Les Bouches-du-Rhône comptent environ 340 auto-écoles, dont une proportion écrasante est basée à Marseille. Le travail des enseignants y est perturbé par le manque de places d’examen et un défaut d’organisation au niveau de l’administration.C’est l’hiver à Marseille, et alors que certaines régions de France sont paralysées par les chutes de neige, le soleil baigne les rues de la cité phocéenne ! Épargnées par le gel, les auto-écoles peuvent donc assurer leurs cours sans problème. Et il y a du boulot ! Les candidats affluent, alors que les délais pour passer le permis empirent… « Actuellement, il faut 4 à 6 mois pour tenter sa chance au permis de conduire après un échec, c’est aberrant », témoigne Jean-Pierre Jubelin, le co-gérant de l’école de conduite Jimy. « On est vraiment mal au niveau des délais. Cela nous pendait au nez depuis pas mal de temps », révèle-t-il. « Et tout s’est encore dégradé depuis que le système de nouvelle présentation a été mis en place. Pourtant, l’auto-école Jimy est située dans un quartier assez aisé (NDLR : 6ème arrondissement de Marseille) ! Si un élève accumule quelques échecs, il se retrouve dans une impasse. Du coup, certaines auto-école mettent leurs clients dehors, c’est une réalité ! », explique Jean-Pierre Jubelin. « Nous restons soumis au bon vouloir des inspecteurs. Ils pourraient travailler le samedi, par exemple, s’ils le souhaitent… Cela nous éviterait d’être pris en tenaille entre les élèves et les parents. L’été, je travaille avec une réelle angoisse. Les jeunes souhaitent passer leur permis avant les vacances. Étant donné que la demande est bien supérieure au nombre d’inspecteurs… »
LES EXAMENS ASSURÉS PAR DES SOCIÉTÉS PRIVÉES ? Alors qu’il souhaitait initialement se lancer dans une carrière au sein de l’Éducation nationale, Jean-Pierre Jubelin, passionné de voitures et de moto, s’aventure dans la formation à la conduite en 1975. Plus de 30 après, il est désormais co-gérant de 3 établissements (NDLR : les deux autres auto-écoles sont situées à la Castellane, un quartier de Marseille, et à Saint-Zacharie, une petite commune du Var). Distinctes entre elles, ses 3 auto-écoles emploient 13 moniteurs et 2 secrétaires. « Dans les villages, le business devient difficile », concède-t-il. « En général, les jeunes étudient ou travaillent sur Marseille. Logiquement, ils ont tendance à y suivre leur formation à la conduite ». Jean-Pierre Jubelin insiste sur la question des places d’examen. « J’aimerais qu’on confie certains examens à des officines privées. Mais le problème, c’est que les inspecteurs refusent. Pourtant, à mes yeux, ce serait une solution. De toute façon, à l’avenir on ne va pas avoir le choix. Il va y avoir une obligation de désengorger le système. » Il compte d’ailleurs bien défendre ses positions et celles de ses pairs à l’Union nationale des indépendants de la conduite (Unic), dont il est adhérent. « Quand j’ai repris l’école, elle était ECF », précise-t-il. « Mais je n’ai pas besoin d’une franchise pour susciter de la notoriété. Je reçois même les enfants des parents qui sont venus passer leur permis ici-même, dans cette auto-école ! » Sensibles aux rendez-vous pédagogiques, les parents « jouent le jeu », selon le gérant de l’école de conduite Jimy. En revanche, ils se montrent davantage circonspects sur les soucis rencontrés au niveau des délais ! Une part d’entre eux se montrent même réfractaires au sujet de la conduite supervisée, une mesure qui séduit pourtant les élèves ! « Il faut les comprendre, ils assimilent la conduite supervisée à la conduite accompagnée, cela pourrait ressembler à leurs yeux à un retour en arrière. En plus, s’ils deviennent les accompagnateurs, cela leur demande du temps, etc. »
L’ABSENCE PRÉJUDICIABLE DE DÉLÉGUÉDirection le rond point du Prado, à quelques encablures du Stade Vélodrome. Henri Michel, est le directeur de l’établissement ECF Rond Point (ou auto-école du Rond-Point). Il est également membre du Conseil d’administration d’ECF, un groupement qu’il a rejoint en 1977. Henri Michel est aussi et surtout un fin connaisseur de la profession dans les Bouches-du-Rhône, puisqu’en plus de sa longue expérience dans l’enseignement de la conduite, il a formé une part importante des moniteurs du département ! Lui aussi soulève certaines incohérences au niveau des Bouches-du-Rhône. « À Marseille, il y a 39 inspecteurs que l’on peut comparer à un groupe de musiciens, sans chef d’orchestre à leur tête. Il n’y a aucun délégué du permis de conduire ! Qui plus est, je suis convaincu qu’il devrait y en avoir au moins 2 ! La conséquence, au-delà des délais, c’est qu’il n’y a pas de politique insufflée dans la formation à la conduite, et je suis bien placé pour en parler puisque je travaille au comité local de suivi (CLS). » Henri Michel regrette que les inspecteurs délégués qui se sont succédés sur Marseille manquent d’expérience, même si le dernier – qui n’a pas encore été remplacé – avait fait preuve de grandes qualités. « Le problème est simple », explique le directeur. « Un délégué qui va avoir en charge 40 personnes a le même salaire que s’il avait 4 ou 6 personnes sous sa responsabilité. Logiquement, dès qu’un poste est vacant, et bien il s’en va ailleurs ! De fait, sur Marseille, on récupère toujours les délégués qui débutent. Ils apprennent leur métier chez nous mais je ne dis pas ça en remettant en cause leurs qualités intrinsèques ! » Parmi les autres problèmes notifiés, le système de distribution des places d’examen. « Marseille devrait avoir un statut spécial. C’est la 2ème ville de France, en plus d’être une porte vers l’Orient. Il faut savoir que près de 400 000 marseillais vivent en dessous du seuil de pauvreté. Les candidats au permis de conduire ne partent pas tous avec les mêmes chances d’obtenir le diplôme. Avec le nouveau système de distribution des places d’examen, il devient impossible pour certaines personnes de passer leur permis. » Encore et toujours, le problème des délais revient sur le tapis. « Les délais sont en relation des résultats obtenus. Les auto-écoles s’adaptent. Elles font office de tampon, entre les clients et l’administration. Il n’y a pas d’amélioration, le système est un entonnoir. Si vous échouez, vous n’existez plus. Moins une auto-école obtient de résultats, moins on lui donne de places ! Pour les personnes originaires du Maghreb et qui ne maîtrisent pas bien la langue française, il faudrait des cours de rattrapage. Il y a très peu de mesures prises en faveur des candidats difficiles ou pour les auto-écoles qui les accueillent. L’administration manque de volonté, il y a les lois et l’application des lois. »
Également au rayon des reproches formulés à l’encontre de l’administration, la piste d’examen poids-lourds. « C’est une piste en pente qui ne serait pas homologuée si elle était privée ! », révèle Henri Michel. « Lors des examens, des camions se mettent en route tout seuls ! » Par ailleurs, à partir du mois de janvier 2011, il n’y aura plus que 2 centres d’examen sur Marseille, « et bientôt plus qu’un » ajoute le directeur de l’auto-école ECF. « Il va en résulter des coûts supplémentaires pour les auto-écoles. La moitié des marseillais va se retrouver en train de passer le permis de conduire dans une ville voisine. »
LES ATOUTS D’UN GROUPEMENTHenri Michel est donc une personnalité de la profession sur Marseille. « J’ai 3 points de vente dans la ville », indique-t-il. La concurrence est forte dans la cité. Pour Henri Michel, faire partie d’ECF est un atout pour se démarquer. « L’ECF c’est un vrai bouillonnement d’idées. La notoriété de l’école, elle à 60% pour la personne qui la représente, mais l’ECF contribue à 40% à cette notoriété. » Et le directeur de citer l’obligation de publier les chiffres réels de l’entreprise, « afin de faciliter la transparence du groupe », tous les 2 à 3 mois. « Nos gérants ECF vont avoir 10 jours de formation. Les formateurs des auto-écoles ECF suivent une formation dispensée par le groupement avant de l’enseigner à leurs élèves. Je pense que ce type de démarche est un gage de qualité. Je souhaite que demain dans la profession il y ait plus d’auto-écoles labellisées. Les échanges entre professionnels sont d’autant facilités que chaque année, il y a 3 réunions et un congrès. » Henri Michel cite aussi le cahier des charges précis (changer les enseignes, les locaux, la pédagogie etc.) à tenir. « D’ici la fin de l’année 2011, tous les moniteurs ECF seront équipés d’un ordinateur de bord permettant de dispenser une pédagogie plus attrayante. On se dirige aussi vers un contact plus avancé avec les parents, ceux qui financent le permis de conduire, en leur envoyant par mail le bilan des avancées de leurs enfants. » En ce qui concerne ses établissements, Henri Michel prône la polyvalence de ses employés. « Dans la mesure du possible, mes moniteurs ont plusieurs casquettes ». À noter que chaque année, le gérant offre un voyage au meilleur moniteur (celui qui a les meilleurs résultats) ! « C’est une reconnaissance de la part de l’entrepreneur et de l’ensemble des salariés. On essaie d’être innovant ». Sans surprise, le directeur de l’ECF Rond Point se montre critique sur l’éventualité d’une fin de l’expérience professionnelle. « C’est dans l’ère du temps », concède-t-il. « Quand je vois qu’on a développé les taxis motos sans réglementation… Le fait que les exploitants soient des personnes concernées par leur métier est une bonne chose. La fin de l’expérience professionnelle serait un grave retour en arrière. »
LE PARCOURS D’UNE « SELF-MADE WOMAN » !Proche de la gare, l’auto-école Turbo est dirigée d’une main de fer par une ancienne monitrice, devenue sa propre patronne. À première vue, ce local du 1er arrondissement de Marseille est idéalement situé. « Il y a un grand potentiel dans cette auto-école », confirme Faiza Sihamdi. « Il n’y a pas beaucoup de commerce dans le quartier et surtout on est super bien desservi puisque nous sommes situés à 3 minutes de la gare, mais aussi du tramway, du métro, du bus… Pour vous donner un exemple, on reçoit même des élèves qui viennent d’Aix en Provence. En plus, on la chance d’être dans un quartier très cosmopolite, d’une rue à l’autre, la population change ! C’est enrichissant. Il faut savoir qu’il y a une vraie différence de niveau entre les élèves les plus modestes et les plus fortunés. » C’est en décembre 2007 que Faiza Sihamdi reprend cette auto-école à son ancien propriétaire. Cela faisait longtemps – depuis ses 18 ans – que cette monitrice, dotée d’un esprit d’entrepreneuse, souhaitait lancer son propre commerce. « Je voulais soit faire de l’immobilier, soit de l’auto-école », en rigole-t-elle aujourd’hui. « Enfant d’ouvrier, j’ai toujours été éduqué de manière rigoureuse. Du coup je suis perfectionniste dans mon travail ! Mais je n’ai jamais aimé les rapports avec les patrons… » Fahiza Sihamdi a écumé les sites Internet afin de cibler le local idéal. « Je me suis donné 1 an pour trouver un nouvel établissement ». Une fois le local trouvé, restait à trouver un nom. « J’ai choisi l’auto-école Turbo », explique-t-elle. « Les élèves ne font pas la confusion avec la vitesse. Dans leur esprit, le mot turbo signifie qu’ils vont pouvoir passer le permis de conduire sans perdre de temps ! » Pour booster son activité, Faiza Sihamdi a multiplié la distribution de flyers et posé des autocollants promotionnels sur tous ses véhicules. Enfin, elle a surtout axé sa campagne de communication sur Internet, en développant un site et en optimisant son référencement sur le moteur de recherche Google. Le bouche-à-oreille et le prestige de cette auto-école – installée depuis 1947 sur Marseille – a fait le reste.
DÉLAIS : DES TENSIONS AVEC CERTAINS CLIENTS Fahiza Sihamdi a ensuite décidé de rejoindre le CNPA, « afin de trouver des appuis » dans la profession. « En revanche, je ne voulais pas être franchisée, je voulais conserver ma liberté », explique-t-elle. Plus de 3 ans après ses débuts en tant que gérante, Fahiza Sihamdi a appris les aléas du métier. Les délais exagérés pour repasser le permis, bien sûr, mais aussi tous les inconvénients qui en découlent. « Nous avons quand même sur Marseille des délais de 6 mois ! Du coup, certains individus ne trouvent rien de mieux que de venir se venger au bureau… En général, lorsque mon mari est présent il y a moins de problèmes, mais récemment on a encore eu une vitrine brisée…(NDLR : par un jet de bouteille vraisemblablement). En gros, j’appelle la police une fois par an, le plus souvent pour dissuader les plus agressifs. Mais il faut savoir que des gérants d’auto-écoles se sont fait déjà tirer dessus, dans les quartiers nord. » De quoi rendre éprouvant un métier déjà difficile nerveusement ? « Je suis mère de famille, mais on ne me trouve jamais de circonstances atténuantes, autant de la part des élèves que des salariés ! », s’amuse la gérante. « Quand j’ai accouché, je n’ai d’ailleurs fermé qu’un seul mois ». Attentive aux évolutions de la profession, Fahiza Sihamdi a noté que le taux de réussite au Code avait chuté depuis la réforme. Si elle approuve le passage au bilan de compétences, la responsable de l’auto-école Turbo souhaiterait encore plus de dialogue entre les moniteurs et les inspecteurs. « Attention, je ne dis pas ça simplement pour pouvoir donner une chance supplémentaire aux élèves qui ont montré qu’ils avaient le niveau lors de leurs leçons. Mais parfois, on ne comprend pas ce qui se passe à l’examen. Je me souviens de cette mère de famille qui ne possédait pas le niveau requis, mais qui voulait absolument se présenter à l’examen. On est tombé de haut quand elle a réussi l’examen. Résultat, un mois après, elle a été impliquée dans un accident qui a fait 2 blessés graves. Voilà, il faudrait plus de cohérence entre les équipes de formateurs et les inspecteurs ! »
Hugo Roger