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query_stats Études et statistiques — Septembre 2006

Jean-Marc Bailet, gendarme et docteur en psychologie du conducteur


« AU VOLANT, NOUS NE SOMMES PLUS LES MÊMES ! »

Premier gendarme docteur en psychologie du conducteur, Jean-Marc Bailet a réalisé une étude universitaire s’appuyant sur de nombreux témoignages d’automobilistes, d’infractionnistes de la route et d’accidentés, et qui dresse les profils types de nos comportements au volant. Son ouvrage « Le volant rend-il fou ? » vulgarise les résultats de cette étude pour le grand public et se révèle particulièrement intéressant pour les enseignants de la conduite.

LA TRIBUNE DES AUTO-ÉCOLES : POUVEZ-VOUS VOUS PRÉSENTER VOS MULTIPLES ACTIVITÉS ?
JEAN-MARC BAILET : Je suis officier de gendarmerie et le premier membre des forces de l’ordre à avoir obtenu le titre de docteur en psychologie spécialisé en conduite automobile. J’ai codirigé les centres régionaux d’information et de coordination routières de Lille et de Metz et j’ai aussi été chargé de mission auprès du délégué interministériel à la Sécurité routière (2000-2004). Je suis également chargé d’études au centre national de formation à la sécurité routière de la gendarmerie. Mais je suis avant tout un moniteur qui enseigne toutes les catégories de permis.
Lors de mes contrôles sur la route, je me suis demandé s’il n’existait pas un fonctionnement mental similaire en fonction du type d’infraction et de conducteur. J’ai réalisé une thèse universitaire, fruit d’une longue enquête scientifique sur le comportement de conducteurs, femmes et hommes de 18 à 80 ans appartenant à toutes les classes sociales. Je suis également allé au contact de détenus ayant commis des infractions routières, ainsi que dans un centre hospitalier qui traite les très grands blessés de la route. L’ensemble de ces milliers d’entretiens a été traité avec des logiciels spécialisés afin de dresser des profils type de conducteurs.

LA TRIBUNE : POURQUOI AVOIR ÉCRIT LE LIVRE « LE VOLANT REND-IL FOU ? » ?
J-M. B. : Parce que je souhaitais résumer et « traduire » ma thèse scientifique en langage compréhensible par le grand public. N’importe qui peut lire cet ouvrage et découvrir les 16 profils-type de conducteurs que j’ai établis : la femme, le cadre, la personne âgée, le responsable d’un accident mortel, la victime d’un accident très grave… Mon livre, en particulier sa deuxième partie, peut également être très utile aux enseignants de la conduite, en leur donnant des indications sur la psychologie de leurs élèves, selon le sexe, l’âge, le statut social, etc., afin qu’ils puissent dispenser une formation adaptée à chacun d’entre eux.

LA TRIBUNE : POURQUOI EST-ON AGRESSIF AU VOLANT ?
J-M. B. : La conduite est une activité individuelle pratiquée de façon collective dans un environnement semé d’embûches. Le volant « rend fou » car il change la personnalité sociale d’un individu : on peut être parfaitement aimable et respectueux en société et devenir grossier et agressif au volant ou au guidon. Conduire modifie également le comportement selon le type de véhicule utilisé : auto ou moto, véhicule professionnel ou sa propre voiture (seul, avec sa femme ou avec les enfants).
Ce qui mène à l’agressivité, c’est le stress routier que l’on engrange, selon les difficultés du parcours : complexité de la conduite, environnement routier (route, ville et autoroute), autres usagers (deux-roues qui se faufilent en ville, camions qui sur l’autoroute monopolisent la voie de droite, appels de phare des automobilistes sur la 3e voie sur autoroute). Le conducteur stressé développe alors toute la palette des émotions : insultes, gestes obscènes, freinage brutal ou fuite en avant, poursuite du fautif, agression du véhicule (poussette, coller derrière une voiture) ou du conducteur (au feu rouge, à la barrière de péage).

LA TRIBUNE : LES FEMMES CONDUISENT-ELLES VRAIMENT MIEUX QUE LES HOMMES ?
J-M. B. : Hommes et femmes ont un comportement très différent lorsqu’ils sont au volant. La femme est exemplaire dans son comportement, car elle est plus prudente, plus responsable. Elle ne place pas son narcissisme dans l’objet voiture. La femme a peur de l’accident et de ses conséquences sur son corps, notamment sur son visage (éclatement du pare-brise). Elle possède une connaissance instinctive des situations dangereuses. Sur la route, elle analyse les comportements des autres usagers et ne cesse d’anticiper les difficultés. En fait, la femme adopte une conduite préventive et sait gérer le stress routier. Cette attitude préventive est à mettre en relation avec ses responsabilités traditionnelles de gestion de la santé et de la sécurité au sein de la famille : efforts pendant la maternité pour ne pas polluer son corps (alcool, drogue, fatigue…), protection de l’enfant à naître contre les chocs…
Par contre, l’homme se sert de son véhicule comme exutoire de son stress professionnel ou familial. Surestimant ses propres capacités de conduite et relativisant ses fautes au volant, il pense qu’il fera toujours face aux situations imprévues.

LA TRIBUNE : LE STATUT SOCIAL INFLUENCE-T-IL LE COMPORTEMENT SUR LA ROUTE ?
J-M. B. : Le statut social influence notablement le comportement au volant. Par exemple, le cadre connaît parfaitement les risques routiers et les conséquences humaines et sociales des accidents. Mais il tente d’évacuer son stress professionnel en adoptant un style de conduite imprudent. Pour lui, le déplacement routier est considéré comme un temps mort. Il cherche donc à rentabiliser son déplacement et le véhicule devient un bureau mobile (téléphone, fax, Internet…). Il mène son véhicule comme ses affaires à un rythme élevé et prend de gros risques sur la route pour lui-même, sa famille et son patron comme donneur d’ordre.
L’employé ou l’ouvrier s’emploie à gérer consciencieusement son déplacement en s’abstenant de commettre des infractions car il craint autant les accidents que les sanctions financières. Il considère important de transmettre sa propre expérience de la conduite à ses enfants et est donc favorable à la conduite accompagnée.
      
LA TRIBUNE : OBSERVE-T-ON DES DIFFÉRENCES DE CONDUITE SELON LES ÂGES ?
J-M. B. : Il faut du temps pour maîtriser sa conduite : arrêtons de stigmatiser les jeunes conducteurs. Ils sont, bien entendu, dépourvus d’expérience, mais c’est tout à fait normal. L’étude montre en fait que l’on devient un conducteur raisonnable, prudent, respectueux et expérimenté à l’âge de… 42 ans, en moyenne. Même si bien sûr on trouve des chauffards de 50 ans ou des conducteurs très prudents à 30 ans !

LA TRIBUNE : VOUS ÊTES ÉGALEMENT L’AUTEUR D’UN OUVRAGE DE LA COLLECTION « QUE SAIS-JE ? » INTITULÉ « L’ÉDUCATION ROUTIÈRE ». QUELLE EST VOTRE CONCEPTION DU RÔLE DES AUTO-ÉCOLES ?
J-M. B. : Leur rôle est théoriquement de respecter le PNF, qui comporte de nombreux aspects psychologiques et sociologiques. Mais les écoles de conduite ont des contraintes : il n’est pas facile de concilier la bonne éducation routière et l’aspect commercial, comme la concurrence entre les établissements, la guerre des prix, etc. Et chaque élève est différent. Pour certains, 20 ou 30 heures de conduite suffisent. D’autres auront besoin de 50 heures. Si l’on n’a pas pu faire l’ensemble du PNF, par manque de temps, je conseille, pendant la période probatoire, d’effectuer un stage dans un centre de gestion des risques routiers du type Centaure ou Sifa Prévention, afin d’emmagasiner de l’expérience supplémentaire. En effet, 45 % des conducteurs seraient prêts à faire cet effort pour pouvoir être vraiment confiants sur la route.

LA TRIBUNE : COMMENT RÉDUIRE ENCORE DAVANTAGE LA MORTALITÉ ROUTIÈRE ?
J-M. B. : Le déclenchement de la prise de conscience du risque en conduite automobile ne s’établit pas avec la confrontation de l’accident (tôle broyée, sang), comme victime ou auteur, mais lorsqu’on est en présence physique avec les forces de l’ordre quand on a commis une infraction.
Il faudrait changer le système de traitement pénal : ceux qui tuent ou blessent gravement sur la route iraient en prison avec une rééducation appropriée. Pour toutes les autres infractions (alcool, conduite sans permis…), les contrevenants seraient placés en milieu ouvert réservés aux délinquants routiers.
Il serait utile d’autre part d’instaurer un « contrat social routier », convention juridique par lequel le conducteur s’engagerait envers les autres usagers, non seulement à respecter les règles mais aussi les droits et obligations de chaque citoyen-conducteur. C’est ainsi que le réseau de circulation sera pacifié et plus sûr.

LA TRIBUNE : LE SYSTÈME DU PERMIS À POINTS EST-IL ACTUELLEMENT ADAPTÉ ?
J-M. B. : Le permis à points a le mérite d’exister. Mais il peut encore être amélioré. On pourrait par exemple réfléchir à l’adapter à de nouvelles infractions, comme par exemple les jeunes qui circulent « par paquets de 12 » dans une voiture : il ne suffit pas de faire descendre tous les passagers en trop par rapport à ce qu’indique la carte grise du véhicule, il faudrait aussi retirer des points de permis pour cette infraction. On pourrait également en plus de retirer des points également en donner pour ceux qui se comportent bien sur la route.
Le système du permis à point n’est le plus souvent pas suffisamment abordé en auto-école. Il serait utile de consacrer une ou deux heures à bien en décortiquer le fonctionnement et bien insister sur les responsabilités du conducteur qui en découlent.
Propos recueillis par Christophe Susung
À lire : « Le volant rend-il fou ? », par Jean-Marc Antoine Baillet, aux éditions de l’Archipel, 312 pages, 19,95 €.


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