Si les prix ne remontent pas, ce n’est pas le premier souci des auto-écoles lilloises. Les exploitants rencontrés sur place évoquent bien plus leur envie de délivrer un enseignement de qualité et s’y emploient chacun à leur manière. Reportage. Dans l’une des villes les plus jeunes de France, les auto-écoles sont forcément nombreuses. A Lille, les Pages Jaunes en répertorient une petite trentaine… Et comme dans toutes les villes où la demande est forte, ces établissements aux prix libres doivent faire face à une concurrence acharnée en terme de tarifs. Lors des derniers passages de La Tribune des Auto-Écoles, c’est d’ailleurs ce qui ressortait des reportages : en 1996, l’une des auto-écoles les plus anciennes avait dû baisser ses tarifs presque de moitié pour atteindre un forfait B aux alentours de 3 500 francs, un cauchemar pour l’époque. Pourtant, le pire était à venir : quatre ans plus tard, les prix d’appel dépassaient de justesse la barre des 3 000 francs. En arrivant dans les établissements en 2005, la première question était donc simple : « Quels sont vos prix et en êtes-vous satisfaits ? »… Contre toute attente, les forfaits annoncés n’ont pas augmenté par rapport aux chiffres annoncés plus haut. L’application de la « Loi Sécurité Routière », accompagnée d’une remontée des tarifs un peu partout en France, n’y a rien fait, pas plus que le passage à l’euro, pourtant synonyme pour tout le monde de flambée des prix. Et pourtant, ce n’est pas le plus étonnant. Ce qui laisse vraiment bouche bée, c’est la réaction des gérants qui, s’ils ne se satisfont pas de ces revenus, ne s’en offusquent pas plus. Et, éludant ce débat qui n’a semble-t-il pas lieu d’être, tous préfèrent parler de formation, de qualité, d’accueil, de professionnalisme… Autant de valeurs nobles que l’on imagine réservées aux structures chères payées. A tort ?
EFFERVESCENCE EN CENTRE-VILLEA l’auto-école Esquermoise, là n’est pas le problème prioritaire. Dans cet établissement situé en plein cœur du centre-ville, les élèves forment une file presque ininterrompue dans le bureau d’accueil. L’un veut prendre rendez-vous pour une leçon de conduite, un autre souhaite remplir son dossier d’inscription, un autre encore aimerait déposer un flyer pour une soirée étudiante… d’autres encore, ne font que passer, se dirigeant du pas des habitués vers la salle de code pour quelques tests sur DVD. Installée à son bureau, Christel Maubert jongle. Gérante de l’affaire depuis l’an 2000, elle a travaillé dans cette auto-école, et pour d’autres, pendant six ans auparavant. « Le patron partait à la retraite, je me suis dit que je n’allais pas rester salariée toute ma vie alors je me suis lancée », dit-elle. Il aurait sans doute été dommage de laisser passer une occasion pareille : placée en plein cœur du centre-ville de Lille, dans une rue commerçante et passante, l’auto-école Esquermoise attire la clientèle étudiante. « J’ai deux lycées à proximité et beaucoup d’étudiants, qui habitent les studios créés pour eux dans les immeubles alentour, annonce la gérante. Le quartier est commerçant et convivial, la clientèle agréable. » En signant le rachat, les risques étaient donc limités pour Christel Maubert, qui n’a d’ailleurs rien changé, si ce n’est la peinture du bureau. Ces facilités n’ont cependant pas protégé l’auto-école des difficultés. En 2003, la grève des inspecteurs a ébranlé les bases de l’entreprise. « Quand il n’y a pas de dates de prévues pour le permis, les élèves arrêtent de prendre des leçons, les plannings se vident et l’argent ne rentre plus. Mon comptable ne m’a pas laissé le choix, il a fallu que je licencie », se souvient amèrement la gérante. Depuis ce funeste évènement, les affaires sont revenues à la normale. L’arrivée du nouvel examen théorique n’a pas gêné Christel Maubert. « J’ai une clientèle privilégiée, explique-t-elle. Aussi 80 à 90 % de mes élèves travaillent leur mémoire, pratiquent la lecture et l’écriture au quotidien et ont l’habitude d’apprendre. » Quant à l’examen pratique, passé à 35 minutes, il ne change rien au problème des places d’examens dénoncé par la gérante. « On n’en a jamais assez, affirme-t-elle. Le système fonctionnerait si tout le monde avait son permis du premier coup, mais comme il y a 50 % de réussite, les places d’examen manquent. Parfois, certains élèves attendent trois à quatre mois. C’est d’ailleurs ce qui gâche le travail car, à part ça, il n’y a pas de tension avec les candidats. A un moment donné, ils n’ont plus envie d’essayer de comprendre, ils se fâchent contre la personne qu’ils ont en face d’eux et c’est toujours l’auto-école. »
CALME ET DOUCEUR EN PÉRIPHÉRIEQuelques kilomètres plus loin c’est le calme, inévitablement, qui surprend le visiteur quand il passe les portes de l’auto-école CEPAM. Mais cela s’explique facilement : non seulement il est trop tôt pour que les élèves fréquentent l’établissement (le soleil vient de se lever), mais en plus, les gérants ont choisi un site légèrement isolé pour implanter leur auto-école. Quand bien même, dans les locaux de cette ancienne station service, Raymond et Nadine Fouquemberg respirent la sérénité et l’atmosphère est suffisamment agréable pour être remarquée. Pour la petite histoire, Raymond Fouquemberg est moniteur depuis 1972 et il l’était quand son épouse a passé son permis puisque c’est ainsi qu’ils se sont rencontrés, en 1976. Six ans plus tard, les Fouquemberg reprenaient un établissement en plein centre ville de Lille, Raymond en voiture, Nadine au secrétariat (puis en conduite, à partir de 1990). « L’auto-école était dans un piteux état, il a fallu la remonter, raconte Nadine Fouquemberg. Heureusement, elle est bien située, entre la fac de droit et le lycée Faidherbe, et, grâce à la moto, nous avons réussi à sortir du lot. » Le succès aidant, ces conjoints collaborateurs décident d’ouvrir un nouvel établissement en périphérie, pour avoir plus de places et rencontrer une nouvelle clientèle. « Je rêvais depuis longtemps de racheter une station service, enchaîne Raymond Fouquemberg. Quand nous avons trouvé celle-ci à Ronchin, nous n’avons pas hésité. Sous le préau, nous avons un espace idéal pour dispenser les cours de mécanique, et si le quartier a mauvaise réputation, je ne comprends pas pourquoi car nous n’avons jamais eu de problèmes depuis notre installation en 2001 ». Dans cette « banlieue » collée à Lille, les Fouquemberg ont trouvé une clientèle plutôt aisée, qui pratique massivement la conduite accompagnée (65 % des inscriptions en voiture). Là, comme à Lille, c’est la réputation de l’auto-école qui assure sa réussite. « Quand nous réalisons les évaluations de départ, nous demandons systématiquement aux élèves pourquoi ils sont venus chez nous, explique Nadine. Les réponses sont unanimes : ils ont entendu parler de nous en bien. A la fin de leur formation, nous leur demandons d’ailleurs de remplir un questionnaire, que nous montrons ensuite aux personnes qui viennent se renseigner car les réponses sont très positives. » Dans ce même questionnaire, les élèves de l’auto-école CEPAM sont par ailleurs invités à faire part de leurs suggestions. Propositions que les gérants s’efforcent ensuite de mettre en œuvre, à l’image des cours de code avec moniteur ou les leçons de mécanique pratique. Si l’accueil est leur point fort, le reste suit comme une évidence. « Il ne faut pas juste préparer les élèves à l’examen, nous devons prévoir toutes les difficultés qu’ils trouveront sur la route par la suite », affirme ainsi Nadine. « Pour les cours de circulation en moto, je suis aux côtés de mes élèves, en selle, pour ne pas les perdre et leur servir de modèle », dit Raymond. Tous deux veillent au bien-être de leurs élèves avec beaucoup de bienveillance. Et cela les comble tellement qu’ils envisagent d’ouvrir un troisième bureau, pour chouchouter encore d’autres apprentis conducteurs.
FORMATEUR FORMÉ POUR BIEN FORMERRetour à Lille, pour rencontrer le gérant de l’auto-école Avenue. Michel Davoine est un cas à part. Avide de connaissances, il a préparé, en 1993, le BAFM à Nevers, a eu un déclic en suivant les cours de psychologie de Christian Lefebvre et s’est ensuite inscrit au CNAM de Lille, pour préparer un DESS de psychologie du travail. Toujours curieux, il regrette d’ailleurs de ne pas avoir ni le temps, ni l’argent, pour poursuivre sa formation à l’université d’Aix-en-Provence, qui propose un cursus spécialisé dans la sécurité routière. Fort de ce bagage, l’exploitant porte un regard différent sur son activité. Première idée forte : si cela était possible, Michel Davoine voudrait communiquer sur la qualité de sa formation. « Un jour, raconte-t-il, mi-figue, mi-raisin, j’ai inscrit sur ma vitrine « Application du Programme National de Formation », en espérant que ce serait un argument commercial fort. Mais les gens entraient en disant « Je ne veux pas faire ça, je veux juste passer le permis ! » A l’heure actuelle, les auto-écoles répondent à la demande des gens, qui ne sont pas sensibilisés à l’importance de l’apprentissage. On s’éloigne encore de la prise de conscience avec le permis à 1 euro, qui entretient le public dans l’idée qu’il s’agit d’un examen, pas d’une formation. » Fidèle à ses principes, le gérant de l’auto-école Avenue a arrêté la publicité et travaille depuis plusieurs années en duo avec son épouse. Sur le dépliant qu’il remet aux élèves qui demandent des renseignements, la moitié de l’espace est consacrée aux spécificités pédagogiques de l’établissement. Il y fait, par exemple, la promotion de ses cours de code personnalisés. « L’instauration de la nouvelle ETG a conduit à l’avènement du DVD, qui exclut quasiment le moniteur de la salle de code, explique-t-il. Le discours proposé aux élèves est pré-enregistré, uniforme et finalement inefficace parce qu’il n’est pas adapté au public. C’est une soupe populaire, un menu unique pour tout le monde, mais si vous n’avez pas le DVD, vous passez pour un ringard. » Au contraire, lui estime que le plus intéressant, dans son métier, est de personnaliser le langage et les méthodes, pour être en phase avec les possibilités des élèves. Au final, le salut se trouve, d’après Michel Davoine, dans une formation plus poussée des moniteurs. « La fortune du pauvre, c’est la connaissance, affirme-t-il. Le jour où les moniteurs auront un niveau licence ou maîtrise, nous serons reconnus par le public. »
Cécile Rudloff
CARTES D’IDENTITÉ
• Auto-école AvenueGérants : Michel et Laurence Davoine
Formations proposées : B, AAC, A, BSR
Inscriptions : environ 180 inscriptions annuelles
Véhicules : deux C3 et une CB 500 Honda
Tarifs : forfait B à 580 €, 30 € la leçon supplémentaire
• Auto-école CEPAMGérants : Raymond et Nadine Fouquemberg
Bureaux : deux
Effectifs : deux monitrices
Formations proposées : B, AAC, A et A1, E(B)
Inscriptions : 150 à 180 inscriptions tous permis confondus à Ronchin, entre 80 et 100 à Lille
Véhicules : un Scénic et trois Clio, quatre Kawasaki ER5, une Yamaha TW et une Honda 600 CBR
Tarifs : forfait B à 816 €, 32 € la leçon supplémentaire
• Auto-école EsquermoiseGérante : Christel Maubert
Effectifs : un moniteur
Formations proposées : B, AAC
Inscriptions : une centaine d’inscriptions annuelles
Véhicules : deux Clio
Tarifs : forfait B à 600 €, 33 € la leçon supplémentaire
CHIFFRES• Lille est la plus jeune métropole de France : 28 % de la population a moins de 20 ans.
• Lille est la troisième ville universitaire de France avec 100 000 étudiants.
• La métropole lilloise compte 1,9 million d’habitants, dont 700 000 sur le versant belge.