Malgré une ambiance détestable ou peut-être justement à cause d’elle, les auto-écoles orléanaises rivalisent d’efforts pour s’agrandir, se développer et se diversifier. Pour y arriver, tous les coups sont permis… Reste à découvrir les bottes secrètes des uns et des autres. Untel est champion du travail au noir, un autre affiche ses tarifs sur ses voitures, monsieur Machin a magouillé pour avoir son local et monsieur Bidule a couché avec la femme de monsieur Truc. A Orléans, gare aux oreilles sensibles : ici, chaque gérant rencontré a une histoire de fric (ou de fesses, au choix) à raconter sur son voisin, dont il dit – dans le même temps – ne pas s’occuper le moins du monde. Curieuse ambiance, dans cette ville de 275 000 habitants, où l’on trouve, comme ailleurs, des passionnés de pédagogie et des pros du commerce, des enfants de la balle et des néophytes, des timides et des habitués de la communication, des petites auto-écoles toutes simples et des géants tentaculaires…
PETITE NOUVELLE EN PLEINE EXPANSIONCôté « fils de », rendez-vous est pris (sans connaissance de son arbre généalogique) avec Grégoire Blot, gérant de Activ’Auto-école. Si le fils du président national de la branche auto-école du CNPA a travaillé pendant huit ans dans l’auto-école familiale, il s’est ensuite affranchi du lourd héritage, en partant enseigner durant trois ans en Guyane. À son retour il y a deux ans, il a décidé de s’installer à son compte. « J’ai créé cette entreprise seul, avec une personne pour gérer le secrétariat, se souvient-il. Ensuite, grâce à l’augmentation du nombre d’élèves, j’ai pu embaucher régulièrement, tous les ans. » Pour éviter la pénurie de moniteurs, le jeune gérant a une méthode imparable : « Ici, on recrute à la sortie des examens, explique-t-il. Chaque année, on prend un moniteur stagiaire, ça permet de le voir travailler et, s’il s’intègre bien dans l’équipe, de l’embaucher. » Le résultat de cette politique est visible : la moyenne d’âge de l’équipe est inférieure à 30 ans et, en toute logique, cela donne une image dynamique à cet établissement !
A deux pas de la gare, et à proximité immédiate de trois lycées, Activ’Conduite attire en grande majorité une population très jeune. Cela pourrait évoluer avec le développement de la formation moto prochainement. Mais pour le moment, la salle de code est remplie d’élèves âgés de 16-18 ans. D’après le gérant, un tiers d’entre eux s’est inscrit par le biais du permis à 1 euro par jour. « Au départ, ils sont plutôt méfiants, mais une fois qu’on leur a expliqué le fonctionnement de ce mode de financement, ils réfléchissent un peu et signent le contrat, raconte-t-il. De notre côté, c’est bénéfique à tous les niveaux : ça facilite la trésorerie, car on n’a plus à courir après les élèves pour se faire payer les leçons. Et comme il n’y a plus de questions financières à aborder, les rapports humains se limitent à la pédagogie. Enfin, comme les élèves n’attendent plus d’avoir l’argent pour prendre des leçons, ils réalisent leur formation d’un trait. »
Pour l’auto-école, il ne reste plus qu’à gérer la répartition des places d’examens allouées par la préfecture. « J’ai quelques problèmes, affirme Grégoire Blot, mais ils sont directement liés à mon activité qui démarre. Les inscriptions sont en augmentation constante, mais je reçois des places pour des élèves qui ne sont pas encore prêts, notamment à cause des conduites accompagnées. Tout cela se résorbera avec le temps ! »
PANIQUE SUR LE POIDS LOURDSÀ quelques mètres de là, Miloud Soltani est bien éloigné de ces préoccupations d’établissement naissant. Lui, a racheté cette auto-école (celle de ses patrons), en 1977. Avec ses 500 inscriptions annuelles pour le permis B, son établissement est bien installé. Au fil des années, il a fait preuve de dynamisme en créant un deuxième établissement (à Ingre, en 1992) et en diversifiant sa carte (l’auto-école Soltani propose, en plus des permis A et B, les permis remorque et poids lourds). Pourtant, ce gérant expérimenté n’est pas tranquille. « Dans le milieu des auto-écoles, il n’y a pas de gestion, affirme-t-il. Les gérants fixent leurs prix en fonction de celui de leur voisin. Or, l’établissement artisanal appartient à une autre époque. Il faut que les gens se rendent compte qu’ils ont une entreprise entre les mains, et que pour vivre, on ne peut plus vendre nos prestations au ras des pâquerettes. »
Son inquiétude porte surtout sur le permis poids lourds : d’après lui, certains concurrents auraient remporté des marchés en proposant un rabais de 50 % sur leurs tarifs. « Le plus injuste, dit-il, c’est que ces auto-écoles ne disposent pas du matériel et des infrastructures exigées dans l’appel d’offres. Cela veut dire que certains marchés sont attribués au mépris de la qualité, uniquement en fonction de prix d’appel. Je trouve que les décideurs devraient prêter attention aux prestations qu’ils achètent. »
Pour faire face, alors que le poids lourds représente 40 % du chiffre d’affaires de son auto-école (et bien qu’il fasse partie du réseau A de l’AFT-IFTIM), Miloud Soltani semble démuni. « Aujourd’hui, décrit-il, nous sommes obligés de nous aligner sur des prix déraisonnables. On arrive à joindre les deux bouts parce qu’on a pris de l’avance sur les exercices précédents, mais les derniers bilans ne sont pas fameux. Pour nous en sortir, nous avons pensé au permis à points, mais il faut un BAFM et un psychologue. Or, il est très difficile de trouver des personnes qui présentent de telles compétences et de les embaucher. Quant à la formation en entreprise, c’est un marché déjà occupé par de grands organismes de formation. »
INVESTIR DANS LA PIERREAutre auto-école, autres priorités. Pour Roger Paquiet, gérant des établissements Flash, la concurrence n’a jamais été un problème. Cet ancien pompier de Paris, installé dans le Loiret en 1970, ne semble pas vouloir faire de secrets des raisons de sa réussite. Première clé, créer : en l’espace de 36 ans, il a monté quatre écoles de conduite. La première, en 1970, à la Ferté-Saint-Aubin – 17 km au sud, le second, en 1990, à Olivet (« il n’y avait pas beaucoup de concurrence et une bonne clientèle »), le troisième, en 1999, dans le quartier orléanais de Candolle (« j’avais appris qu’un lycée allait être construit à côté) et un petit dernier, tout juste ouvert le long des quais de la Loire. Deuxième clé pour être tranquille, investir dans la pierre. « J’aime bien entreprendre et j’aime bien l’immobilier, explique-t-il. J’ai donc investi dans mes quatre bureaux. À chaque fois, je suis propriétaire des murs. » Enfin, se diversifier. « On ne peut pas vivre avec l’auto-école classique, sauf si l’on se diversifie, affirme Roger Paquiet. Personnellement, j’ai commencé la formation moto en 1972, j’ai ensuite misé sur les permis bateau, puis le permis remorque, dès qu’il est sorti. Depuis quatre ans, je propose la formation pour devenir chauffeur de taxi. »
Ce gérant, qui n’a décidément pas les pieds dans le même sabot, est à l’origine de la création d’un groupement inédit, pour la formation moto. « Depuis cinq ans, le GIE permet aux auto-écoles François, Saint-Charles et Flash, de réunir leurs moyens pour travailler dans de meilleures conditions. Nous avons en commun une piste privée et un moniteur, mais chaque auto-école inscrit ses élèves et encaisse le prix de la prestation. » Malgré l’approche de la retraite, Roger Paquiet continue à faire des projets pour son affaire : si la formation en entreprise n’est pas encore pratiquée dans ses bureaux, ce n’est qu’une question de temps : « Nous allons faire les formations nécessaires et démarcher, indique-t-il. Dès qu’un marché s’ouvre aux auto-écoles, il ne faut pas le laisser passer ! »
MÉTHODES MODERNES POUR SUCCÈS CONTROVERSÉTelle est également l’opinion de Joël Cassegrain. Dans la catégorie « héritiers », ce gérant offensif et féru de nouvelles technologies défraie la chronique et fait parler de lui plus que la moyenne. « J’ai été élevé dans l’auto-école, raconte-t-il. Et j’ai passé mon examen de moniteur au début des années 1980, mais j’avais d’autres centres d’intérêt et j’ai fait bien d’autres choses avant de racheter les auto-écoles familiales, en 1999, pour qu’elles soient vendues à leur juste valeur… Dès le départ, j’ai décidé de ne m’occuper que de la gestion des établissements, que je considère comme des entreprises. Pour gérer, on ne peut pas passer ses heures de travail en voiture. » Tout part de ce constat : depuis la reprise, Joël Cassegrain mène son auto-école comme un véritable chef d’entreprise. Comme d’autres, cela passe par l’extension : au début des années 2000, il reprend les auto-écoles Pleins Phares. Dans la foulée, et suite au refus de ses concurrents de lui vendre leurs entreprises, il crée à tour de bras : à l’heure actuelle, il contrôle huit écoles de conduite orléanaises (et il vient de racheter, à Poitiers, l’auto-école La Poitevine, un poids lourds qui compte deux auto-écoles, un centre de formation et emploie 27 personnes). Comme d’autres, il mise sur la diversification : le permis B n’est, chez lui, qu’un produit d’appel pour tous les autres. Et le rachat, en mars 2005, d’un vaste terrain en périphérie d’Orléans, contribue (grâce aux pistes et aux nombreuses salles de cours) à cette expansion. « Grâce à notre plateau privé, nous enseignons la moto dans les règles, en sécurité, détaille-t-il. Nous proposons les permis poids lourds et avons déposé une demande d’agrément pour les formations FIMO et FCOS. Nous réalisons également des stages de sécurité routière, avec freinage d’urgence, simulateur de perte d’adhérence… À la rentrée commencent les formations professionnelles, puis la formation taxi en janvier, etc. J’ai embauché quelqu’un qui se charge de développer de nouvelles activités. »
Passionné, Joël Cassegrain a pourtant des méthodes qui déplaisent. Ses simulateurs, ses promotions affichées sur les voitures, ses prix d’appel sur le permis B, lui valent quelques inimitiés. Il le sait… et s’en moque. « Plus ils parlent de moi, plus ils me font de publicité » s’amuse-t-il. Et si c’était la seule solution pour avancer ?
Cécile Rudloff
CARTES D’INDENTITÉ
Activ’ auto-école Gérant : Grégoire Blot
Effectifs : quatre salariés, dont le gérant, deux enseignants et une secrétaire
Formations proposées : A, B, AAC
Inscriptions : environ 155 en 2006
Véhicules : trois Modus
Tarifs : 814 € la formule 20 heures, 34 € l’heure supplémentaire
Flash Auto-école Gérant : Roger Paquiet
Nombre d’établissements : quatre
Effectifs : 14 salariés (dix enseignants, dont un à temps partiel et quatre secrétaires)
Formations proposées : A, B, BSR, E(b), permis bateau
Inscriptions : 163 A, 421 B, 59 BSR, 15 E(b), 173 permis bateau
Véhicules : 13 Modus
Tarifs : 810 € l’équivalent d’une formule B, 35 € l’heure supplémentaire
Auto-école SoltaniGérant : Miloud Soltani
Nombre d’établissements : deux
Effectifs : 15 salariés (dont 14 enseignants, sans compter le gérant et son épouse
Formations proposées : B, AAC, A, BSR, poids lourds, E(b)
Inscriptions : environ 500 B, entre 100 et 150 poids lourds, une centaine de A
Véhicules : neuf Modus, trois Suzuki 650 Bandy, une Kawasaki ER5, une Yamaha 125
Tarifs : 896 € l’équivalent d’une formule B, 34 € l’heure supplémentaire
Auto-école CassegrainGérant : Joël Cassegrain
Nombre d’établissements : 8
Effectifs : 46 salariés, dont 30 enseignants et 16 administratifs
Formations proposées : A, B, AAC, E(b), BSR, poids lourds, bateau, formations professionnelles, récupération de points, stages de sécurité routière dans le cadre des formations post-permis en entreprise
Inscriptions : 1 500 B, 500 A
Véhicules : 14 C3, neuf Kawasaki 500
Tarifs : 837 € l’équivalent d’une formule B, 35,50 € l’heure de conduite supplémentaire
CHIFFRES
• 113 000 habitants à Orléans, 274 000 dans l’agglomération (4 117 h/km²)
• L’agglomération orléanaise accueille 16 893 étudiants
• 200 nouveaux habitants viennent s’installer chaque mois dans l’agglomération orléanaise
• Taux de chômage : 7,5 % (pour le bassin d’emploi orléanais, en août 2005. Moyenne nationale au même moment : 9,5 %)