L’Association professionnelle des autoroutes et ouvrages routiers (ASFA) a organisé, le 22 juin dernier, un colloque portant sur la somnolence au volant. Un fléau souvent minimisé dans la lutte contre l’insécurité routière.La démonstration est édifiante : selon le professeur Joël Paquereau, président de l’Institut national du sommeil et de la vigilance, « les Français présentent en moyenne un manque de sommeil d’une heure par nuit ». Faites vos calculs : après une semaine, cela représente 7 heures de privation, soit l’équivalent d’environ une nuit de sommeil. Et sur 40 ans, la dette de sommeil atteint 5 ans. Édifiant ! Le professeur Paquereau explique cet état de fait par un rythme de vie de plus en plus chargé depuis le XXe siècle et totalement incompatible avec notre rythme biologique. « La mise en place du système d’horaire des 3/8 sollicite le sommeil de manière inadaptée. De même l’émergence des spectacles, de la télévision et d’Internet stimule notre vie intellectuelle le soir, alors que notre corps aurait naturellement envie de dormir. »
DORMIR N’EST PAS UNE PERTE DE TEMPS !En effet, Laurence Weibel, docteur en neurosciences et neurobiologiste à la CRAM d’Alsace Moselle, rappelle que l’on « ne peut pas lutter contre le sommeil. Il est normal de constater une baisse de vigilance après la prise d’un repas. Et l’homme ne devrait pas s’adapter à la société, c’est à la société de s’adapter à l’homme ». Une évidence souvent bien difficile à mettre en application dans notre vie quotidienne. Pourtant, force est de constater les effets néfastes dus au manque de sommeil. « Dormir n’est pas une perte de temps, souligne Laurence Weibel. Bien au contraire, le sommeil est vital. C’est, par exemple, pendant notre sommeil que l’hormone de croissance est secrétée. Et l’on a démontré qu’une dette de sommeil pouvait provoquer une obésité et/ou des cancers. » L’idéal ? C’est simple, « il faut promouvoir la sieste ! Notamment pour les travailleurs de nuit, une sieste de 15 à 20 minutes peut être facilement mise en place, même si, à l’heure actuelle, cette notion n’est pas du tout acceptée en France ».
L’IMPACT DES MÉDICAMENTSOutre la dette de sommeil, on oublie souvent l’impact de la prise de médicaments sur la conduite. Certes, une signalétique (3 pictogrammes de couleurs différentes) a été mise en place sur les emballages de médicaments pour alerter le patient de l’incidence que peut avoir la prise des médicaments sur sa vigilance, mais trop de personnes prennent les médicaments prescrits par leur médecin sans se poser de question et surtout sans adapter leur comportement. Il est vrai qu’il n’est pas toujours évident de s’abstenir de prendre le volant durant un traitement, surtout si ce dernier est un traitement de fond à prendre sur la durée, voire à vie. Mais il est regrettable que les médecins ne sensibilisent pas plus leurs patients lors de la prescription. « Il faut impliquer plus le corps médical dans la communication », estime le Professeur Pierre Philip de la Clinique du sommeil au CHU de Bordeaux, lui-même auteur de travaux sur la somnolence au volant.
UNE SOCIÉTÉ VIEILLISSANTEAutre élément à prendre en compte dans le cadre de la somnolence au volant : le vieillissement de la population. Faut-il rendre une visite médicale obligatoire pour les conducteurs âgés et leur retirer leur permis de conduire si les résultats des tests s’avèrent insuffisants ? Sur ce point, Michèle Merli, alors encore déléguée interministérielle à la sécurité et à la circulation routières, a été claire : « Il n’est pas question de priver d’autonomie nos aînés. Pour le moment, l’instauration d’une visite médicale obligatoire n’est pas à l’ordre du jour ». Joël Paquereau a, pour sa part, tenu à relativiser la dangerosité des conducteurs seniors. « La plupart du temps, ils adaptent leur conduite, notamment en ne roulant pas la nuit et en réduisant de plus en plus leur périmètre de trajet au fur et à mesure qu’ils avancent en âge. Par ailleurs, un conducteur âgé ne présente pas plus de risques de provoquer un accident en roulant de jour qu’un jeune qui sort d’une soirée vers 3 heures du matin et qui reprend le volant, même s’il n’a pas bu d’alcool, mais présente une dette de sommeil ». En effet, rappelons que 27 heures sans sommeil provoquent des effets équivalents à 1 gramme d’alcool
dans le sang.
SOMNOLENCE : 33% DES ACCIDENTS MORTELS SUR AUTOROUTEUne fois constaté que la somnolence est inéluctable et que la seule solution de lutter contre ce phénomène biologique naturel est de dormir, quelles solutions peuvent être apportées dans notre société pour prévenir les accidents de la route ? Rappelons juste que selon l’ASFA, la somnolence au volant a été à l’origine de 33% des accidents mortels sur autoroute en 2010. Dans le cas des accidents mortels dus à la somnolence au volant, 86% impliquent un tué, 58% sont des accidents impliquant un seul véhicule et 55% surviennent de jour. Michèle Merli a reconnu qu’outre les actions menées pour lutter contre la vitesse excessive et la conduite sous l’emprise de l’alcool, il fallait travailler sur de nouvelles modalités d’actions pour continuer à réduire l’insécurité routière et qu’il fallait notamment prendre en compte la somnolence au volant.
LE RÔLE DES AUTO-ÉCOLESPoint positif : le parlement européen commence à travailler sur le sujet, selon la députée européenne, Inès Ayala Sender, qui pense qu’il « faudrait intégrer la prise de conscience de ce problème dès le plus jeune âge en intervenant auprès des enfants et de leurs parents dès la maternelle, puis continuer à passer le message lors de la formation à la conduite dans les auto-écoles, ainsi que dans les entreprises ». Parmi les intervenants aux tables rondes, Patrice Bessone, président du CNPA – branche auto-école, a bien évidemment précisé que la somnolence au volant est un sujet déjà abordé lors de la formation et qu’à l’ETG, des questions peuvent porter sur le sujet. « Le problème est que c’est un message appris et pas un message connu. Il faut un retour, une valeur ajoutée. C’est l’avantage de l’ACC. Grâce aux rendez-vous pédagogiques, on a un retour d’expérience et après discussion avec les élèves, le message devient connu. » En d’autres termes, tant que le message pédagogique est perçu comme du bachotage obligé pour obtenir l’examen, il n’a pas forcément un impact sur l’apprenant. Ce dernier doit être confronté au problème, expérimenter par lui-même pour accepter la pertinence du message et l’intégrer définitivement. « Donne-moi ton expérience, je te donnerai des solutions, car il y a des solutions. Et la solution, c’est l’humilité », affirme Patrice Bessone.
INFRASTRUCTURES ET TECHNOLOGIESParallèlement aux messages de prévention, il est également possible d’agir de façon plus concrète, en s’appuyant sur les technologies et les infrastructures. Ainsi, les constructeurs intègrent de plus en plus dans les véhicules (voitures particulières et poids lourds) des systèmes avertissant le conducteur d’une perte de vigilance. Sur les camions, il existe par exemple, « un système de détection qui coupe la radio lorsque l’on franchit une ligne ou une échelle de somnolence qui fonctionne grâce à la pression exercée sur le volant et les pédales et qui s’affiche sur le tableau de bord », explique Jean-Pierre Fantin, directeur produits chez Volvo Trucks France. Sur les voitures particulières, citons quelques systèmes comme la tasse de café qui s’affiche sur le tableau de bord pour vous indiquer que vous commencez à piquer du nez et qu’il est temps de vous arrêter ou encore des systèmes qui font vibrer le volant ou le siège lorsque vous franchissez une ligne blanche, etc. Patrice Bessone estime que « les établissements de conduite doivent accompagner le progrès » et intégrer ces outils à la formation. Car « ce sont des outils, mais il faut les expliquer pour pouvoir les utiliser correctement. Le régulateur de vitesse, par exemple, a parfois été mal utilisé ». Pour sa part, André Bras, président d’une société de transports en Bretagne, est plus septique : « Je crains, au contraire, que le développement technologique n’encourage l’hypovigilance. Avec toutes les aides dont on dispose aujourd’hui, il n’y a plus rien à faire dans un camion ! L’apport technologique a ses limites et la formation a toute son importance. » Enfin, on pourrait également agir sur les infrastructures, « en créant des bureaux sur les aires des autoroutes pour faire des pauses pour se reposer, mais aussi pour consulter ou envoyer des mails et téléphoner, cela éviterait d’utiliser son téléphone portable en conduisant », propose Pascal Étienne, chef du bureau des équipements et des lieux de travail, à la direction générale du travail, au ministère du Travail, de l’Emploi et de la Santé. Des solutions plutôt simples, mais qui impliquent des changements profonds de mentalité dans nos sociétés. Tout comme la généralisation de la sieste après le déjeuner sur les lieux de travail…
Sandrine Ancel