée de près de 100 000 habitants. Aux premières vagues d’immigrations venues du Maghreb et d’Afrique noire, se sont succédées ces dernières années, les arrivées en provenance d’Asie. Les Chinois, Indiens, Sri-Lankais, Pakistanais ou Bangladeshis, tentent de s’associer aux Africains et Maghrébins des débuts. Le tout forme un ensemble très cosmopolite et bigarré. Le point commun de ces habitants : être issus des couches les plus populaires de la société et, pour bon nombre d’entre eux, de ne pas toujours bien maîtriser le français. Au milieu de cela, les enseignants de la conduite n’ont pas le choix et tentent de composer avec ces fondamentaux.

PAUPÉRISATION ET MANQUE DE RESPECT
Les trois gérants rencontrés sur place notent, depuis ces vingt dernières années, une nette paupérisation de la population. Mais plus encore, c’est le recul de la notion de respect, qui contrarie les auto-écoles du secteur. Les professionnels se plaignent d’être considérés comme de simples pourvoyeurs de places d’examens et non comme des enseignants à la conduite, ce qu’ils sont pourtant. Pour conforter le propos, rien de tel qu’un petit exemple vécu. En visite à l’auto-école Chéret, une agence de centre ville, le gérant Dino Moscardelli doit interrompre notre interview suite à l’irruption d’un jeune d’une vingtaine d’années dans son agence. Correctement habillé et présentant bien, celui-ci, se montre pourtant… « pour le moins bourru ». Sans s’encombrer d’un bonjour, il lance au responsable : « c’est où et à quelle heure l’examen, demain ? ». Les informations obtenues, il repart sans le plus petit merci, ni le moindre au revoir ! Mais, notre interlocuteur ne semble pas s’en offusquer, il paraît habitué à ce genre de comportements. C’est l’archétype de ce que Yves Scetbon, patron du groupe Blanc Bleu, qui possède deux bureaux sur Créteil, baptise « le manque de respect galopant ». « J’ai commencé comme moniteur auto-école en 1978 et j’ai vu le langage et les rapports se dégrader. À Créteil, le « Ziva » a remplacé le bonjour et le merci. Pour certains élèves, nous sommes des vendeurs de dates, déplore ce dernier. Nous effectuons le travail qui devrait incomber normalement aux fonctionnaires de la préfecture », regrette encore le gérant.

LA VIE ET L’ENSEIGNEMENT CONTINUENT
Malgré ce manque de respect chronique, Patricia Huret, garde le moral. Cette sympathique rousse, est gérante de l’École de conduite de Créteil. Des incivilités, elle en vit au quotidien, à la barre de son établissement situé à Mont-Mesly, l’un des quartiers les plus populaires de la ville, depuis 1976. Autant dire qu’en matière de population difficile, elle sait de quoi elle parle. Et ce ne sont pas les jeunes qui squattent la terrasse du petit mail où est implantée son auto-école qui lui feront perdre sa bonne humeur. « Ils ont installé des canapés éventrés sur lesquels ils traînent toute la journée. Ils ont un barbecue, ils font des grillades et des saucisses. Je plains les commerçants et la brasserie voisine… J’ai repris ce bureau en 1996 et  j’ai vu la situation se dégrader peu à peu ». Pour elle, il a fallu s’adapter. Mais, cette vie ne semble finalement pas lui déplaire tant que cela. Pendant notre interview, un jeune d’une dizaine d’années fait irruption dans son agence. « Bonjour Patricia, mon frère demande si tu peux lui prêter ton ciseau ? ». Elle sourit et lui tend volontiers. « Merci Patricia », lance le gamin, avant de repartir. « Tout le monde me connaît, on me tutoie. J’aime bien cela, explique la responsable. Dans le quartier, je suis « Patricia » tout simplement ».

DES ÉLÈVES TROP SÛRS D’EUX MAIS TOUCHANTS
Dans la pratique, les enseignants issus de cités semblent mieux acceptés par les élèves. Quoi qu’il en soit, les moniteurs doivent faire preuve d’un incroyable sens de la pédagogie, face à des jeunes très sûrs d’eux. Des jeunes qui déclarent sans la moindre gêne avoir appris à conduire dans la cité.
« En fait, raconte Patricia Huret, ils ont surtout appris les fautes de conduite. Ils passent les vitesses dans les virages, tournent le plus souvent pied sur l’embrayage. Ils traversent les carrefours sans ralentir, placent leurs mains à l’intérieur du volant, quant ils ne conduisent pas allongés, comme dans un hamac ! ». Bref, pour les enseignants, tout est à reprendre. Pourtant, la gérante, apprécie le travail avec cette population aussi rude soit-elle. « Mes élèves ont du mérite, reconnaît-elle, certains sont sérieux et appliqués. Ils en veulent et y arrivent ». Ainsi, cette auto-école pourtant implantée en pleine cité, bénéficie-t-elle avec 82,7 % d’un bon taux de réussite au permis de conduire.

MENACES ET INTIMIDATIONS
Une bonne partie des tensions provient semble-t-il des délais pour obtenir une nouvelle date à l’examen suite à un ajournement. Les candidats qui ne retrouvent pas une place rapidement, sont persuadés que les gérants d’auto-écoles font traîner les choses exprès. Il s’agit en réalité, d’un problème administratif de manque de places. « Quand nous donnons, à ceux qui veulent repasser le permis, une date trop tardive, le ton monte vite, constate Yves Scetbon. Parfois, les élèves peuvent même réagir avec brutalité ». Les autres responsables d’auto-école confirment cette évolution. « Les gens nous écoutent moins. Ce sont eux qui décident de leur passage ou non à l’examen. Je suis prêt, je veux y aller, ordonnent-ils, raconte Patricia Huret. Résultat, les fortes-têtes, ceux qui n’attendent pas notre accord, sont le plus souvent ajournés, continue la gérante. Les étudiants mécontents n’hésitent pas à revenir avec leur famille et tentent de nous intimider y compris par des menaces physiques », confirme-t-elle. Les représentants auto-écoles de la région doivent donc, tels des diplomates en charge du Proche-Orient, maîtriser à la perfection, l’art de l’apaisement et de la négociation.

DES INSPECTEURS À LA RESCOUSSE !
Une partie du problème provenait semble-t-il d’un manque chronique d’inspecteurs sur le département. Il y a encore quelques années, les places d’examens étaient presque aussi précieuses que des bouteilles de Grands crus classés. Pour Yves Scetbon, cette situation délicate était en partie due aux carences du système. Retrouver une date après avoir été ajourné tenait du parcours du combattant. Patricia Huret se souvient quant à elle, d’une période où il fallait attendre au minimum six mois. Mais les choses ont changé depuis que des renforts ont été dépêchés parmi les inspecteurs. En fait, l’arrivée de treize inspecteurs stagiaires a beaucoup amélioré la situation du Val-de-Marne. « Quand ils sont arrivés, pour nous, ça a été l’Amérique ! se rappelle Patricia Huret. Aujourd’hui, avec 2 à 3 mois de délai, la situation est plus acceptable », déclare la gérante. Il faut dire que la politique maison a été adaptée au nouveau règlement. Ainsi, la présentation des candidats n’a lieu que lorsque ceux-ci sont fins prêts, ce qui évite les ajournements. En matière de places d’examens, l’auto-école Chéret se considère bien traitée.
« Nous n’avons pas de difficultés particulières sauf par périodes, quand les inspecteurs sont mutés en grand nombre, explique Dino Moscardelli. Mieux, nos relations sont devenues cordiales. Le temps des inspecteurs grincheux souvent de « profil militaires à la retraite », est révolu », se félicite le gérant. Seul, Yves Scetbon considère qu’avec une moyenne de 3 à 5 mois d’attente, le laps de temps pour obtenir une date de passage demeure un peu trop long. Il souhaiterait voir ce délai ramener à deux mois.

D’AUTRES POINTS D’ACHOPPEMENTS
Yves Scetbon dénonce aussi le montant des taxes sur Créteil, dont le niveau est selon lui, supérieur à celui pratiqué sur les Champs-Élysées où se trouve le siège de son groupe. « Un vrai scandale ! », selon lui. Mais plus encore, les professionnels se plaignent d’une augmentation des frais. Et de ce point de vue, la hausse du carburant occupe bien sûr, une place de choix. À l’École de conduite de Créteil, cette hausse a imposé un  renchérissement de l’heure de conduite d’un euro, celle-ci passant à 48 euros. Pour l’instant, Dino Moscardelli n’a pas suivi mais, il va y être contraint prochainement. D’autres frais progressent. « Voitures, assurances, charges, tout augmente », dénonce encore Yves Scetbon. Sans compter les frais de remise en état qui explosent. « Nous louons nos autos. En fin de contrats, Renault comme Peugeot nous comptent la moindre rayure. Ils nous demandent jusqu’à 1 000 euros pour la remise en état d’un véhicule. C’est vraiment abusif », dénonce le patron du groupe Blanc-Bleu. Ce dernier est le seul de nos trois auto-écoles cristoliennes, à pratiquer l’apprentissage du deux-roues. Même si dans ces agences de Créteil, l’activité n’est pas rentable, faute de demandes suffisantes.

BONS RÉSULTATS POUR LA CONDUITE ACCOMPAGNÉE
En revanche, chacun se félicite des très bons résultats obtenus avec la conduite accompagnée. « Cela devrait être rendu obligatoire », déclare même Yves Scetbon. L’insatisfaction est unanime en revanche, concernant la conduite supervisée qui véhiculerait les mauvaises habitudes. Quant aux voyages pédagogiques, s’ils apparaissent très bénéfiques, permettant de sortir du tout urbain en vigueur à Créteil, ils ne sont pas très pratiqués. Les professionnels reconnaissent que le surcoût demandé constitue un frein pour des élèves souvent démunis. Les simulateurs ne trouvent pas non plus grâce aux yeux de nos gérants. Aucun n’en possède mais tous en ont une bien piètre image. Ils ne reproduiraient aucune sensation réaliste et seraient fort chers. Seul, Dino Moscardelli leur reconnaît une utilité. « Ils permettent de décontracter les gens stressés à l’idée de se lancer sur la route en voiture », explique le gérant. Et se lancer au volant à Créteil au milieu des rocades, échangeurs et autres autoroutes urbaines, a de quoi rendre nerveux…  De ce point de vue, les moniteurs auto-écoles ont plus qu’ailleurs, un vrai rôle à jouer.
Nicolas Dembreville





CRÉTEIL EN 10 POINTS :

- Ville de 100 000 habitants du sud-est parisien
- Forte croissance de la population des années 1960 à 1990
- Symbolique de l’architecture des années 1970
- Grands ensembles, tours, dalles et barres à profusion
- Créteil Soleil le plus grand centre commercial d’Europe
- Lac artificiel et base nautique
- Population très bigarrée en provenance d’Afrique noire,
  du Maghreb et plus récemment d’Asie.
- Palais de justice de Créteil (1976/78), par Daniel Badani
- Les « Choux » ou « épis de maïs » (1969/74), grand ensemble dû à Daniel Grandval.
- L’A86 à l’ouest, l’A4 au nord et deux rocades à quatre voies en plein centre…





FICHES D’IDENTITÉ

AUTO-ECOLE CHÉRET
Gérant : Dino Moscardelli
Bureau : 1
Employés : 2 moniteurs à temps plein, une secrétaire et le gérant qui donne les leçons de code
Formations proposées : Permis B et conduite accompagnée
Véhicules : 3 Peugeot 207 diesel (achetées)
Inscriptions : 80 à 100 par an
Tarifs :
Forfait 20 h : 1 080 euros
Forfait 30 h : 1 510 euros
Réinscriptions code : 90 euros si élève assidu, 150 pour les autres.
Réinscriptions conduite B : 150 euros.

ECOLE DE CONDUITE DE CRÉTEIL
Gérant : Patricia Huret, avec son mari
Bureau : 1
Employés : 3 moniteurs avec son mari, la gérante donne les leçons de code et gère l’administratif
Formations proposées : Permis B et conduite accompagnée
Véhicules : 3 Renault Clio diesel
Inscriptions : environ 10 inscriptions par mois
Tarifs : l’heure de conduite à 48 euros.
Forfait 20 h : 820 euros.
Taux de réussite conduite : 82,7 %
Délai après ajournement : 2 à 3 mois

AUTO-ÉCOLE BLANC-BLEU, LE LAC GROUPE BLANC-BLEU :
18 auto-écoles dont 2 à Créteil et une cinquantaine d’employés
Siège : Paris Champs-Élysées
Gérant : Yves Scetbon,
associé à son beau-frère
Bureau : 2 agences à Créteil. Créteil Lac et Créteil Palais. Les 16 autres sur Paris, l’Île-de-France et à Nice
Employés à Créteil : 7 employés en tout 4 moniteurs et une secrétaire au Lac. Et 1 moniteur et  1 secrétaire au Palais
Formations proposées : Permis B, B automatique, conduite accompagnée, conduite supervisée.
Moto : BSR, moto et attestation 125
Véhicules : 5 autos louées, plus une de secours. Des Peugeot 207 et Renault Clio. Deux motos, un scooter 50, un scooter 125 et un Piaggio MP3 500 à 3 roues
Inscriptions : environ 500 par an sur les deux agences
Tarifs autos :
Forfait 20 h : 1 090 euros.
Forfait 35 h : 1 590 euros
Tarifs deux-roues : BSR : 175 euros.
Scooter 20 h : 275 euros. Motos 20 h : 770 euros
Délai après ajournement : 3 à 5 mois


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