À Colmar, la passion pour l’enseignement de la conduite se partage en famille. Mais, pour certains professionnels, le métier est rendu plus âpre par le comportement des nouveaux apprentis conducteurs.À deux pas du musée Unterlinden – le musée des beaux-arts l’un des plus visités en France – l’auto-école Eglo a fière allure. Une double-vitrine, un intérieur clair et aéré, une déco minimaliste mais relaxante… En pleine canicule, on imagine aisément les élèves venir se réfugier (et étudier) à l’auto-école Eglo !
UNE AUTO-ÉCOLE CRÉÉE IL Y A PLUS DE 30 ANS !Issu d’une famille d’entrepreneur, Christian Eglinsdoerfer a toujours eu l’envie « d’être son propre patron ». Passionné d’automobile, il s’est dirigé vers le métier d’enseignant de la conduite, suite à son service militaire. Dans un premier temps, il est embauché comme salarié dans une auto-école de Colmar. Une ville idéale pour l’enseignement de la conduite. « On a tout ce qu’il faut ! Des petites ruelles, l’autoroute, la montagne à quelques kilomètres, etc. » C’est dans ce premier établissement qu’il rencontre d’ailleurs sa future femme, qui travaille désormais avec lui. Très vite, il se met en accord avec ses objectifs, en se lançant à son propre compte. En 1979, l’auto-école Eglo ouvre donc ses portes. « Il y a un lycée privé juste en face, c’était un élément non négligeable », explique-t-il. Presque 20 ans plus tard, en 1997, Christian Eglinsdoerfer ouvre un second bureau à Colmar en compagnie d’un collègue. Quelques mois après, il acquiert la totalité des parts de ce deuxième établissement, baptisé auto-école Énergie. En 1998, une deuxième agence Énergie est créée dans un village à proximité de Colmar, à Ammerschwihr, « un endroit avec du potentiel ». À la tête d’une équipe de 8 moniteurs, Christian Eglinsdoerfer explique sans surprise que la clé du succès se trouve dans « le travail ». Mais pas seulement. « Les moniteurs que nous embauchons ne vont pas voir ailleurs », avance-t-il. Des réunions de travail sont ainsi régulièrement organisées, histoire de renforcer les liens entre les enseignants. « On prend plaisir à se voir, on échange nos points de vue ». Le tout dans une ambiance bon enfant. Christian Eglinsdoerfer, qui encourage la communication entre ses moniteurs, regrette d’ailleurs que la société soit devenue aussi « individualiste » ! Cet adhérent au CNPA voit une relation de cause à effet entre cette évolution « égoïste » de la société et la baisse du nombre de syndiqués dans la profession. Dans le même ordre d’idée, l’exploitant regrette que l’opération « Volants jeunes » ait été arrêtée. Ce stage de 3 jours, en vigueur de 1991 à 2008 dans le Haut-Rhin, permettait aux apprentis conducteurs de partir sur la route avec leurs moniteurs. « C’était comparable à un voyage-école », explique le gérant. Le Conseil général, qui finançait les deux-tiers de l’opération, a arrêté de verser de l’argent, reléguant l’opération aux oubliettes.
LE MEILLEUR SOUVENIR D’UN GÉRANTDifficile de faire ressortir un souvenir fort d’une carrière longue de 30 ans ! Pourtant, Christian Eglinsdoerfer n’hésite pas une seconde. « Mon meilleur souvenir, c’est lorsque ma fille m’a annoncé qu’elle avait décidé de venir travailler avec moi ! », sourit-il. En ce qui concerne l’avenir, l’exploitant a son mot à dire sur la réforme. Selon lui, l’examen pratique n’est pas devenu plus facile. Mais la sévérité des inspecteurs n’est pas à remettre en cause. « Il y a toujours une période de flottement lorsqu’une nouvelle notation se met en place », tempère-t-il. À l’image de la quasi-totalité de la profession, il réclame davantage d’inspecteurs, bien que les délais dans le Haut-Rhin ne soient pas les plus catastrophiques (2 mois). Au niveau du permis moto, les problèmes ne sont pas les délais ! Comme dans beaucoup de ville, la piste moto est le nerf de la guerre. Sur cet aspect, l’auto-école Eglo est bien dans ses baskets. Christian Eglinsdoerfer, qui a passé « très tôt » le permis moto, loue un parking de la SNCF. Un atout de poids par rapport à certains concurrents. « À une époque, de grandes auto-écoles de Mulhouse ont installé des antennes à Colmar. Seul problème, pour celles qui proposent un permis moto, leurs pistes sont à Mulhouse ! Les clients ne le savent pas forcément quand ils s’inscrivent. » Si la moto est sa première passion, Christian Eglinsdoerfer ne renie pas pour autant son penchant pour le football. Déçu par la descente aux enfers du Racing Club Strasbourg (qui connaît de graves problèmes financiers), il est en revanche fier du parcours du club de Colmar, qui accède pour la première fois de son histoire en National. Mais c’est du côté d’un autre club du Haut-Rhin qu’on entendra parler de l’auto-école Eglo. Christian Eglinsdoerfer s’est en effet lancé dans le sponsoring d’une équipe de foot amateur ! On ne doute pas que le flocage des maillots soit plus rentable que la publicité en radio ou au cinéma !
EXPLOITANT… MALGRÉ LUI !Direction l’auto-école Ceca, à quelques pâtés de maisons de l’auto-école Eglo, où un gérant atypique, Patrick Gosset, reçoit La Tribune des Auto-Écoles. Pas langue de bois pour un sou, cet exploitant a été durant sa – longue – carrière adhérent à l’Anper, puis à ECF. Il a aussi été vice-président départemental du CNPA. Et pourtant…. « Parti pour faire des études de comptable », Patrick Gosset est entré dans la profession un peu à contrecœur ! En 1976, il vient « donner un coup de main » à son père, un ancien gérant d’auto-école, victime de problèmes de santé. Après quelques mois de « transition », il se prend finalement au jeu. Quatre ans plus tard, il ouvre un second bureau ! « J’aimais le côté enseignement et cela restait valorisant de prendre la suite de mon père », se souvient-il. Il semble que Patrick Gosset ait lui aussi transmis le « virus » à sa fille, puisque cette dernière s’est dirigée avec succès vers des études de « gestion du risque routier » à l’université d’Aix-en-Provence ! Des études qui ont permis au père et à la fille de proposer toutes sortes de formations post-permis à des entreprises privées et à des particuliers. Malgré ses succès professionnels, Patrick Gosset apparaît un brin désabusé. « À mes débuts, je pensais qu’on arriverait, avec le temps, à former de mieux en mieux les conducteurs. Aujourd’hui je constate que c’est devenu encore plus difficile ! » Il affine sa pensée : « Les jeunes sont persuadés que le permis va tomber tout seul. Mais ils ne sont pas assez impliqués dans la formation, surtout au niveau de leurs devoirs. » Du coup, Patrick Gosset a mis de côté le volant !« Je n’étais pas compétent commercialement, j’ai préféré laisser ma place dans le véhicule. Je suis plus efficace sur les cours de Code ou sur la formation moto ».
UNE INSCRIPTION MOTO QUI TOURNE MALAutre souci, selon le gérant, l’épineux problème des impayés. « À mes débuts, j’avais reçu la visite d’une entreprise de recouvrement. Je les ai éconduits… pour mieux les rappeler quelques mois plus tard ! » Difficile à avaler pour cet exploitant qui se souvient que, du temps de son père, des anciens élèves venaient leur rendre visite les bras chargés de cadeaux pour les féliciter de leur travail ! « Quand il y a quelque chose qui ne va pas, je suis entier »,prévient-il. Patrick Gosset conserve en mémoire cet épisode fâcheux qui l’a opposé avec « un gaillard de 140 kg pour 2 mètres de haut ». Cet individu serait un jour rentré dans l’auto-école Ceca et aurait vivement insisté pour suivre des cours de moto. « Le premier jour de formation, quand il s’est rendu compte de la difficulté des cours, il a voulu récupérer son argent. Mais, par principe, j’ai refusé ». Problème, en représailles, l’élève fait irruption quelques jours plus tard à l’auto-école Ceca alors que Patrick Gosset est absent. Selon le gérant, l’individu bloque la porte de l’auto-école et menace sa femme. L’intervention d’un policier en civil, alerté par la boulangère du trottoir d’en face, met fin à l’intrusion. Mais le mal est fait. D’une nature angoissée, Patrick Gosset vit mal cet événement. D’autant qu’il sera attaqué en justice par son ancien – et éphémère – élève. Maigre consolation, l’exploitant gagnera les deux procès en appel. Au-delà de cet incident, Patrick Gosset est « pessimiste » sur l’avenir de la profession. Il souhaiterait qu’il y ait davantage de possibilité d’évolution dans le métier. « En France, il faut arrêter de travailler pour pouvoir développer son activité », explique-t-il. « Les moniteurs risquent d’être bloqués dans leurs projets professionnels par le manque de perspectives offertes au niveau de la formation ». Ses idées, Patrick Gosset les a donc défendues dans le cadre de ses responsabilités syndicales. Désormais, Patrick Gosset se concentre sur son activité. Fidèle à son esprit d’entrepreneur, il a ainsi créé un compte Facebook pour son auto-école. Depuis un an, plus de 150 « amis » et anciens élèves ont laissé des messages de soutien sur la page (ou mur). Difficile de faire mieux au niveau publicité gratuite ! « Il n’y a pas mieux pour faire fonctionner le bouche-à-oreille », confirme Patrick Gosset.
COMMENT SE FAIRE UNE PLACE ?Le bouche-à-oreille, justement, a été le moteur de la réussite de l’auto-école Thoma. Située de l’autre côté de la ville, au sud de la gare de Colmar, cet établissement a été créé, il y a 3 ans par Thoma Boumaza. « Les débuts ont été difficiles », concède-t-elle. Dans une ville telle que Colmar, où certaines auto-écoles ont depuis longtemps fait leurs preuves, difficile de tirer son épingle du jeu ! « La publicité en radio ou par tracts publicitaires n’a pas trop fonctionné », précise la gérante, preuve à l’appui. Thoma Boumaza tient un registre où elle note les raisons qui ont poussé les élèves à venir s’inscrire. « En premier, c’est le bouche-à-oreille. En second, la famille, puis notre site Internet. La publicité vient en dernier » Mais le meilleur atout de l’auto-école Thoma ne serait-il pas son emplacement ? « Le quartier est résidentiel, avec un IUT à proximité. Nous ne sommes pas trop éloignés des villages en périphérie ». Thoma Boumaza peut dire merci à sa sœur qui lui a déniché ce local ! Monitrice depuis 1982, la gérante rêvait de lancer sa propre auto-école. Elle a tenu son pari. Mais, de son propre aveu, il lui arrive parfois de déchanter d’un strict point de vue pédagogique. « Le métier est devenu plus dur », avoue-t-elle. En cause, notamment, la mentalité des nouveaux apprentis conducteurs. « Ils ne sont pas assez réactifs. Et puis, au niveau sécurité, ils ont du mal à appliquer ce qu’on leur a appris. » Toujours selon la gérante, l’évolution de la société a un rôle dans ces « nouveaux » comportements. « La valeur de l’argent n’est pas la même, puisque le permis est souvent payé par les parents. »
LA CONDUITE SUPERVISÉE, UNE BONNE INITIATIVESi les élèves ne sont pas – tous – attentifs, en revanche, ils ont bien entendu à la télévision ou à la radio que le permis serait « plus facile ». Thoma Boumaza se charge de les ramener sur terre. « Je leur rappelle que lorsqu’ils rentreront dans le véhicule, à l’examen, ils commenceront avec 0 point. Tout reste à faire ». Pour les élèves qui ont échoué plusieurs fois, elle leur propose de se mettre à la conduite supervisée. « Uniquement pour les cas difficiles », précise-t-elle. « Il faut les soulager financièrement. Mais on ne va pas proposer cette formule à tout bout de champ, sinon on ne gagnera plus rien ! » En accord avec le nouveau bilan de compétences, la gérante encourage ses apprentis conducteurs à la conduite autonome. En revanche, elle ne se fait pas d’illusions sur la conduite économique. « On a beau rabâcher les mêmes choses aux élèves, ils n’en tiennent pas compte. Quand je vois des nouveaux conducteurs sur la route, ils perdent 10 litres rien qu’au démarrage ! » Thoma Boumaza estime qu’il est important de « prévenir » ces mauvais comportements, dès les leçons de Code. « Il y a toujours un moniteur qui est présent lors des cours de Code. C’est une étape essentielle de la formation ». Elle juge par ailleurs que les nouveaux thèmes introduits dans le Code sont « pertinents ». Toujours au niveau de la préparation de l’épreuve théorique, l’exploitante propose aux élèves qui le souhaitent de s’entraîner via une banque de données Internet. « De mon poste, je peux ensuite contrôler les résultats de chaque élève, pour un thème donné. Cela permet aussi de contrôler leur progression au fil des mois. La technologie permet vraiment d’avoir un suivi pédagogique plus poussé ! »
Hugo Roger