Bien que travaillant dans une région agréable, les écoles de conduite de Chambéry n’ont pas le moral. Encore et toujours en cause, le manque de places d’examens n’en finit plus de pénaliser la profession, et aucune embellie ne pointe à l’horizon…Préfecture du département de la Savoie, Chambéry compte près
de 60 000 habitants, et 120 000 habitants dans sa communauté d’agglomérations, qui s’enrichit chaque année de quelque 1 300 nouveaux venus. Une petite vingtaine d’établissements s’y partage le marché de l’enseignement de la conduite. Des auto-écoles fort occupées puisque La Tribune des Auto-Écoles a dû faire preuve d’une persévérance particulièrement soutenue pour trouver des établissements qui avaient du temps à lui consacrer ! Il faut dire que la pénurie de places d’examens est particulièrement marquée dans la région et ne facilite pas l’instauration d’un climat serein pour les écoles de conduite.
L’UNIQUE CIR + AU SUD DE PARIS !Le CIR+ 73 est le seul établissement du petit réseau d’auto-écoles CIR+ situé en dessous du niveau de Paris ! À sa tête, Taïeb Takarli, qui l’a repris en 2008, met d’emblée l’accent sur le manque notoire de places d’examens en Savoie. Un problème qui n’est bien sûr pas propre à cette zone géographique et qui pénalise depuis des années nombre d’écoles de conduite françaises. « Dès que l’on a quelques échecs à l’examen, on se retrouve sous la lame du couteau », déplore le gérant. « En 2006, nous disposions encore de 8 à 10 places par mois, mais nous sommes tombés à 6, voire 7 places actuellement. Outre le manque d’inspecteurs, il faut également souligner que notre centre d’examen se montre particulièrement sévère. Nous le voyons bien quand nous avons parfois affaire à des inspecteurs extérieurs : les résultats sont tout de suite meilleurs. Ici, le centre intègre tous les types de trajet (voies rapides, routes de montagne, zones urbaines, etc.), ce qui multiplie les occasions d’erreurs pour les élèves. Un petit écart de trajectoire suffit à les disqualifier. »
UN COEFFICIENT EN CHUTE LIBRELe coefficient d’attribution des places n’a jamais été aussi bas, puisqu’il est tombé à 1,5 ! « Or, l’administration nous avait promis il y a quelques années que ce coefficient ne descendrait jamais en dessous de 2 ! », se rappelle Taïeb Takarli. « Avec un coefficient de 1,5, on ne peut qu’accumuler les retards, surtout avec un taux de réussite qui peine à atteindre 50 %. Il faudrait un taux de réussite de plus de 65 % pour s’en sortir. Cela en devient décourageant, ce qui fait que j’ai parfois envie de jeter l’éponge ! Pourtant, j’apprécie beaucoup ce métier ! »
La récente grève des inspecteurs d’une semaine a-t-elle touché notre gérant ? « Il y a eu quelques examens annulés, et la plupart des places ont été rendues la semaine d’après. Cela s’est donc plutôt bien passé. Je comprends les inspecteurs, mais ici le souci c’est simplement qu’il n’y en a pas suffisamment. D’autant plus que nous constatons une explosion du nombre de passages de permis. Car de plus en plus de gens perdent leur points de permis. Il est fréquent que d’anciens élèves reviennent me voir car ils ont perdu tous leurs points ! »
CODE À L’ÉCOLE = AUGMENTATION DES TARIFSSelon Taiëb Takarli, le projet de Code enseigné à l’école initié par la secrétaire d’État à la jeunesse, Jeannette Bougrab, « nous amènerait à augmenter nos tarifs, car on fait tout de même de belles marges sur le Code, qui chuteraient forcément si ce dernier était enseigné à l’école. Mais à mon avis, il sera difficile de nous enlever totalement le Code, notamment pour les élèves qui repassent le permis après une perte de points, et qui ne vont pas aller passer le Code au collège ! »
Quant au projet Faeton de dématérialisation des dossiers 02,
« il va certainement entraîner des problèmes pour les examens. Mais si cela pouvait nous débarrasser de la gestion des places d’examen, cela aurait tout de même un aspect positif ! »
Bien que le dispositif remonte à fin 2005, ce n’est qu’aujourd’hui que Taëb Takarli se met au permis à 1 euro par jour. « Avec la crise, je vois bien qu’il y a de plus en plus d’élèves qui ont du mal à payer. Je ne peux pas me permettre d’avoir des problèmes de trésorerie. De plus en plus d’auto-écoles ont des problèmes financiers et le permis à 1 euro par jour peut constituer une sécurité. » Voilà pour l’aspect financier. Mais comment faire encore progresser la lutte contre l’insécurité routière ? « On pourrait encore améliorer les choses par la formation. Mais les politiques n’ont pas le courage de rendre obligatoire le post-permis. Or, un certain nombre de gens qui possèdent le permis n’ont pas roulé depuis longtemps et ont besoin d’une sérieuse remise à niveau. Moi-même, je possède quasiment tous les permis mais si je ne pratique pas je vais forcément perdre mes acquis ! »
SORTIR DE L’IMPASSELe manque de places d’examens est également cruellement ressenti par Jack Giabiconi, gérant depuis 1981 de l’auto-école du Biollay, sise dans un quartier populaire de Chambéry. « On ne voit pas le bout du tunnel », explique-t-il, quelque peu dépité.
« Le coefficient d’attribution des places varie ces derniers mois de 1,35 à 1,50, ce qui est très insuffisant et nous met systématiquement dans l’embarras. Il nous faudrait un coefficient de 1,80 ou 1,90. On est de toute façon loin du coefficient de 2 jadis promis par l’administration. »
Mais curieusement, comme le fait remarquer le gérant, la situation semble moins dramatique dans les proches vallées de la Tarentaise et de la Maurienne, où les taux de réussite à l’examen sont également plus élevés. « Ici, à Chambéry, le taux de réussite atteint avec peine 50 %. Il faut dire que la voie rapide qui passe près de la ville et que nous empruntons souvent est constamment saturée, ce qui ne nous facilite pas la tâche ! Et surtout, les soucis ont véritablement commencé lorsque la « nouvelle » méthode d’attribution des places d’examens est apparue, il y a quelques années. »
Jack Giabiconi fait tout de même remarquer que les choses s’améliorent généralement en début d’année : « les coefficients des mois de janvier et de février approchent parfois 2. Les inspecteurs prennent généralement peu de jours de congé en début d’année, contrairement au mois de décembre, ce qui facilite les choses. On essaye de profiter de ces quelques mois
« pleins » pour avancer au maximum. Malheureusement, cela se dégrade au fil des mois, et notamment à partir de juillet (coefficient de 1,45). Nos besoins ne sont pas démentiels, 3 à 4 places d’examen en plus par mois nous suffiraient et permettraient de garder la tête hors de l’eau. »
Résultat, les élèves s’impatientent et… s’énervent. « Nous subissons de temps à autre quelques comportements agressifs. Un confrère a même eu sa vitrine brisée et des secrétaires ont été agressées. » Heureusement la conduite supervisée calme un peu le jeu. « Cela permet aux élèves de garder la main, et les fait un peu patienter. Comme cela ils n’ont pas tout perdu !
Cela leur évite la double sanction d’à la fois ne pas pouvoir passer le permis et en plus de perdre leurs acquis. »
LA NEIGE PERTURBE PEU LES AUTO-ÉCOLESChambéry est située dans une large vallée et son climat est de type montagnard mais dans les faits la ville, située à 271 m d’altitude, n’a que rarement à subir de fortes perturbations météorologiques. « Nous avons peu de gros soucis causés par la neige. L’hiver particulièrement rigoureux de l’an dernier constituait une exception », précise Jack Giabiconi. « Nous avons eu quelques journées d’examen annulées mais rien de dramatique. Simplement, en moto, les examens ne peuvent avoir lieu que l’après-midi. »
Interrogé sur la pertinence du projet de passer le Code à l’école, notre gérant estime que « c’est une idée qui revient régulièrement mais le problème est de trouver des enseignants. De plus, quant on voit que les élèves qui viennent chez nous avec l’ASSR2, afin de passer le BSR, ne connaissent rien en matière de Code de la route, on se pose des questions sur ce qui est enseigné à l’école. Le Code à l’école, pourquoi pas, surtout que les élèves pratiquent le vélo et ont donc besoin de connaître tôt les règles, mais il faut que ce soit fait correctement, par de vrais professionnels. »
PISTE MOTO : EN VOIE DE SATURATIONCôté moto, « nous utilisons la piste du centre d’examens, située avenue des Landiers, au nord de la ville. C’est une bonne piste mais elle est assez rarement libre, et il n’y a pas de parking utilisable dans la ville. Les inspecteurs aimeraient d’ailleurs bien que la piste du centre d’examen ne serve qu’aux examens, mais étant donné que nous payons sa location, on ne peut pas nous en déloger. »
L’avis de Jack Giabiconi sur la réforme moto en cours et qui doit éclore début 2013 ? « Cette réforme semble un peu en stand-by, mais elle posera probablement des problèmes de coût. L’abandon de l’utilisation du chronomètre à l’examen et son remplacement par un cinémomètre afin de calculer la vitesse constituera un lourd investissement pour l’État, vu le prix très élevé de ce type d’appareils. »
FOCUS SUR UN CENTRE DE PRÉPARATION AU BEPECASERLe troisième établissement auquel La Tribune des Auto-Écoles
rend visite n’est pas une école de conduite mais le centre de formation permanente à la sécurité routière CFPSR Marcel Doret, du nom de son fondateur, aujourd’hui à la retraite. Créé il y a 30 ans, ce centre, situé à La Motte-Servolex en lisière de Chambéry, est actuellement dirigé par Paul Perez et sa femme Martine. Son activité principale est la préparation au Bepecaser (dont la mention 2 roues), mais il propose également la formation continue des exploitants (capacité de gestion et réactualisation des connaissances) et la prévention du risque routier en entreprise. C’est enfin un centre permis à points. « Dans ce dernier domaine, précise Paul Perez, nous nous efforçons de mettre véritablement l’accent sur la sensibilisation à la sécurité routière. »
Le CFPSR, qui a formé au fil des années bon nombre d’enseignants de la conduite de la région, peut s’enorgueillir pour la session 2011 d’un taux de réussite de 100 % au Bepecaser et de 100 % de placement pour les 32 demandeurs d’emploi, grâce aux promesses de recrutement des établissements d’enseignement de la conduite participants. Cela est suffisamment rare pour être signalé !
UNE RÉPUTATION QUI N’EST PLUS À FAIREEnseignant de la conduite dès l’âge de 19 ans, BAFM et titulaire des Bepecaser tronc commun, mentions 2 roues et poids lourd, Paul Perez précise que le CFPSR a formé « quelque 200 enseignants de la conduite en 5 ans. Les élèves viennent de loin pour se former chez nous : Isère, Savoie, Haute-Savoie, Ain… Les auto-écoles continuent à nous faire confiance pour recruter leurs moniteurs. Et former un moniteur, c’est bien, mais former un moniteur qui restera dans la profession, c’est mieux. Car le turnover est très important. Et si en plus il ouvre par la suite sa propre auto-école, c’est l’idéal ! »
Pour le Bepecaser, après réussite aux épreuves d’admissibilité, la formation dure plusieurs mois, d’octobre à mai, sur un volume de 600 heures. Les matières enseignées sont multiples : réglementation routière, mécanique, pédagogie en salle, pédagogie sur véhicule, conduite commentée. Des notions de communication et de psychologie sont également abordées. Et tout le travail effectué à l’admissibilité (capacité à porter un jugement, à faire une synthèse, faculté d’adaptabilité…) se montre également utile lors de l’admission. Mais, précise Paul Perez, si le programme reste le même, nos cours ne sont jamais exactement identiques d’une année sur l’autre : nous nous adaptons le plus possible à nos élèves. »
Lors des formations Bepecaser, le CFPSR accueille de vrais élèves, qui bénéficient de leçons de conduite dispensées par les apprentis moniteurs, en plus de leurs leçons à l’auto-école. « Nous avons ainsi des élèves-test chaque jour, auxquels nos futurs moniteurs dispensent de véritables leçons. Cela leur apporte un petit plus en terme de confiance. »
DE NOMBREUX PARTENARIATSLe CFPSR est agréé par la Cram (Caisse régionale d’assurance maladie) et collabore avec Pôle Emploi et la région Rhône-Alpes, notamment dans le cadre du Cared (Contrat d’aide et de retour à l’emploi durable). Vu le coût élevé d’une préparation au Bepecaser, les demandeurs d’emploi peuvent bénéficier d’une modalité d’intervention financière. Pour bénéficier d’un financement, le candidat élève doit présenter au centre de formation des moniteurs une promesse d’embauche d’une auto-école s’engageant dans un CDI. Nous tenons à remercier les auto-écoles qui se sont engagées dans le dispositif », conclut Paul Perez.
Christophe Susung