Si la Martinique est l’un des rares départements français à ne pas souffrir du manque de places d’examens, les exploitants doivent faire face à une forte concurrence qui tire les prix vers le bas. Témoignages de trois établissements situés sur les communes du Diamant, de La Trinité et du Lamentin.Des plages de sable fin bordées de palmiers, des champs de bananiers à perte de vue, du soleil presque toute l’année… vue de Métropole, la Martinique ressemble à un vrai paradis terrestre. Mais lorsque l’on apprend que l’île compte pas moins de 180 établissements de formation à la conduite pour seulement 400 000 habitants, soit un établissement pour environ 2 200 habitants, on se dit que ce petit paradis des Caraïbes pourrait bien se transformer en un enfer de la concurrence.
Rendez-vous est pris avec Jeannette Galot, la pétillante gérante de l’auto-école éponyme, située au Diamant, une commune de 6 000 habitants située au sud de la capitale, Fort-de-France. Native du Diamant, c’est tout naturellement que Jeannette Galot décide de s’implanter, il y a 27 ans, sur cette jolie commune qui fait face au célèbre rocher du Diamant. « Mes parents étaient propriétaires d’un lopin de terre. J’ai donc construit mon établissement sur le terrain. À l’époque, il y avait une autre auto-école sur la commune. Mais elle a été vendue, avant de mettre la clé sous la porte. Désormais, je suis la seule auto-école sur la commune et j’ai ouvert un deuxième bureau aux Anses d’Arlet (un charmant village de pêcheurs situé à quelques kilomètres du Diamant qui compte environ 4 000 habitants). »
Une expansion mûrement réfléchie. Car si ce second bureau facilite la vie aux élèves des alentours (le réseau de transport n’étant pas très développé), certains mois de l’année, l’activité tourne un peu au ralenti. Difficile de dégager un salaire pour plusieurs personnes. « Le pic d’activité se situe de juin à août. Souvent, les parents offrent le permis à leur enfant qui profite des vacances scolaires pour suivre la formation », constate Jeannette. Le reste de l’année est plus calme.
UNE HISTOIRE DE FAMILLEDu coup, Jeannette a longtemps travaillé seule, d’autant qu’il « n’est pas toujours facile de trouver des moniteurs en qui l’on peut avoir confiance. J’ai fait quelques essais infructueux. Au début, tout va bien. Puis, le moniteur commence à arriver en retard, voire ne pas venir du tout ou harceler les élèves… » Finalement, Jeannette a trouvé la solution ! Elle a embauché Laurie Mongis, sa nièce. « Elle était au chômage, mais motivée pour travailler. Elle a donc passé son bepecaser et m’aide désormais aussi bien pour le secrétariat que pour les cours pratiques et théoriques. J’ai toute confiance en elle. »
Souriante et patiente, Laurie n’en est pas moins exigeante avec les élèves. « En Martinique, nous avons un vrai problème de sécurité routière, explique-t-elle. Beaucoup de conducteurs roulent très vite et n’importe comment sur un réseau parfois dangereux, ce qui provoque malheureusement des accidents de la route souvent très graves. Ces dernières années, les autorités ont décidé de réagir, notamment en abaissant la vitesse à 70 km/h au lieu de 90 km/h sur un grand nombre de routes et en multipliant les radars fixes et mobiles. » Force est de constater que la peur du gendarme fonctionne toujours ! Mais à l’auto-école Jeannette, la pédagogie est considérée comme une arme pour luter contre l’insécurité routière.
« Les jeunes sont de plus en plus difficiles, constate Laurie. Dès que l’apprentissage requiert un minimum d’efforts, ils ne sont pas très motivés. Certains arrêtent de venir à l’auto-école. Il faut constamment être derrière eux, argumenter à chaque exigence de la formation, vérifier que le travail est fait et que les connaissances sont acquises. » Bref, un combat de tous les jours et qui n’est jamais gagné… « Je vois des jeunes qui étaient de bons élèves et qui, une fois lâchés avec le permis en poche, se mettent à faire n’importe quoi. En même temps, on ne peut pas leur en vouloir lorsque l’on voit comment roulent leurs parents ! C’est d’ailleurs un problème pour les élèves en conduite accompagnée. Certains reviennent aux rendez-vous pédagogiques en ayant calqué de mauvaises habitudes sur leurs parents… il faut alors tout reprendre à zéro. Il y a un vrai travail de pédagogie à faire, mais cela mettra du temps avant que les mentalités changent. »
PAS DE FORFAIT, UN CHOIX PÉDAGOGIE !Pour tenter de rendre les élèves plus responsables, l’auto-école Jeannette a décidé de ne pas proposer de forfait.
« Chaque heure de Code ou de pratique se paie à l’unité. Le but est de faire prendre conscience au jeune que la formation a un coût et qu’il a tout intérêt à optimiser son heure de formation en étant le plus concentré possible. » Une tactique qui donne des résultats, d’autant que Jeannette et Laurie mettent un point d’honneur à ne présenter à l’examen que des élèves prêts. « Malheureusement, on n’est jamais à l’abri d’un échec dû au stress ou à une faute d’inattention », reconnaît Laurie. Il faut alors expliquer l’échec à l’élève. « On fait beaucoup de social. Mais depuis février 2011, c’est plus difficile d’expliquer les raisons d’un échec, car la Martinique est passé à l’annonce différée du résultat (ADR) ». Une absurdité pour Jeannette qui ne se souvient pas vraiment de cas d’agressions survenues sur des inspecteurs. « Nous avons d’ailleurs de bonnes relations avec eux », confie la gérante, qui ne se plaint pas non plus du mal du siècle qui sévit en Métropole, à savoir le manque de places d’examens. Heureuse gérante !
LA GUERRE DES PRIX EST DÉCLARÉE !La Martinique serait-elle le paradis des auto-écoles ? Pas tout à fait. S’il est un point noir qui chagrine Jeannette, c’est celui des tarifs. À 9 euros l’heure de Code et 30 euros l’heure de pratique, l’activité n’est pas ultra-rentable. « Je n’ai pas augmenté mes tarifs depuis des années, confie Jeannette, mais je n’ai pas trop le choix. Sur l’île, la concurrence tarifaire est rude. Le problème vient de quelques gros établissements qui proposent des formations professionnelles pour lesquelles ils obtiennent des subventions. Du coup, ils cassent les prix sur les permis classiques, pour faire des tarifs d’appel contre lesquels les petites auto-écoles ne peuvent pas lutter. Si j’augmente mes tarifs, les élèves vont aller ailleurs… c’est la spirale infernale ! »
UN LOCAL AMÉNAGÉ SOUS LA MAISONNous quittons le Diamant et sa quiétude pour remonter vers le nord. Direction La Trinité ! Située sur la côte atlantique, La Trinité est l’une des trois préfectures de l’île aux Fleurs et abrite un centre d’examen pour le permis. Avec près de 14 000 habitants, elle compte pas moins de 6 établissements. David Jeanne-Louise, un jeune gérant nous reçoit dans son auto-école, baptisée Lunic, une contraction des prénoms de ses enfants, Lucas et Nicolas. Rien à voir avec le syndicat de Philippe Colombani ! Aménagée au rez-de-chaussée d’une maison privée dont l’accès est situé en plein virage de la route qui mène de La Trinité vers la presqu’île de la Caravelle, l’auto-école n’est a priori pas extrêmement bien placée. Mais David n’a pas vraiment choisi le lieu de son local. « J’ai débuté en 2000 en tant que salarié et en 2007, j’ai eu envie de me mettre à mon compte. Comme je ne disposais pas d’un capital important, j’ai installé mon auto-école au rez-de-chaussée de mon habitation. Le but était évidemment économique, mais je ne suis pas mal placé car je suis à deux pas du centre de Sécurité sociale où s’arrête le bus et le lycée n’est pas très loin. Cela m’apporte pas mal d’élèves. La plupart viennent motivés, d’autres traînent un peu des pieds, mais ils décrochent rarement. »
MISER SUR LA QUALITÉ…Malgré son sourire et son optimisme communicatif, David aborde d’emblée le problème essentiel sur l’île : la guerre des prix. « Pour moi, le tarif idéal serait 1 200 euros. J’ai mis mon forfait à 820 euros. Je sais bien que je ne suis pas le plus compétitif car certains affichent un forfait à 550 euros. Mais j’estime que je ne peux pas baisser plus pour que l’activité soit pérenne. J’ai donc misé sur la qualité. » Un objectif dont il a fait un slogan inscrit sur ses cartes de visites : « Une priorité : la qualité de votre formation ». « Je prends vraiment le temps de les former avant de les présenter à l’examen. Et cet effort semble payer car le bouche-à-oreille fonctionne bien. J’ai des élèves qui viennent de la part de copains qui ont eu leur permis en passant par mon établissement et il m’arrive même de récupérer des transferts de dossiers d’élèves qui viennent d’auto-écoles où l’on casse les prix. Il n’y a pas de secret. Comme on dit, le client en a pour son argent ! Lorsque les prix sont cassés, les formations sont souvent bâclées. Si l’élève est plutôt doué, ça peut aller, mais si l’apprenti-conducteur a un peu de mal, il reste généralement sur le bas-côté dans ce genre d’établissement. »
…ET SE DIVERSIFIER !Mais la qualité ne suffit pas toujours. David essaie de se différencier en proposant des voyages-écoles. « Une fois tous les deux ou trois mois, j’organise un voyage d’une journée. Je pars avec trois élèves par voiture qui conduisent chacun deux fois une heure. Nous allons vers le nord de l’île et j’offre la pause casse-croûte ! » Un moment convivial qui permet aux élèves de rouler sur des parcours différents de ceux qu’ils pratiquent habituellement et généralement de les faire progresser. Jeune et dynamique, David utilise les mêmes moyens de communications que ses jeunes élèves : « Je prends des photos lors du voyage et je les mets sur Facebook pour faire ma pub. Il faut vivre avec son temps ! »
Pour développer son activité, David joue également la carte de la diversification. Outre la conduite accompagnée et la conduite supervisée peu demandées par les élèves « plus par manque de connaissance », David dispense des cours de conduite de nuit. « C’est intéressant car cela permet de leur faire prendre conscience que l’on évalue moins bien les distances la nuit. » Mais surtout, il propose depuis décembre 2011, de la formation au permis B pour handicapé. « Je commence doucement, mais sûrement ! J’avais une BMW x1 automatique pour mon usage personnel que j’ai fait équiper de doubles-commandes. Je propose donc une formation sur boîte automatique ». Ses nouvelles cartes de visites arborent la photo de la BMW qui constitue un vrai argument marketing et le slogan suivant : « L’automati c’ permis ».
« C’est vrai que les jeunes sont attirés par cette voiture. Quand je ne l’utilise pas, je la laisse garée devant la maison, ça me fait de la pub ! » Mais David n’entend pas s’arrêter là. « J’ai été contacté par une personne handicapée d’une jambe et j’étudie la possibilité de répondre à sa demande. Plus tard, si je vois qu’il y a de la demande, j’équiperai peut-être un véhicule de commandes au volant. J’y vais progressivement, car équiper un véhicule pour la formation handicapée présente un coût non négligeable et pour le moment, je vis de mon activité, mais je ne roule pas sur l’or ! »
Prudent, David à donc fait appel à un moniteur, mais à temps partiel. Daniel Melt est enseignant de la conduite auto-entrepreneur. Une aubaine pour David qui paie moins de charges comme pour Daniel qui partage son temps sur trois établissements différents et apprécie son indépendance.
« J’aime ce statut car je me sens moins stressé et ça me permet de multiplier les expériences. Revers de la médaille, je n’ai pas de congés. »
LA GUERRE DES PRIX, UNE LUTTE SANS MERCI !Pour le dernier rendez-vous, nous quittons la côte atlantique et traversons l’île en empruntant une superbe route sauvage bordée de champs de bananiers chargés de fruits. Direction Le Lamentin. Quasiment collé à Fort-de-France, avec près de 40 000 habitants, Le Lamentin est la deuxième ville en terme de peuplement, après la capitale, mais la première en terme de superficie où sont implantées pas moins de 4 zones industrielles, la raffinerie de pétrole et les deux plus grands centres commerciaux de l’île. Sur le plan administratif, le Lamentin accueille de grandes administrations telles que la Caisse générale de Sécurité sociale, la Caisse d’allocations familiales et la Chambre d’Agriculture. Et c’est évidemment l’un des centres d’examen pour le permis de conduire !
Rendez-vous est pris à l’auto-école Impérial Conduite, gérée par Marcel Joseph-Rose. Située dans le centre du Lamentin, cette auto-école ouverte depuis une quinzaine d’année est dotée d’un centre de formation depuis 2004, qui prépare au Bebecaser, au BAFM et organise des stages de capacité de gestion et de réactualisation des connaissances. Si l’accueil est cordial, l’ambiance paraît un peu morose. Et pour cause, ici aussi la guerre des prix sévit. Le forfait est affiché à 850 euros, mais « les inscriptions sont en baisse, explique Élisabeth Marie-Luce, enseignante de la conduite dans l’établissement depuis 5 ans. Alors, nous sommes obligés de faire des promos. » Malheureusement, cela ne suffit pas toujours à capter assez de clientèle. Et puis, à l’instar de ses collègues sur l’île, Élisabeth constate que les jeunes sont moins motivés qu’avant. « Parfois, ils disparaissent. Pourtant, en Martinique, les moyens de transports ne sont pas très développés. Savoir conduire et posséder une voiture est vraiment primordial pour pouvoir se déplacer sur l’île. » Est-ce à dire que certains ne vont pas au bout de la formation et conduisent sans permis ? La jeune monitrice ne se prononce pas. Mais toutes les stratégies sont bonnes pour séduire les jeunes et les mener jusqu’à l’examen. « Nous essayons de les aguicher en utilisant du matériel attractif comme les DVD et les clés USB, confie Élisabeth. Heureusement, c’est plus facile en formation moto. Les élèves sont très motivés et ils passent souvent le permis en seulement 3 semaines ».
Le permis A, c’est un peu la bulle d’oxygène. D’autant que comme dans les grandes villes de la Métropole, le trafic à Fort-de-France et au Lamentin devenant de plus en plus délicat, les candidats à rouler en deux-roues sont de plus en plus nombreux.
DES FUTURS MONITEURS TRÈS MOTIVÉS !L’autre bulle d’oxygène de l’auto-école Impérial Conduite, c’est le centre de formation. Placé sous la responsabilité de Roland Felger, un « zoreille » (blanc de Métropole) installé depuis 20 ans en Martinique, seul BAFM sur l’île, il voit passer les futurs enseignants de la conduite qui viennent de toute la Martinique et également de Guyane. Outre Roland, l’équipe pédagogique comporte deux stagiaires martiniquais qui préparent actuellement une licence de Sécurité routière à l’Université d’Aix-en-Provence.
« Ma femme vient de prendre sa retraite et de rentrer en Métropole, alors il faut bien penser à former la relève, car je compte bien prendre également ma retraite d’ici quelques temps ! »
La nouvelle formation au Bepecaser vient de débuter. La session comporte une quinzaine d’élèves. « Les candidats au Bepecaser sont presque toujours des gens très motivés, affirme Roland. Et comme nous sommes très soucieux de la qualité, nous arrivons à obtenir un taux de réussite compris entre 85 et 100% ! ». Une fois leur diplôme en poche, les jeunes diplômés trouvent très facilement du travail, estime le formateur. Pour autant, ils ne restent pas longtemps sur l’île à cause des salaires trop bas. »
L’argent, nerf de la guerre, encore et toujours ! Certains partent exercer en Métropole, d’autres décident de devenir exploitant. Aussi, 1 à
2 stages de capacité de gestion sont programmés par an. « Entre les départs à la retraite et les départs tout court, le taux de renouvellement des gérants est d’environ 15 à 20%. Mais depuis la grande grève de 2009 [ndrl : qui dénonçait un coût de la vie trop élevé et qui avait paralysé le pays pendant près de deux mois, touchant notamment directement les auto-écoles, puisque les stations-service n’étaient plus ravitaillées en carburant], le nombre d’ouvertures de nouveaux établissements a beaucoup baissé. Et entre l’inflation et le marché de l’emploi en berne, je ne pense pas que le secteur reparte très vite. Je crains même qu’une nouvelle grève générale n’éclate, ce qui pourrait à nouveau entraîner des fermetures d’auto-écoles, comme en 2009… » Un bien triste constat en guise de conclusion…
Sandrine Ancel