Alors que les élections présidentielles approchent à grands pas, La Tribune des Auto-Écoles a demandé aux acteurs de la profession de dresser un bilan de la politique du quinquennat de Jacques Chirac en matière de sécurité routière et de formuler leurs attentes du prochain gouvernement.
GÉRARD ACOURT, PRÉSIDENT D’ECF
« En cinq ans, depuis que le président de la République a fait de la sécurité routière l’un des trois grands chantiers nationaux, plus de 10 000 vies ont été sauvées et plus de 110 000 blessés évités. La politique mise en place a donc prouvé sa grande efficacité. Mais, si beaucoup de progrès ont été accomplis, les chiffres des trois derniers mois sont préoccupants. Ils nous montrent que rien n’est jamais acquis dans le domaine de la sécurité routière et qu’il ne faut pas relâcher les efforts. C’est pourquoi ECF souhaite soutenir l’effort pour toujours plus de sécurité routière auquel devra répondre le futur président de la République. Pour cela, notre association demande que ce dernier s’engage sur six points : le maintien d’une politique forte en matière de répression des infractions ; l’amélioration et le renforcement de l’éducation des usagers de la route ; la valorisation de l’enseignement de la conduite ; la généralisation de la conduite accompagnée ; favoriser l’accès à une bonne formation à la conduite y compris, et surtout, pour les jeunes en difficulté ; et, l’amélioration des épreuves et des conditions de passation de l’examen du permis de conduire. »
DANIEL BLOT, PRÉSIDENT DU CNPA BRANCHE AUTO-ÉCOLE
« En termes de vies épargnées, le bilan du président sortant est indéniablement spectaculaire, mais n’aurait-il pas fallu privilégier d’autres pistes que la répression ? En effet, beaucoup d’automobilistes, exaspérés, souhaitent la disparition d’un système répressif jugé beaucoup trop injuste et rigoureux. Jamais, l’accent n’a été mis sur les bienfaits d’une bonne formation à la conduite. Nous le regrettons car un travail en profondeur des enseignants de la conduite, en partenariat avec les jeunes, les familles et quelques acteurs majeurs de la sécurité routière, permettrait de modifier de façon durable et bien comprise le comportement des jeunes.
Le gouvernement, qui n’hésite pas à imposer des visites techniques coûteuses pour les véhicules (et peut-être bientôt pour les motos), devient incompréhensiblement frileux lorsqu’il s’agit de prendre des mesures pour la formation continue obligatoire des conducteurs ou d’imposer une formation théorique obligatoire dans le cadre du permis de conduire. Jamais on n’a voulu revoir le volume des 20 heures, le BSR est toujours délivré automatiquement au bout d’une formation de 5 heures, même si le niveau du jeune n’est pas bon, et la future formation des 125 cm3 en équivalence du permis B sera vraisemblablement de trois heures, ce qui est insuffisant… Et on vient nous parler de sécurité routière ! Alors, sans volonté politique forte – et jamais exprimée par crainte de « représailles » électorales–, doit-on attendre quelque chose du prochain gouvernement ? »
JEAN-LOUIS BOUSCAREN, PRÉSIDENT DE L’UNIDEC
« Déclarer la sécurité routière chantier national a été l’une des meilleures actions de la présidence de Jacques Chirac. En 5 ans, plus de 10 000 vies ont été sauvées et plus de 110 000 blessés évités. Mais comme nous l’avons dit dans une lettre adressée aux candidats à l’élection présidentielle, il ne faut surtout pas relâcher les efforts et il reste des points noirs à corriger. Ainsi, les radars, parfois implantés n’importe où, sont mal perçus par les Français, rendant les mesures prises en matière de sécurité routière impopulaires et peu crédibles. L’on pourrait demander l’avis des commissions départementales de sécurité routière avant toute nouvelle implantation. Concernant le rattrapage des points, nous demandons une réforme forte, pour que seuls des établissements agréés puissent effectuer les stages dans des locaux destinés à cette activité. Enfin, il faut se pencher sur le problème des délais d’attente pour passer le permis – qui, selon les départements, sont actuellement de 3 à 7 mois – et sur la question du système d’attribution des places et du nombre d’inspecteurs. »
PHILIPPE COLOMBANI, PRÉSIDENT DE L’UNIC
« La baisse du nombre de tués sur la route constitue bien entendu un résultat positif, mais au prix d’une répression accrue, qui veut faire passer les Français pour des bandits. On peut se demander si la répression est le seul moyen d’arriver à de tels résultats. La formation et l’éducation du conducteur ont été fortement négligées au cours de ce quinquennat. Il n’y a rien eu de positif dans ce domaine et les écoles de conduite sont toujours les grandes absentes de la sécurité routière.
Nous attendons du prochain gouvernement la privatisation des examens du permis de conduire et la suppression de la nouvelle méthode de répartition des places d’examen. De manière plus générale, nous souhaiterions qu’un gouvernement se penche enfin sérieusement sur le problème de la formation du conducteur, en vue d’effectuer une profonde refonte du système. Avec comme objectifs régler définitivement le problème des places d’examen et faire en sorte que les auto-écoles vivent décemment et bénéficient enfin d’une reconnaissance sociale ».
OLIVIER DEBLIQUIS, RESPONSABLE NATIONAL DE LA CFDT INSPECTEURS
« La seule chose positive du quinquennat écoulé est la proclamation de la sécurité routière au rang de cause nationale, ainsi que la baisse du nombre de morts sur les routes. Mais le fait d’avoir déclaré la sécurité routière cause nationale n’a changé en rien le métier des inspecteurs ou leurs conditions de travail. On base tout sur les radars, mais il n’y a pas que ça. Les inspecteurs ont certainement un rôle à jouer, mais on les a oubliés.
Il faudrait que le futur président mette en place une véritable politique de sécurité routière qui intègre tous les acteurs, qu’il s’agisse des inspecteurs, de l’Éducation nationale ou encore des écoles de conduite. Il faut une politique de sécurité routière qui ne soit pas basée que sur la répression. Il faut que les inspecteurs puissent contrôler la politique qui est mise en place, dans les écoles de conduite et les centres de permis à points. Toutes ces missions nous sont déjà dévolues, mais nous ne pouvons pas les réaliser ; nous sommes cantonnés aux examens, car il n’y a pas assez d’inspecteurs. »
MARC FAVRE, SECRÉTAIRE NATIONAL DE L’ADECA
« Si l’on considère la baisse importante du nombre de tués, le bilan est positif. Même si c’est surtout la répression qui a été utilisée pour arriver à ce résultat. Il faudrait davantage axer la politique sur la formation (stages, formations complémentaires), afin que le continuum éducatif puisse véritablement se mettre en place. De plus, il est souhaitable que l’enseignement de la conduite soit avant tout un enseignement de qualité, et que les écoles de conduite ne fassent pas uniquement « du permis de conduire » mais de la véritable pédagogie. Plutôt que d’imposer des règles, il faut amener les gens à les comprendre afin qu’ils puissent les appliquer.
Nous attendons que le prochain président continue à mettre en place le continuum éducatif, et nous aimerions que l’on ne tourmente plus les auto-écoles avec des contraintes administratives, afin qu’elles puissent se concentrer sur leur métier premier : l’enseignement de la conduite ».
CHRISTIAN GROLIER, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU SNICA-FO INSPECTEURS
« Le bilan du dernier quinquennat dans le domaine de la sécurité routière restera dans l’esprit du public lié à la mise en place de radars fixes et du contrôle sanction automatisée. Malheureusement passées sous silence au bénéfice de l’action répressive, de nombreuses réformes ont aussi impacté l’examen du permis de conduire comme l’allongement de la durée de l’examen B (à 35 min), le recrutement de 500 IPCSR, etc. Pour le quinquennat suivant, nous souhaitons que la lutte contre l’insécurité routière reste une priorité nationale du nouveau gouvernement. Dans notre secteur d’activité, nous souhaitons le recrutement de nouveaux IPCSR, la généralisation de l’annonce différée du résultat par la voie postale, l’allongement de la durée d’examen B à 45 minutes, une réforme du système formation-évaluation et la mise en place du permis cyclomoteurs conformément à la 3e directive européenne. Nous revendiquons aussi la relance de vrais suivis d’enseignement, du contrôle « permis à 1 euro » et des stages « permis à points » effectuée par des IPCSR et DPCSR. Mais aussi, un continuum éducatif renforcé et une communication et sensibilisation fortes en complément indispensable à la politique de contrôle. »
BRUNO DE KORSAK, PRÉSIDENT DE L’UNSA EDUCATION ROUTIÈRE
« Les lois votées sur la sécurité routière ont enfin été appliquées pendant ce quinquennat. Ça, c’est très positif. Mais à l’avenir, la répression ne sera pas suffisante. Les gens s’habituent aux contrôles et libèrent leurs désirs de vitesse sur d’autres routes qu’ils le faisaient auparavant. S’il n’y a pas une amélioration de l’enseignement de la conduite, il y aura une régression des résultats, comme on l’a observé dans d’autres pays. Cette amélioration de l’enseignement passe par l’amélioration des conditions de travail et de la formation des enseignants de la conduite. Le chantier des nouveaux diplômes de la profession qui doivent être homologués avec l’Éducation nationale et l’Europe, c’est aussi l’occasion d’améliorer l’enseignement de la conduite. Par ailleurs, il faudrait également augmenter les possibilités de la conduite accompagnée, à savoir changer la formule pour que d’avantage de personnes puissent en profiter, voire même la généraliser comme cela se fait en Belgique. »
PIERRE LEMAYITCH, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE L’ANPER
« Le lancement du chantier national de la sécurité routière par le président de la République, le 14 juillet 2002, a été, incontestablement, le déclencheur d’une réelle prise de conscience de l’insécurité routière et a permis un gain sans précédent en termes de vies humaines.
Il convient de saluer la volonté, fréquemment réaffirmée, du chef de l’État, des pouvoirs publics et des responsables politiques sur un thème pourtant sensible au cœur de l’électorat.
À la même période, au début des années 2000, les efforts du monde de l’enseignement de la conduite étaient dirigés vers la déclinaison du « Cahier des charges expérimental sur les formations Post-Permis ». Les perspectives d’un prolongement du continuum éducatif mobilisaient largement le secteur professionnel.
Pourtant, les Rendez-Vous d’Évaluation et Rendez-Vous de Perfectionnement, aux contenus validés par les pouvoirs publics, n’ont guère survécu à la volonté politique exprimée sur un autre front, celui de la généralisation du Contrôle Sanction Automatisé.
Pour autant, les limites de cette stratégie se sont révélées depuis la fin de l’année 2006. En effet, il a suffi de la « perspective » d’une amnistie ou d’un simple relâchement pour que les comportements infractionnistes repartent à la hausse et entraînent une dégradation inquiétante des résultats. Ainsi, le moindre signe de baisse de la vigilance se traduit par un effet de retour démultiplié.
C’est bien sur ces deux piliers, prévention-répression, qu’une politique durable et efficace doit reposer. Seule la conjugaison de la sanction au présent et de l’éducation au futur permettra d’inscrire dans la durée une réelle modification des comportements. »
MICHEL MALBERT, PRÉSIDENT DE CER
« Je pense le plus grand bien du bilan du quinquennat de Jacques Chirac en matière de sécurité routière puisque le nombre de morts sur les routes a largement diminué. Mais je constate que ces bons résultats ont été obtenus uniquement grâce à la répression. J’aimerais bien que le prochain président ou la prochaine présidente revienne sur la notion de prévention. Certes, la peur du gendarme réduit le nombre d’accidents et de victimes de la route, mais cela ne n’engendre pas un changement de comportements durable. Pour que les automobilistes modifient leur façon de conduire, il faut qu’ils soient convaincus du bien fondé de cette nécessité et qu’ils adhèrent à cette politique de changement. La répression ne fonctionne que sur le court terme. Sur le long terme, seule la formation est efficace. Je suggèrerai au prochain gouvernement de revoir le système de la formation et l’examen du permis de conduire. À mon avis, le mode actuel est inapproprié. La formation ressemble plus à du bachotage qu’à une véritable formation. Quant à l’examen, les critères d’exigences ne reflètent pas la compétence d’un réel conducteur. Je constate, en effet, que les candidats qui obtiennent leur permis du premier coup sont les élèves les plus habiles, mais ils sont également les conducteurs les plus accidentogènes. Je pense qu’il faudrait tendre vers un système de contrôle continu. »
PASCAL PIERRE, PRÉSIDENT DE CITY ZEN ET CITY PRO
« On ne peut que se satisfaire des résultats en matière d’économie de vies sur les routes, même si l’on peut discuter sur la méthode employée. J’espère que le prochain gouvernement va poursuivre cette action, mais en ayant une approche plus globale. Nous remarquons que le taux de mortalité le plus élevé chez les jeunes se situe dans la tranche des 18-21 ans. C’est une période où les jeunes sont particulièrement exposés et je trouve qu’il n’y a pas grand-chose de fait. Les auto-écoles devraient être davantage impliquées dans le suivi des jeunes conducteurs pendant un ou deux ans après l’obtention du permis. Nous pourrions avoir des sortes de rendez-vous pédagogiques pour les faire réfléchir sur certaines situations de leur vie quotidienne génératrice de risques comme les sorties de boîtes, par exemple. L’autre axe sur lequel je souhaiterais que le gouvernement travaille est la formation tout au long de la vie. Beaucoup d’adultes ont passé leur permis, il y a 20/30 ans, et pourraient suivre une formation post-permis. Je regrette qu’il n’existe pas, à l’heure actuelle, une véritable politique de formation continue du conducteur qui implique notamment les assureurs. Le gouvernement a bien mis en place le contrôle technique du véhicule, il y a dix ans. Pourquoi ne pas penser désormais au conducteur ? »
MICHEL TEREKOFF, PRÉSIDENT DE LA FNEC
« Si l’on s’en tient aux chiffres, on note d’incontestables progrès, qui n’étaient pas prévisibles. En effet, il y avait eu le même type de discours répressif au début des années 1980 et les objectifs n’avaient alors pas été atteints. Mais les aspects répressifs, s’ils sont peut-être nécessaires, ont une durée de vie limitée. Nous aurions préféré que la répression s’accompagne d’une politique de formation. Parmi les aspects négatifs, notons aussi la hausse du nombre de conducteurs sans permis, même si paradoxalement ce sont peut-être les artisans des bons chiffres de la sécurité routière, car ils sont obligés de faire plus attention ! Mais ce n’est pas une solution, car cela entraîne des situations inextricables en cas d’accident, ces conducteurs n’étant pas assurés.
Quant au prochain gouvernement, nous attendons qu’il fasse l’inventaire des problèmes de la profession, en interrogeant des spécialistes (Inserr, etc.) et des acteurs issus du terrain (élèves, familles, auto-écoles), afin de trouver des solutions pour tout le monde ».